les bruits de la bataille

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En matière de drogues, le discours officiel s’est récemment recentré autour de la question du savoir : « Savoir plus, risquer moins », titre la dernière brochure de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT), un an après la publication d’un rapport scientifique sur la « dangerosité des drogues » dont les catégories bousculaient celles de la loi. Ce nouveau langage est un progrès, incontestablement, si l’on se souvient de celui qu’il remplace : on n’ose plus dire, aujourd’hui, que « la drogue, c’est de la merde », au singulier et quel qu’en soit l’usage. Mais ce progrès est moins intéressant que ce qui le meut. Non pas un moteur - la volonté du Prince ou les lumières de la Science - mais des mouvements : des contradictions et des luttes, des manifestations et des compromis, des victoires et des morts, dont il faut esquisser l’histoire. Gageons qu’elle continuera.

Si l’on s’en tient au cadre législatif, la politique française en matière de toxicomanie relève d’un souci d’éradication pure et simple. La loi de 1970 réprime en effet la vente, le trafic, la détention et l’usage des produits illicites qui constituent la liste des stupéfiants : on en recense 600 aujourd’hui contre 3 au début du siècle. Parallèlement, elle propose une alternative médicale à la répression de l’usage : « l’injonction thérapeutique » permet aux usagers de drogues d’échapper à la prison s’ils acceptent d’être soignés - et la loi pose dans ce cas le principe de la gratuité des soins et de l’anonymat. Accès de tendresse d’une justice rechignant à être trop dure ? Perfection du projet, au contraire : l’abstinence n’est que la traduction thérapeutique de la « société sans drogue » à laquelle on rêve opiniâtrement depuis trente ans. Ces dispositions législatives assureront la fortune des centres de cure et de post-cure spécialisés dans le traitement de la dépendance, et jusqu’au début des années 1990, les psychothérapeutes prendront la main sur le traitement des « toxicomanes ».

Par la loi, l’usager de drogues est donc à la fois un délinquant et un malade. Toutes les modifications législatives ultérieures tendront à renforcer chacun de ces deux pôles. Lorsque la loi est modifiée par circulaires en 1984 et 1986, c’est pour aller dans le sens d’un renforcement de la répression, notamment à l’égard des usagers-revendeurs. Avec la circulaire Justice-Santé de 1987, il s’agit de relancer l’injonction thérapeutique, appliquée de façon marginale jusqu’alors en raison de la défiance du personnel médical et social à l’égard d’indications de traitement imposées par la Justice. Cependant, cet effort d’éradication n’a jamais été poussé à son terme. Il s’est heurté, tout d’abord, à un problème de définition de sa cible. En 1978, dans un rapport au gouvernement, Monique Pelletier proposait de différencier les usagers de drogues selon le produit. Il apparaissait ainsi que l’usager de cannabis ne pouvait être considéré comme un « véritable toxicomane » et qu’à ce titre, il ne relevait pas des dispositions de la loi sur l’injonction thérapeutique. Sur le plan judiciaire ensuite, sans qu’il y ait décriminalisation des délits liés à l’usage, la jurisprudence a voulu qu’une certaine tolérance soit accordée à la détention des petites quantités. Sur le plan sanitaire, enfin, l’épidémie de sida et les risques de contamination par échange de seringues ont contraint les pouvoirs publics à ouvrir une troisième voie entre répression et thérapie par l’abstinence : en 1987, on autorisait la vente de. seringues stériles en officine ; en 1993, on officialisait les programmes de substitution par la méthadone. C’est là, probablement, l’inflexion majeure. La « réduction des risques », comme on dit, semble en effet opérer, à ses origines, comme une trouée dans le dispositif disciplinaire imposé aux usagers de drogues. La nomination, en juillet 1998, de Nicole Maestracci à la présidence de la MILDT (Mission Interministérielle de lutte contre la Drogue et la Toxicomanie) achève d’en asseoir la légitimité et en étend par ailleurs le champ d’application : désormais placée sous la responsabilité du Premier ministre, et non des seules administrations sanitaires et sociales, la politique de réduction des risques est élargie à l’ensemble des psychotropes, qu’ils soient illégaux ou non. La plaquette d’information, « Savoir plus, risquer moins », éditée par la MILDT en 2000, donne le ton dès l’introduction : « Une société sans drogue, ça n’existe pas ».

Pour autant la loi de 1970, votée dans un contexte de reprise en main morale de la population après les événements de 1968, n’a jamais été remise en cause par l’État. Dans le plan triennal de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances présenté par la MILDT en juin 1999, la volonté de réforme s’arrête au seuil de la loi : « tout en réaffirmant les interdits posés par la loi, (le plan) souligne les nouveaux enjeux de santé publique auxquels doivent désormais répondre les pouvoirs publics ». Tout se passe comme si les choses avaient bougé sous la loi sans que la loi bouge.

SANTÉ CONTRE RÉPRESSION

Le premier sentiment, dès lors, est celui d’une contradiction : on aurait d’un côté la persistance, largement dictée par des considérations d’opinion publique, du vieux modèle de la « guerre aux drogues », guerre policière, douanière et psychiatrique ; et de l’autre l’émergence progressive d’un souci humanitaire qui en dénonce les méfaits et lui fait pièce. De fait, dans les années 90, le jeu s’organise en ces termes : les associations et les professionnels de terrain objectent à la prohibition ses conséquences sanitaires ; et au sein même de l’État les administrations sanitaires et sociales « affrontent » la raideur des préfets. C’est l’époque où Médecins du Monde proteste contre les patrouilles policières aux abords de ses bus de distribution de seringues, présence rédhibitoire pour les usagers qui les fréquentent. L’époque également où les ministres de la Santé jouent leur réputation sur leur capacité à tenir tête à leur homologue de l’Intérieur : on aura retenu Simone Veil face à Charles Pasqua bien plus qu’Hervé Gaymard face à Jean-Louis Debré. D’une manière plus générale, l’innovation politique, qui se formulait dans les années 70 dans le langage des libertés (l’appel du 18 juin 1976 en est l’emblème), se déploie désormais sur le terrain de la santé : « l’extrémisme » ne consiste plus à revendiquer une jouissance sans entraves mais à réclamer la distribution médicale de l’héroïne, sur le modèle des expériences suisse ou anglaise. Cette lecture binaire, en termes de logiques contradictoires et antagonistes, cache cependant les transformations profondes, au fil de leur affrontement, de chacun des deux pôles qu’elle met en conflit. Le pôle répressif, d’abord, s’est adapté aux exigences humanitaires en révisant ou, du moins, en euphémisant ses pratiques les plus caricaturales : on incarcère peut-être moins souvent pour simple usage, on ne patrouille plus ostensiblement aux abords des centres de substitution ; on transige, peut-être parce qu’on a compris que la réduction des risques pouvait contribuer au maintien de l’ordre. Mais les transformations les plus décisives concernent le pôle sanitaire. Si la notion de « réduction des risques » a fait fortune, elle recouvre désormais une politique très différente de celle des débuts. Le glissement peut être décrit comme celui d’une indifférence aux usages à un contrôle des pratiques. Indifférence initiale aux usages, lorsqu’il fallait, pour protéger les usagers de drogues de la contamination par les virus du sida ou des hépatites, leur fournir du matériel d’injection propre, quitte à admettre des consommations illégales, reléguées au second plan par l’urgence sanitaire. Contrôle des pratiques aujourd’hui, dès lors que l’on cherche moins à prévenir le sida ou l’hépatite, qu’à prévenir la consommation de drogues illicites. Les programmes de substitution sont le pivot de ce basculement : conçue à l’origine pour permettre à des usagers dépendants d’accéder aux soins en échappant au manque, état incompatible avec l’initiation d’un traitement, la substitution est désormais conçue, en elle-même, comme un traitement... de la toxicomanie. Le livret de la MILDT l’expose clairement : « les traitements de substitution ont pour objectif de stabiliser la dépendance de manière médicale et légale ». Le passage de la méthadone, prescrite dans des centres spécialisés le plus souvent animés par des pionniers de la lutte contre le sida, au subutex, prescrit beaucoup plus largement par des médecins généralistes, est également significatif.

TOXPRIDE

Ce déplacement des enjeux sanitaires - disons du soin au contrôle - est également perceptible dans les revendications associatives. À la fin des années, 80, le mouvement s’organise autour d’une alliance (instable mais fonctionnelle) entre un « auto-support » émergent des usagers de drogues (ASUD en est l’emblème) et des professionnels « progressistes », issus de la gauche psychiatrique : la réduction des risques permettra à ceux-ci de sortir de la marginalité professionnelle, à ceux-là de la marginalité tout court. A la fin des années 90, la configuration est tout autre : la justice s’emballe contre « la présentation sous un jour favorable de produits stupéfiants » (art. L.630 du code de la santé publique) ; elle inquiète non seulement les acteurs de l’auto-support, mais des militants issus d’autres champs (lutte contre le sida, édition alternative, écologie politique) ; ils font front dans un « collectif pour l’abrogation de là loi de 1970 ». La nouveauté est triple. D’une part, de ce mouvement, les professionnels de santé sont absents, ou presque. D’autre part - et peut-être en conséquence - la mise en cause de la loi est frontale. Enfin - et surtout - le mode d’énonciation des revendications a changé : on s’autorise enfin des revendications « en première personne ». C’est le sens de l’appel dit des 111, publié par Le Monde en mars 1998, dont les signataires, en soutien aux accusés, bravaient la loi en avouant des consommations illicites : « ce risque, je le prends ». Dans l’élan, certains, Act Up-Paris, notamment, chercheront à tirer ce mouvement vers une « toxpride », sur un modèle de visibilité et d’auto-affirmation éprouvé ailleurs. Quelles que soient les divergences et les tensions qui traversent ce collectif disparate, un discours d’usager s’esquisse, modifiant profondément la donne politique.

CE QU’IL FAUT SAVOIR

Résumons : d’un côté, les pouvoirs publics inventent, en prenant appui sur une terminologie et des dispositifs de santé publique, un contrôle des usages qui, loin de liquider le souci d’éradication, le prolonge et l’affine. En face, des militants s’appuient au contraire sur ce que le dispositif a conservé de plus archaïque (l’interdit et la peine) pour déployer un discours d’usager émancipé de ses surdéterminations sanitaires, s’autorisant jusqu’à l’aveu du plaisir. Il s’agit donc moins, aujourd’hui, d’un affrontement entre santé et répression - et moins encore d’un progrès, irrépressible, de l’interdiction à la liberté, que d’une lutte, plus sourde, moins articulée et encore très incertaine, mais décisive, entre les usages et leurs contrôles. Ces deux évolutions, celle des pouvoirs publics vers une prévention de la dépendance, celle des militants vers des revendications d’usagers, dessinent les lignes de front à venir, et le terrain où se joue désormais la bataille : celui du savoir.

« Nous sommes les experts de nos propres pratiques » disent les usagers. « Savoir plus, risquer moins », répond la MILDT. D’aucuns voient dans cette évolution une fin de l’histoire. « Notre rapport aux drogues, enfin libre. Merci la MILDT » annonçait l’édito du dossier de Nova Magazine consacré aux drogues dans le numéro de juin dernier, en explicitant ainsi le sigle : « Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (et, semble-til, pour mieux la comprendre) ». D’autres, au contraire, hurlent déjà à la récupération. Il est vrai qu’aujourd’hui, ceux qui manifestaient hier se trouvent pris dans une configuration nouvelle où leur expérience et leur savoir d’usagers sont apparemment reconnus, en tout cas directement sollicités, sans qu’on envisage une quelconque modification de la loi et alors même que l’article L 630 continue d’entraver la diffusion publique d’une information produite par les associations. Et dans le dispositif « TREND » d’observation des usages lancé il y a bientôt deux ans afin d’assurer la collecte de données sur les nouveaux produits qui circulent, ASUD et MDM assument désormais un rôle complémentaire de celui de la Brigade des stupéfiants.

Il y a de fortes chances pourtant, que la politique à venir se déploie entre ces deux illusions. Comment s’y retrouver sans sombrer ni dans l’autosatisfaction béate, ni dans le pessimisme blasé ? D’abord en rendant justice au discours de la MILDT. Pour la première fois depuis trente ans, on englobe dans un même champ drogues légales et illégales (drogues dites « traditionnelles » et drogues dites « transgressives ») ; on lève un déni devenu excessivement étouffant, et on libère au moins pour partie la parole, à l’endroit des drogues illégales. Ensuite en cherchant à identifier avec précision ce que la MILDT a capturé et ce qui reste fuyant (y compris pour nous-mêmes). C’est assez simple : la MILDT n’a retenu de l’auto-affirmation d’un savoir d’usagers que ce qui pouvait être mis au service de la santé publique. C’est beaucoup et c’est peu. Il faut donc être fier (après tout, les usagers sauvent le monde). Il faut aussi se souvenir : le pouvoir nous court après, et il est toujours en retard ; il lui aura fallu dix ans pour faire pleinement sienne une politique de bon sens, pour qui sait être attentif un tant soit peu aux corps, aux plaisirs, aux techniques de soi. Il faut enfin être confiant : notre puissance d’échappement est à peu près infinie. Déjà, l’essentiel des dispositifs de réduction des risques est caduc : conçus pour des usagers dépendants d’héroïne par voie intraveineuse, ces dispositifs sont débordés par les nouveaux produits et les nouveaux usages. Et puis ce savoir qui émerge ne se laissera pas couler - on a presque envie de jouer sur les mots - dans les catégories épaisses du pouvoir. Pour une raison simple : nous en ignorons tout encore.

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Publiée dans Vacarme 13, , pp. 87-89.