Vacarme 08 / chroniques

le sillon de Talbert ou un brouillard infernal

par

— Il n’y avait pas un jour où elle n’y allait pas.

— Même les jours de tempête ?

— Oui, même ceux-là, même quand les vagues risquaient de l’emporter. Souvent, elle arrivait vers seize heures trente, après les cours. Elle le parcourait de bout en bout. À marée haute comme à marée basse. Trois kilomètres de galets entre ciel et mer. Elle marchait toujours du même pas décidé, comme si elle avait rendez-vous de l’autre côté.

Le géologue ajusta son appareil et prit une photo. Devant nous, le sillon de Talbert s’étirait, mince appendice solide surnageant dans l’eau verte.

— Ça doit souffler là-dessus l’hiver. Elle ne devait pas rencontrer grand monde...

— Vous savez, au village, rares sont ceux qui font la balade. En été, il y a les touristes. Et encore, souvent ils restent sur le bord. Ils examinent les lieux et ils repartent un peu déçus, comme s’ils s’attendaient à autre chose. Et puis, de temps en temps, des gens comme vous, des scientifiques, viennent pour des observations. Pour nous, le sillon fait partie du paysage. On a fini par oublier son existence.

Nous quittâmes la route goudronnée pour aborder une large zone sableuse. De part et d’autre du sentier qui menait au sillon, les agriculteurs avaient étendu des algues aux tentacules visqueuses qui brillaient au soleil. On était loin de l’été et pourtant les mouches bourdonnaient déjà.

— Et lui la voyait passer tous les jours..., dit le géologue, le regard absorbé par un point lointain de l’horizon.

Il sortit un calepin et nota quelques mots.

— Oui. Regardez, du café la vue est imprenable. Il ne pouvait pas la manquer. À la fin, il la guettait. Plus l’heure avançait, plus il devenait nerveux, agressif parfois. Il quittait son bar pour s’approcher de la vitre et restait là jusqu’à ce qu’il l’aperçoive.

— Et elle ?

— Elle ne jetait pas un œil sur la vitrine du café. Elle passait juste devant. À l’aller et au retour.

— Ça a commencé quand cette histoire ?

— Le lendemain du jour où son père est mort. Son père était l’instituteur, vous savez...

— Celui qui s’est suicidé ?

— Oui, c’est elle qui l’a découvert en rentrant du collège. Il avait étendu sur le plancher de son bureau une toile cirée et s’était allongé dessus. Ensuite il s’était tiré une balle dans la tête.

— On n’a pas trouvé de lettre, rien. Rien pour expliquer son geste. Un homme irréprochable, a-t-on lu dans la presse. Je m’en souviens.

— Ou alors c’est elle qui a pris la lettre. Peut-être qu’il lui avait écrit avant de se tuer. En tous cas, elle n’en a rien dit à personne.

— Peut-être. Dans ce cas, elle est la seule à savoir.

J’allumai une cigarette en protégeant la flamme à l’intérieur de mon blouson. Nous marchions maintenant dans la partie plus étroite du sillon, là où les pieds s’enfoncent dans les galets avec un bruit sec et mat.

— Quel âge avait-elle ? demanda le géologue.

— Treize ans. Elle avait perdu sa mère très jeune. Et elle adorait son père.

— Et personne ne lui a demandé ce
qu’elle cherchait, à arpenter ce bras de terre exposé à tous les vents ? Ce n’est pas un passe-temps ordinaire pour une gamine.

— Les gens ont pensé au chagrin qu’elle avait. Que c’était une manière de se distraire de sa douleur. Marcher au grand air. Avoir un but. Moi je me suis dit que ce n’était pas innocent que son chemin croise celui du café.

— Donc chaque jour lui la regarde passer.

— Oui, elle porte un anorak rouge, ses joues sont enflammées par le froid. Du café, on la voit arriver de loin. Tout le monde s’est habitué à son manège. Ça dure quelques semaines comme ça. Puis, un jour, il y a eu un brouillard terrible. On ne voyait rien à trois mètres. Je m’en souviens parce que j’ai failli me perdre pour arriver au Bar du Sillon. Pourtant, je connais le coin comme ma poche.

— Le patron, c’était l’un de vos clients ?

— Il m’avait demandé un devis. Il voulait faire un peu de restauration l’été pour les touristes, installer une terrasse. Ce n’était pas une mauvaise idée. Bref, j’étais en train de prendre des mesures quand il s’est approché de la vitre.

— Il était dans un état normal à ce moment-là ?

— Il avait pas mal picolé. Il faut dire qu’il picolait de plus en plus. Dès le matin, il commençait. Toujours une bière en train derrière le comptoir. À midi, il passait au vin blanc. J’ai regardé ma montre, il était quatre heures et demie. C’était son heure. Il a appuyé le front contre la vitre. À ce moment-là, les habitués savaient que ce n’était pas la peine de lui demander quelque chose. Il n’entendait plus rien ni personne. Tout à coup, il a poussé une espèce de cri. J’ai levé les yeux. Il était blanc comme un cierge et ses mains tremblaient.

— Pourquoi avoir peur d’une gamine ?

— Je ne suis pas sûr qu’il l’ait vue, elle, ce jour-là.

— Pourtant, les gens ont déclaré avoir vu l’anorak rouge passer, comme d’habitude. Même que c’était assez incroyable que la petite tente la balade avec ce brouillard.

— Lui a vu autre chose. D’ailleurs, demandez aux clients. L’anorak rouge est passé à l’aller, mais qui l’a vu au retour ? Personne. Je le sais puisque j’étais là. Ça m’a même inquiété. Et pourtant, la petite était à l’école le lendemain matin.

Le géologue sortit son carnet de sa poche. Je me tus quelques instants pour le laisser prendre des notes. Il me demanda l’indice de la marée mais je ne le connaissais pas.

— Poursuivez, me dit-il. Que s’est-il passé ensuite ?

— Il a continué à servir ses clients. Sans dire un mot. Il a fermé tôt ce soir-là. Plus tôt que d’habitude. Il est rentré chez lui. Il vivait seul dans une maison, pas loin de la poste. Le lendemain matin, à neuf heures, le Bar du Sillon n’a pas ouvert. À midi, il était toujours fermé. Un habitué a trouvé ça bizarre. Il a appelé les flics.

— Ce sont eux qui l’ont trouvé ?

— Oui. Il était mort. Assis tout raide sur sa chaise de cuisine devant un verre de vin encore plein.

— Si je vous suis bien, cette mort est liée à la petite...

Nous avions parcouru plus de la moitié du chemin. La mer était haute, mordant de part en part la langue de galets qui s’enfonçait toujours plus loin vers le large.

— Pour moi, le patron du café tenait l’instituteur d’une façon ou d’une autre.

— Un chantage ? Vous n’y allez pas de main morte !

Le géologue ramassa un galet et l’examina avant de le reposer soigneusement à terre.

— Un chantage à propos du passé. Quelque chose qui pouvait salir la réputation de la mère. Et blesser la petite.

— Vous avez des preuves de ce que vous avancez ?

— J’ai mené mon enquête. J’ai interrogé les gens du coin. La mère était enceinte quand elle a épousé l’instituteur. À l’époque, des bruits avaient couru, comme quoi l’instituteur n’était pas le père.

— Les rumeurs ne sont pas des preuves.

— Ce n’est pas tout. Le patron du café, lui, est arrivé au pays quelques mois avant le mariage. Il traînait une drôle de réputation. Il a loué une chambre chez les parents de la jeune femme. Pour moi, ce n’est pas une coïncidence. Il l’a séduite, peut-être forcée...

— Admettons qu’il y ait des ombres dans le passé de ces familles. Admettons même que le patron du café rackette l’instituteur depuis des années. Dans ce cas, le petit commerce fonctionne. L’un paie, l’autre se tait. Alors, pourquoi ce suicide tout à coup ?

— L’autre a dû lui mettre la barre très haut.

— Vous avez aussi une théorie là-dessus, je suppose...

— Oui. Il voulait se faire payer autrement.

Devant nous, un chapelet d’îlots, inaccessibles à pieds secs, hérissait la surface de la mer comme l’épine dorsale d’un improbable dragon de pierre. Nous étions arrivés à l’extrémité du sillon.

— Autrement ?

— L’argent ne suffisait plus. Sur une paye de fonctionnaire, il n’y a pas grand chose à ponctionner. Le patron du café avait eu la mère. Maintenant il voulait la fille. La fillette devenait de plus en plus belle. Le portrait de sa mère, disaient les gens. C’était elle l’objet du marché. Quand l’instituteur a compris ça, il a préféré disparaître.

Le géologue prit à nouveau quelques clichés, en tournant sur lui-même pour obtenir une vue panoramique des lieux. Je poursuivis.

— Réfléchissez. Avant de mourir, il laisse une lettre à la petite. Une lettre où il lui dévoile la vérité. Il préfère qu’elle l’apprenne de lui. Alors, tout ce qu’elle trouve à faire, c’est de parcourir le sillon. C’est une idée qui lui vient comme ça, comme les idées viennent aux enfants. Ça n’a ni queue ni tête mais il se trouve que ça l’aide à supporter la vérité. Chaque jour, en passant devant le Bar du Sillon, elle lance un signe invisible à celui qui est responsable de ce gâchis. Elle lui signifie qu’elle sait. Et puis un matin, le brouillard est infernal, comme ça peut arriver chez nous. Sa tante la supplie de rentrer directement de l’école, de ne pas aller au sillon. C’est trop dangereux par ce temps. La petite obéit et reste sagement à la maison. Le destin se charge du reste.

— Il a vu quoiselon vous le patron du café, si l’enfant n’est pas passée ce jour-là ?

— Comment savoir ?

Au bord du rivage, se dressait un tas de galets. C’était un rituel. Les promeneurs marquaient toujours ainsi le point final de leur marche. J’imaginais que la petite aussi avait dû, jour après jour, ramasser un galet pour le poser sur le monticule. En priant pour que la mort de son père — et le seul à ses yeux — soit vengée.

— Il y a eu une autopsie ? reprit le géologue.

— Le légiste a conclu à une crise cardiaque. Mais l’expression du visage était terrible à voir. Il n’avait jamais observé tant de frayeur sur un mort. C’est ce qu’il m’a déclaré. Il en était encore secoué.

— Et la petite, qu’est-elle devenue ?

— Elle est partie avec sa tante. Elles ont quitté la région.

Sur le chemin du retour, nous restâmes silencieux. De temps à autre, un oiseau de mer lançait un cri bref dans le ciel vide.

Nous longeâmes la façade du Bar du Sillon. Sur la vitrine, une affichette indiquait « À vendre » en lettres rouges.

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Publiée dans Vacarme 08, , pp. 63-64.