le sens incorporé (visite aux animaux)

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Jean-Christophe Bailly est écrivain, poète, dramaturge, essayiste. Le texte suivant est extrait d’un récent ouvrage Le Sens incorporé (visite aux animaux) [1]. En 1991, il avait publié avec Gilles Aillaud un très beau livre sur les animaux L’Oiseau Nyiro, aux éditions La Dogana. Dans La Fin de l’hymne, il leur consacrait le chapitre intitulé Un abîme de la pensée. Dans ce passage, Jean-Christophe Bailly approche et décrit la mobilité inventive de la nature. Il montre comment celle-ci dément toute prétention théorique à réduire son activité à une stricte reproduction de formes, qui serait réglementée par l’arrêt sur la butée de l’instinct.

Tout commence avec la mobilité, avec la dissociation : l’animal est un végétal qui quitte le sol et puise sa sève en lui-même, qui devient autonome et se constitue comme limite. Avoir une limite, une carapace, une peau et y être enclos, c’est exister, c’est pouvoir et devoir bouger — telle est l’idée : chaque animal est une idée de forme déterminée par la motricité et qui se réalise au sein d’un répertoire lié à un milieu : il y a une forme-poisson liée à la nage, une forme-oiseau liée au vol, et plusieurs formes liées aux déplacements terrestres, ainsi que des formes intermédiaires ou qui transitent d’un milieu à un autre. Si les végétaux sont mobiles, c’est soit sous l’effet de forces qu’ils subissent, à commencer par le vent, soit par délégation, avec l’envoi des pollens et la dispersion des graines, mais fondamentalement ils ne bougent pas et c’est peut-être aussi pourquoi leur forme n’est jamais finie : ils croissent sans fin, ils changent au cours des saisons, ils n’ont pas vraiment de contours et, surtout, on peut les tailler, ce qui a été sélectionné repousse. Le règne animal, lui, a basculé dans la finition, la complétude. Même si la forme animale évolue, s’adapte, crée de nouvelles liaisons avec ce qui l’environne, même si en chaque individu elle traverse une phase de croissance, il reste qu’elle est d’emblée détachée et fermée, finie, et, par conséquent, fragile et insécable.

À partir de là, chaque idée de forme induit un usage du monde, une spécialité et une spatialité propres : un comportement. Ici les observations coutumières et celles de la science montrent un échafaudage de petits faits qui sont des hauts faits, des prouesses à travers lesquels le vivant apparaît comme un bricolage sophistiqué ou comme un film qui semble s’être comme à plaisir posé de complexes problèmes de tensions, de liaisons, de fondus-enchaînés, de montage. Et l’on peut citer de mémoire et dans le désordre l’agilité des singes, la vitesse du guépard, les parades amoureuses de l’épinoche, le « radar » des chauve-souris, la solidarité des loups, la toile d’araignée, l’odorat du saumon, les distances parcourues par tous les migrateurs, les infra-sons des éléphants et les ultra-sons des baleines... Mais ces constructions ou ces systèmes ne sont que quelques-unes des formes spectaculaires d’un immense chantier vivant où forme et territoire s’entrecroisent, proposant à chaque espèce et à chaque individu ce qui sera son monde et sa signature : c’est le Umweltde Jakob von Uexküll, et le Umwelt,c’est-à-dire le réseau ouvert des possibles autour de chaque corps de comportement, n’est ni un infra-monde ni un monde appauvri, c’est pour ainsi dire la pelote que chaque animal se forme en s’enroulant dans le monde avec ses moyens, avec son système nerveux, ses sens, sa forme, ses outils, sa mobilité.

Ces pelotes et le nœud gordien de leur imbrication, on a cru pouvoir les trancher d’un seul coup, avec la notion d’instinct, avec la théorie des animaux-machines ou avec le « pauvres en monde » qui en est en quelque sorte la filiale ontologique, mais l’on s’aperçoit qu’en les démêlant avec plus de patience on rencontre toute une ingénierie, des systèmes à fils et à connexions multiples qui forment des paliers, des marques, des limites et qui aboutissent, pour chaque individu, à une composition. Par conséquent, l’on débouche sur des procédures d’intelligibilité, sur des accordéons de questions et de réponses, sur la subjectivité. Maurice Merleau-Ponty, dans les cours sur la nature qu’il donna au Collège de France, en renouant avec la tradition « physicienne » de la philosophie antique, accorde aux animaux et à l’énigme de l’existence animale de longs développements inspirés, en se servant directement du concept de Umwelt. « Un champ d’espace-temps a été ouvert : il y a là une bête », écrit-il, et la superposition de ces champs d’espace-temps distincts forme la masse organisée du règne animal tout entier, lequel est comme une grammaire, autrement dit une possibilité non-finie de phrasés. Chaque phrase animale est une finition, un dégagement, une saisie, l’animal est pris dans la nasse de son espace-temps propre, mais il y a toujours une ouverture, les systèmes ne sont pas fermés, et c’est pourquoi Merleau-Ponty peut avancer cette formulation radicale : « L’animalité est le logosdu monde sensible : un sens incorporé. »

Ce qui s’ouvre par là, ce n’est pas tant une discussion sur « l’intelligence animale », avec toutes ses pénibles évaluations quantitatives, que la possibilité qu’il y ait, pour le sens, d’autres incorporations, d’autres voies que celles que le seul Umwelthumain capture, c’est qu’il n’y ait pas une exclusivité humaine du sens. Des nuages d’intelligibilité flottent autour de nous et s’entrecroisent, s’étendent, se rétractent. « Le déploiement d’un Umwelt, écrit Von Uexküll, c’est une mélodie, une mélodie qui se chante elle-même » : la mélodie est à la fois chant proféré et chant entendu à l’intérieur de soi. Chaque animal a en lui le chant de son espèce et commet sa variation. Ce chant varié décrit un paysage, autrement dit une lecture du paysage, un parcours, une traversée, une captation, une remémoration. Il en est des animaux grégaires, au champ d’espace-temps circonscrit, il en est d’autres qui l’étendent, et pour les migrateurs, sur des distances considérables : dans la scène d’école où la fin des vacances se marque pour les enfants par les réunions d’hirondelles, ce sont les hirondelles qui ont le champ d’espace-temps le plus vaste. Mais dans tous ces cas, la pelote formée avec le monde sera un territoire, et « monde » n’est rien d’autre que l’interférence de tous ces territoires entre eux, que « l’enveloppement des Umweltenles uns dans les autres ».

Notes

[1Le sens incorporé (visite aux animaux) accompagne les lithographies de Gilles Aillaud pour le tome IV de son Encyclopédie de tous les animaux, y compris les minéraux (Franck Bordas Éditeur, Paris, 2000).

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Publiée dans Vacarme 14, , pp. 42-43.