aigreurs naturelles et drogues de synthèse

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C’est toujours la même chose : dès qu’une minorité se découvre sujet de l’Histoire, elle se cherche une histoire. Oh pas une histoire savante - les spécialistes s’en chargent [1]) -, ni une quête de l’origine. Non, l’historiographie des usagers de drogues relève plutôt du vol, ou du racket. Pillage tous azimuts (des manuels d’alchimie, de la pharmacie de Freud, des éprouvettes de Rhône-Poulenc), revendication de propriété sans titre (ni médical, ni scientifique, ni industriel), et justice de pauvre : « dites-nous ce que vous savez, ou nous disons à tous ce que nous savons. »

« Soigner l’âme » reste, encore de nos jours, un motif couramment évoqué par les usagers de drogues. Il faut le prendre au sérieux, c’est-à-dire à la lettre. À l’ère industrielle, le médecin gérait aussi bien l’aspirine que la morphine et personne ne trouvait à redire à l’idée d’une prescription à des fins récréatives ou hédonistes. Le mot dépénalisation n’existait pas. De nos jours, par souci de répression, l’État préfère lancer de grandes campagnes de diffamation, en espérant sans doute enrayer l’usage de certains produits en vogue. La guerre à l’ecstasy menée depuis deux ans à grand coup de travaux scientifiques en est un fidèle exemple. Le Dr Tassin, neurobiologiste du Collège de France, a reconnu publiquement lors d’un colloque - face à son homologue américain le Dr Ricaurte, beaucoup plus nuancé sur les dangers de l’ecstasy - le parti pris alarmiste que le monde scientifique et politique français impose à la lecture de ses travaux, interprétés comme une preuve des dangers des « nouvelles drogues de synthèse ». Mais ces dites « drogues de synthèse » n’ont rien de nouveau. Ni leurs dangers, connus depuis bien longtemps des laboratoires qui les ont mis au point, dans un souci de prise de marché ou de carnet de commande gouvernemental : plutôt qu’à satisfaire (ou à flatter) une partie de la population, la répression sert de bouclier à des marchés bien moins illégaux qu’on ne le croit. Surtout, toute l’histoire des drogues est affaire de nouveautés savantes (inventer, importer, cuisiner des nouveaux produits, ou leur trouver de nouveaux usages) et de savoirs dangereux - c’est-à-dire menaçants pour ceux à qui ils échappent.

CULTIVONS NOS DIABLES

« Drogue est un mot indifférent, qui englobe aussi bien ce qui sert à tuer que ce qui sert à soigner, ainsi que les philtres d’amour, mais la présente loi condamne seulement ce qui est utilisé pour tuer ». A Rome, la « Lex Cornelia » était le seul texte de loi en matière de juridictions bacchanales. Polysémie diabolique du terme « drogue », qui fera les grandes heures de l’époque des sorcières à balais et des hallucinations qui vous torturaient - ou l’inverse. Elles excellaient dans la préparation de recettes à base de haschich, d’opium et de quelques solanacées : la goûteuse mandragore des pendu(e)s, la perfide belladone des amoureux et la jusquiame aux petites fleurs jaunes rayées de pourpre. Mais elles savaient préparer aussi des potions avec la peau de certains crapauds contenant du DMT (diméthyltriptamine), un hallucinogène redoutable ; ou encore à base de farine contaminée par l’ergot de seigle, contenant du LSD ; ou de champignons visionnaires comme la fameuse amanite tue-mouches et son chapeau rouge à points blancs, fatale à Blanche Neige. Mais pas toujours fatale, comme l’histoire le montrera.

Tant de puissance ne pouvait laisser le pouvoir indifférent. Au Moyen Âge, les palais sont entre les mains d’alchimistes et de sorciers, au service des prêtres et des seigneurs de guerre. Leurs palais goûtaient les meilleurs élixirs et de subtiles potions, des vins de messe et de la gnôle divine. Toute l’impériale famille, du ratafia au tord-boyau, leur a fait promettre de folles idées pour de futurs « Palais de Justice » Chaque cour royale se devait par ailleurs d’avoir un fou du roi digne de ce nom.. Sous des allures de personnage jovial, c’était aussi une sorte de sorcier, capable de la pluie comme du beau temps, n’hésitant pas à faire jouer sa position de conseiller privilégié. Il jouissait d’un pouvoir redoutable puisqu’il avait, de fait, des entrées à tous les étages. Il faisait aussi l’interface avec les sorcières des douves pour pouvoir servir au roi les dernières recettes d’ivresse ou les plus récents aphrodisiaques. Les sorciers et les fous du roi étaient de précieux « jokers » qui faisaient la différence lors d’un conflit armé face à d’irréductibles barbares. Parfois ces derniers, d’une tout autre culture, s’étonnaient de voir tant d’entrain pour quelques ivresses sans subtilité, comme la bière par exemple. Alors, écrasant sans pitié ces vulgaires usagers de drogues, on se faisait fort de leur inculquer de force une autre éducation et quelques cours de maintien en société. Les guerres barbares ont été, en somme, une grande période d’initiation aux usages de drogues en société. Les paysans, eux, se faisaient enrôler de force dans l’armée, piégés par une ivresse gratuite. Pourtant, la campagne n’offrait alors que l’embarras du choix en matière d’intoxications naturelles.

AVEC LES PLANTATIONS DE L’ÉGLISE

Dangereux rivaux pour les prêtres et les médecins que ces détenteurs d’un savoir qui ouvrait les portes de l’au-delà bien plus sûrement que l’eau bénite, et moins littéralement qu’une saignée. Avicenne, père de la médecine arabe, ne pouvait savoir qu’il ne manquait à l’alambic égyptien qu’un système de refroidissement pour produire de l’alcool pur. Au XIIe siècle, un traité technique fait mention pour la première fois, du « serpentin de distillation » qui permet de fabriquer de l’alcool à 90°, et même de l’alcool à 96° avec une deuxième distillation - l’alcool à brûler. Les premières corporations de distillateurs ont été fondées dès le XVe siècle, bien avant les premières corporations de médecins. À partir du Xe siècle, l’Église va tranquillement censurer la pharmacopée gréco-romaine, beaucoup trop élaborée en matière d’alchimie orgiaque. Préférant détruire un savoir populaire tout en torturant les « sorcières » qui s’aventureraient à le réinventer. Au milieu du XVIe siècle, l’étendue de la culture amérindienne va pourtant ridiculiser la pauvreté des premières publications ecclésiastiques sur la pharmacopée occidentale. Dioscoride dans « La matière médicale », catalogue des recettes médicinales à base de plantes occidentales, se vantait de trois cents préparations. Hernandez, dans son « Histoire naturelle des Indes », ramène plus de 3 000 recettes utilisées par les Indiens. La pharmacopée égyptienne, quant à elle, recensait, depuis longtemps déjà, quelque huit cents « drogues ». Les médecins de l’époque avec leur haut-de-forme pointu et leurs robes de fée noircies par la colère ne se remettront sûrement jamais de cette concurrence indigène déloyale. C’est alors la renaissance de la pharmacologie, qui jusque-là se tenait à cheval entre la sorcellerie et l’alchimie. Pour les drogues, tous les apothicaires n’ont fait que courir dans des bibliothèques après un savoir qu’ils auraient peut-être plus facilement trouvé en dialoguant dans leurs cabinets. Ils devaient être pressés pour préférer le silence. Comme quoi, on ne sait jamais, la drogue des autres est peut être meilleure que la mienne.

Encore faut-il qu’elle sache se vendre. La guarana devra attendre plusieurs siècles pour pouvoir monter sur le podium des « Merveilles des Indes », tout simplement à cause du cacao. Le principe actif du cacao, c’est la théobromine, de la famille caféinique. C’est un stimulant pourtant largement concurrencé par les qualités de la guarana brésilienne, dont la teneur en caféine est nettement supérieure à celle du café, du maté ou de la noix de cola. Même avec des qualités psycho-actives époustouflantes, on ne monte pas sur le podium comme ça. Il faut tenir compte des modes et des cultures en cours. Il a toujours fallu quelques écrivains prestigieux pour vanter les mérites de nouvelles ivresses, à une époque où les représentants commerciaux des compagnies pharmaceutiques n’arrosaient pas encore les cabinets médicaux à coups de conférences-prétextes pour d’inoubliables voyages de recherche. C’est ce que le marketing industriel va essayer de contourner ou plutôt de récupérer. Le marché florissant de l’industrie chimique n’y échappera surtout pas.

LA CHLOROPHYLLE SERA UNE NOUVEAUTÉ

C’est au tout début de l’ère industrielle, au XIXe siècle, que la médecine va prendre une part active dans la course au progrès grâce à la chimie, laissant s’emballer des moteurs dopés par une nouvelle technique de production chimique, capable de démultiplier les quantités et les qualités des extraits naturels. Cette technique permettra même de remplacer les produits de base, techniquement difficiles à produire ou à extraire, par d’autres molécules bon marché. Car parmi les molécules isolées, certaines ont des effets cent fois plus puissants que le produit d’origine. On arrive donc à produire plus de matière, et de la matière encore plus active. Ces recherches sont de plus en plus coûteuses et nécessitent un tel investissement de départ que les chercheurs indépendants vont devoir se « rapprocher » des grands laboratoires industriels. La synthèse chimique est née.

C’est un tournant. Les premiers écrits mentionnant des « drogues » datent du XIVe siècle ; selon le Petit Robert, le terme est inspiré du latin drogia, qui veut dire « dragées ». Au XIXe siècle, son sens a évolué vers celui de « médicament confectionné par des amateurs ». C’est à partir du XXe siècle que ces produits magiques aux pouvoirs décuplés par la synthèse chimique prendront un sens « stupéfiant ». Les chercheurs isolent d’un produit naturel les principes actifs et leurs différents composants chimiques. Il ne restera qu’à sélectionner habilement les modes de production et les produits de base les moins coûteux, et, pour finir, à déposer un brevet d’invention pour la nouvelle molécule. Plus tard, la robotisation fera presque disparaître les coûts de main d’oeuvre d’une production déjà largement lucrative. Comme il n’y a pas de limites à ces jeux-là, l’industrie pharmaceutique ne fera sûrement pas la fine bouche quand les gouvernements lui offriront sur un plateau d’argent une place privilégiée vers le plus lucratif des marchés : la guerre. Car si elle sait guérir, elle n’a pas oublié la leçon de Gengis Khan, ou l’art et la manière de stimuler l’ardeur au combat.

D’UNE PRÉCISION INDISPENSABLE

  • 1806. L’un des principes actifs de l’opium est isolé. La morphine est un alcaloïde. Elle va complètement changer le quotidien des hôpitaux, remplaçant les hurlements et les pleurs par un silence à l’odeur de formol. Des données indiquent qu’une partie non négligeable des morphinomanes était composée de médecins, de membres du personnel médical ou de leurs proches.
  • 1832. La codéine, un autre alcaloïde de l’opium, peu coûteux, est synthétisée. Elle connaîtra rapidement des heures de gloire « prolétaires ». En 1850 par ailleurs, une campagne antialcoolique orchestrée par le clergé irlandais, visant à réduire la surconsommation d’eau de vie, vante aux ouvriers les mérites de l’éther mélangé à la. bière, comme étant tout aussi « efficace » mais beaucoup moins cher. La « polytoxicomanie de rue » a toujours réussi, à moindre coût, à mettre au point des recettes utilitaires et explosives appliquant les principes de la réaction en chaîne. Tout un travail.
  • 1859. Le principe actif de la feuille de coca est isolé, c’est la cocaïne. Une campagne de publicité, bien plus forte que pour la morphine, la présentait comme « un aliment pour les nerfs » et « une manière inoffensive de soigner la tristesse ». Les laboratoires ParkeDavis parrainaient Sigmund Freud afin qu’il vante les mérites de leur cocaïne plutôt que celle des laboratoires Merck, bien que ces derniers aient aussi utilisé son nom dans leur publicité. Vers 1890, la plus célèbre boisson à base de cocaïne était le « French wine of coca, Ideal tonic ». Il est vrai que la feuille de coca était l’une des merveilles ramenées par Pizzarro des Amériques, vers 1530.
  • 1883. On isole l’un des esters de la morphine base. L’héroïne s’avère cinq fois plus active que la morphine. Elle est lancée par une grande campagne de publicité en 1898.
  • 1896. Le principe actif du peyotl est isolé, un alcaloïde nommé mescaline. Le peyotl est un cactus mexicain utilisé lors de rituels initiatiques pour ses propriétés hallucinogènes puissantes. Vers 1956, plusieurs travaux sur l’analogie structurale entre l’adrénaline et la mescaline permettront un pas en avant sur la connaissance biochimique des psychoses.
  • 1912. Le gouvernement français commande aux laboratoires Merck un produit capable de catalyser l’effet des amphétamines volontiers distribuées aux fantassins en premières lignes, tout en diminuant leurs effets secondaires (tétanies, tachycardies, crispation des mâchoires, etc.). Merck s’exécute et dès 1914, les « poilus » auront l’infini plaisir de déguster cette nouveauté dans les tranchées moelleuses de Verdun et d’ailleurs. La MDMA (méthyldioxi-méthamphétamine), plus connue sous le nom d’ecstasy, n’a apparemment pas produit les effets attendus, car très rapidement la plaisanterie prend fin. Sans autres explications, le dossier part dans les oubliettes du laboratoire.
  • 1943. Albert Hoffmann, pharmacologue berlinois, extrait l’acide lysergique de l’ergot de seigle et fait la synthèse du diéthylamide de l’acide lysergique aux laboratoires Sandoz. Développées à des fins psychiatriques, les propriétés thérapeutiques du L.S.D. (Lysergic Saür Diaethylamid) ne seront pourtant officiellement reconnues qu’à partir de 1957. Pour de nombreux pharmacologues spécialisés dans les hallucinogènes, il s’agit de l’invention du siècle ; une nouvelle génération d’usagers de drogues va rapidement partager cet humble avis. Dans les années soixante, des psychiatres californiens et hollandais, inspirés par les travaux d’Albert Hoffmann sur le LSD, sauront redonner des lettres de noblesse médicales à l’ecstasy, oubliée dans les placards du laboratoire Merck, dont les effets psycho-stimulants pourraient certainement « ramener à la vie » plus d’un traumatisé.
  • 1955. Albert Hoffmann synthétise aux laboratoires Sandoz un hallucinogène antédiluvien : la psilocybine. Cette molécule est le principe actif d’une famille d’une quinzaine de « champignons magiques » : les psilocybes. Nous connaissons tous le psilocybe semilanceata, dont le petit « bonnet phrygien » fleurit nos bouses de vaches printanières pour des hallucinations automnales. Les effets du LSD sont cent fois supérieur à ceux de la psilocybine et cinq mille fois supérieur à ceux de la mescaline. Une dose de LSD d’un gramme suffirait à « intoxiquer » cinq à six mille personnes.
  • 1958. Le P.C.P. ou phénocyclidine, puissant analgésique et hallucinogène, est synthétisé dans les laboratoires Parke Davis.
  • 1959. Le principe actif du « Kawa Kawa », anti-douleur et tranquillisant des Iles du Pacifique, est isolé et baptisé « dihydrométhisticine ». Elle n’aurait toujours pas été administrée à des humains.
  • 1965. Le principe actif de l’amanite tue-mouches, amanita muscaria, avait été attribué par erreur à la muscarine. Des chercheurs démontrent qu’il s’agit en fait d’une association d’acide ibonétique, de muscazone et de muscimol.

LA REVANCHE DES CRAPAUDS

Arrêtons-là cette histoire chimique. Considérons qu’au-delà, elle doit changer de main. Car il ne faut jamais douter de la capacité de dérive des savants dès qu’on leur demande de classer quelque chose ou de préciser des limites, ou mieux : d’inventer des barrières, leur jeu favori. En Turquie, le Crapaud du désert de Somoran sécrète par ses glandes dorsales une substance contenant du DMT, quand il se met en colère. Le DMT est un hallucinogène puissant, qui a fait naître l’expression turque « lécher le crapaud », qui signifie « apprécier la défonce ». En France, l’éminente Commission Nationale des Stupéfiants de l’Agence des Médicaments n’a apparemment jamais pu prouver que le DMT est bel et bien le principe actif contenu dans la peau de ce crapaud. Elle a donc préféré, tout simplement, classer le crapaud dans la liste du Tableau B, qui recense les « produits » interdits. A la lettre C, on le trouve entre le Concentré de paille de pavot, un bouquet de fleurs, et le Cyclobarbital, un barbiturique.

C’est bien là que le bât blesse : qu’on nous laisse croasser. Ce n’est que très récemment, sous le poids de cinquante ans d’une répression internationale et accrue de l’usage des drogues, que des usagers ont commencé à (se) poser des questions sur la reconnaissance légale de leurs pratiques, n’ayant plus d’espaces pour vivre et bouger. Les usages ont toujours été catalysés par des cultures et des modes dont les influences fluctuaient au gré des migrations saisonnières. C’est souvent à partir de pratiques empiriques que se formulent des problématiques, mais c’est toujours à cause d’une répression abrupte que des revendications se formulent et des rébellions se fomentent. Le non-usage imposé et illusoire, comme les catégories qui cherchent à le justifier, vont à l’encontre de ces évolutions naturelles et de ces fluctuations saisonnières et sociétales. C’est la vie qui de tout temps à fait évoluer les frontières entre médicaments, drogues et poisons ; le cadre légal a toujours été un outil obsolète. Les racines de toutes les cultures, de toutes les modes et de tous les usages n’auraient jamais pu fleurir au printemps après un hiver à jeun.

Aujourd’hui, l’histoire, et le savoir nous appartiennent. Les médecins, depuis deux cents ans, ont laissé échapper de leur domaine de compétence l’éducation à l’ivresse et aux lendemains de fête. Pendant ce temps, on assistait à l’élargissement et au « raffinement » de la palette des drogues contemporaines. Peut-être les médecins se sont-ils laissés distancer par les usagers, pendant que les laboratoires préféraient leur offrir des séjours de formation sur l’aspirine, plutôt que sur les risques et conseils à l’usage des poppers, par exemple. L’accès et la diffusion de l’information étant désormais facilités par l’informatique, il faut espérer que le savoir médical puisse arriver aux usagers de drogues sans transiter par l’Ordre scientifique et médical. Mais ces instances ont pris en la matière un retard que toutes les meilleures volontés de « réduction des risques » n’aideront pas à rattraper. Après quatre ans de mise à disposition de traitements de substitution, il paraît évident qu’aujourd’hui la formation des médecins doit intégrer des mises à jour en matière d’usage de drogues, et donc de prise en charge. Depuis toujours, pourtant, les facultés de médecine ont abrité de grands expérimentateurs de drogues. Pendant ces trente années de répression, la majorité des étudiants en médecine s’est épargné quelques questions - s’autorisant à passer des diplômes à l’aide d’amphétamines, à fêter des réussites à la cocaïne, à s’aimer sous GHB. Si quelques-uns bien sûr ont refusé de fermer les yeux (et les narines), tous ont su tenir leur langue concernant leurs usages « à la première personne », bien persuadés que l’Ordre des Médecins n’aimerait pas ça. Et dire que même les religieux ont su écrire leurs « Carmina Burana »... Eux aussi pourtant, comme les usagers de drogues aujourd’hui, avaient plusieurs « ordres ».

Seules sans doute des compétences d’usager pourraient permettre à un médecin d’être vraiment plus efficace, en matière de dialogue, de conseil et de prise en charge de l’usage de drogues. Ce ne sont pas les médecins usagers qui manquent ; c’est la volonté de sortir du mythe du rôle théorique du « Médecin », notable en société. Les compétences des usagers de drogues doivent être reconnues comme indispensables dans le monde médical et scientifique et ailleurs, si on veut faire face et gérer cette réalité en mouvement, que certains voudraient faire passer pour une « épidémie ».

Si les piliers de la prohibition n’ont été qu’ébranlés par l’épidémie de sida, leurs fondations doivent être atteintes maintenant - avant que les hépatites ne nous réduisent au silence.

Notes

[1Voir par exemple Antonio Escohotado, Histoire élémentaire des drogues : des origines à nos jours, Paris, éd. du Lézard, 1995.

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Publiée dans Vacarme 13, , pp. 100-103.