drogues : mais qu’allons-nous faire de tout ce savoir ? avant-propos

Il faut le préciser, ce dossier est assis sur une idée considérée comme acquise : le « problème des drogues » n’a d’autre issue que la légalisation contrôlée. La production et la circulation des drogues, tout comme leur usage, doivent être autorisées - c’est-à-dire aussi réglementées. La prohibition est une impasse. Elle ne conduit pas seulement des usagers en prison, chose qui suffirait à la rendre odieuse. Elle est inefficace (les usagers de « drogues » sont de plus en plus nombreux, la circulation de produits interdits de plus en plus importante) elle est excessivement simpliste (dans sa façon notamment de différencier « bons » et « mauvais » produits) ; elle est surtout dangereuse - on ne reviendra pas sur les catastrophes sanitaires engendrées par la prohibition (contaminations virales incluses), ni sur les risques liés à la circulation de produits coupés (première cause des overdoses) ou amplifiés par l’ignorance entourant les usages, ni sur les désastres individuels et collectifs liés à la stigmatisation sociale. Il faut sortir de cette ornière Il faut trouver le moyen enfin de réfléchir à des alternatives légales.

Le paradoxe de ce dossier est qu’il place, par conséquent, la question de la législation en son centre, qu’il en fait son enjeu de toute évidence, mais qu’il en parlera à peine - ou plutôt en parlera sans cesse, mais sans cesse entre les lignes. Le paradoxe de ce dossier tient à ce qu’il se tient, comme la plupart d’entre nous, à la charnière. On ne voit pas bien d’un côté ce qui pourrait nous conduire à lâcher la question - cette législation est beaucoup plus hargneuse que nous, elle ne nous lâche pas, elle : produit des morts, elle fait la fortune des épidémies, elle flatte les inégalités sociales, et quand bien même nous nous aviserions de l’oublier, la police et la justice auraient tôt fait de nous rattraper. Mais de l’autre il est clair que la prohibition obture le champ. Comme si elle ne nous était plus exactement contemporaine - était déjà en retard, en quelque sorte.

Dire que l’alternative prohibition/légalisation nous paraît désormais tranchée n’a donc rien du renoncement. Mais n’a rien non plus de la posture critique ou de l’hypothèse d’école. Si l’on peut dire et penser la législation caduque, au début de ce siècle, c’est que tout est là pour l’autoriser. Depuis trois ans la question bascule - tout bouge, sauf la loi. En mai 1998, le Professeur Roques publiait les premiers résultats d’un rapport consacré à la « dangerosité » des drogues il proposait de refondre la classification des produits psychotropes. Un mois plus tard défilait ce que certains ont appelé la première « Toxpride » des usagers de drogues, s’employaient à reprendre la parole, et à renverser leur image. Un mois plus tard encore, un décret du premier ministre organisait la refonte de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT), et décidait, entre autres choses, d’élargir ses fonctions aux psychotropes légaux. Deux ans après, les ondes de choc de ce virage atteignent le grand public, au travers notamment des campagnes de la MILDT. Deux idées paraissent aujourd’hui acquises. Celle selon laquelle « une société sans drogues, ça n’existe pas ». Et l’autre, corrélative, selon laquelle le savoir — pris au sens large de savoirs sur les produits, leurs effets, leur histoire, l’importance des contextes d’usage, leur mode d’action sur l’organisme — constitue l’une des composantes essentielles des usages de drogues, et doit être enrichi, plutôt qu’entravé.

Un champ immense s’ouvre ici, qui ne doit pas se restreindre - ce sera l’objectif de l’État - aux savoirs indispensables, mais minimaux, susceptibles d’éviter les mésusages.

Jusqu’alors, les usagers de drogues étaient un simple objet de savoir : professionnels de la toxicomanie, sociologues de la déviance et psychopathologues des « maladies du lien » s’obstinaient dans une science du drogué dont il faut chercher le modèle du côté de l’anthropologie ou de la psychiatrie coloniales, et dont on trouvera un exemple - un vestige - à la fin de ce dossier. On traite désormais les usagers de drogues comme des consommateurs de savoir : il leur faut « savoir plus, dit la MILDT, afin de risquer moins ». Ce qui reste à reconnaître, c’est qu’ils sont les producteurs de ce savoir. Nous parlons non seulement des usagers chevronnés et mobilisés, dont l’expérience et l’expertise, depuis les associations d’auto-support ou de lutte contre le sida, ont largement inspiré les pouvoirs publics, mais aussi de tous ceux qui acceptent un tant soit peu de reconnaître qu’ils usent de « drogues », légales ou illégales. Nous parlons d’un savoir commun, mi-expert, mi-néophyte, encore latent mais désormais central, dont nous gageons qu’il sera - puisqu’il l’est déjà - la dynamique réelle d’une histoire en cours d’accélération. Si nous ne voulons pas que le savoir dont il est enfin question - notre savoir - se referme sur sa portion congrue et administrée, si nous tenons à nos préférences gustatives, à notre imaginaire perceptif, à nos arrière-pensées politiques et à nos glorieux prédécesseurs (il manque un jeu-test à ce dossier : « êtes-vous plutôt tactile, ou plutôt optique ? cannabistrot ou supermarché ? clinique ou mystique ? Michaux ou Burroughs. ? »), il faut faire feu de tout bois : explorer nos catégories, s’inventer une histoire, esquisser des formes de communautés et des lignes de clivages, etc. Alors, que savons-nous ? Et surtout qu’allons-nous faire de tout ce savoir ?

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Publiée dans Vacarme 13, , page 86.