que la peur change de camp

leur sécurité contre la nôtre

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« Quand elle s’était retrouvée face à lui, à le regarder droit dans les yeux, elle avait quelque chose qui l’avait arrêté net. L’avait fait reculer d’un pas à chaque tressaut du cœur du bébé, jusqu’à ce qu’enfin il n’y en eut plus. - « Je l’ai arrêté », dit-elle en contemplant l’endroit où se trouvait jadis la palissade. « J’ai pris mes bébés et je les ai mis là où ils seraient en sécurité. » [1] La scène a lieu dans un État américain du Sud, peu avant la guerre de Sécession. Sethe, une esclave en fuite, fait face au shérif qui vient de la rattraper. Cette chose qu’elle serre contre elle, qui tient désormais la loi en échec et le poursuivant à distance, l’obligeant à fuir à son tour, cette chose dont la puissance mystérieuse inverse le sens de la peur et de la course, c’est le cadavre encore palpitant de l’enfant dont elle a accouché pendant sa fuite, et qu’elle vient d’égorger. Il faut entendre Sethe. Elle ne choisit pas, héroïne de cavale ou d’insurrection, entre le joug et la mort ; elle met prosaïquement son enfant « là où il sera en sécurité », c’est-à-dire au seul endroit où la loi des Blancs cessera d’avoir prise - à mort. Ce qui fait vertige, dans cette scène, c’est peut-être moins sa violence en elle-même que le contraste entre la violence de l’acte et la simplicité de son motif : un meurtre à la scie, par sécurité.

On lui trouvera sans peine des échos contemporains. Dans la longue généalogie des lois répressives, l’esclave en fuite a passé le relais à d’autres minorités : à des migrants piégés par la fermeture des frontières, à des usagers de drogues poursuivis par la prohibition, à des prostituées, des sans-domicile-fixe ou des gens du voyage évincés des centre-villes, etc. Dans la lignée, parallèle quoique plus obscure, des stratégies d’auto-affliction, ce sont des grèves de la faim, des mutilations ou des suicides qui perpétuent l’homicide que Sethe commet sur sa chair. Quant au motif qu’elle énonce, il rend perceptible une histoire des revendications minoritaires de sécurité, jamais perçue comme telle, quoique perpétuellement recommencée : des Afro-américains en butte au racisme de la police, qui prennent les armes pour lui imposer le respect [2] ; des sans-papiers en lutte dont les affiches disent : « Nous ne sommes pas dangereux, nous sommes en danger » ; des usagers de drogue qui réclament des drogues sûres, etc.

Il faut donc reformuler la question sécuritaire du point de vue minoritaire, et se défaire au passage de quelques-unes de nos vieilles habitudes. On découvre en effet une insécurité des minorités, qui est l’exact revers de la sécurité des majorités et l’effet direct de leurs lois, et qu’occultent la mesure ethnocentrique du « sentiment d’insécurité » et le recensement policier des délits, ces deux mamelles du diagnostic sécuritaire : supposant la nationalité française, la majorité légale et une adresse téléphonique, les sondages évincent mécaniquement étrangers, mineurs, détenus et autres vagabonds - les mêmes qui, du mauvais côté de la loi, n’ont jamais la possibilité de porter plainte. Mais on découvre aussi une aspiration minoritaire à la sécurité, refoulée par les dénonciations traditionnelles de l’idéologie sécuritaire : exprimé hors-la-loi et contre elle, ce désir élémentaire de ne plus avoir peur risque fort d’apparaître aux humanistes comme une apologie de l’autodéfense, inacceptable dans un État de droit, et aux gauchistes comme la ruse ultime du capital qui, après avoir détourné la colère des masses sur une délinquance imagi-naire, impose aux délinquants
eux-mêmes les termes de sa problématique.

Les adversaires de l’État policier ont tout intérêt, pourtant, à adopter le point de vue des minorités. D’abord parce que les vieilles recettes, celle de l’exigence civique comme celle de la guerre sociale, ont échoué. Le rappel solennel et sporadique des Droits, par voie de manifestation, resterait sans force sans l’acharnement quotidien des professionnels du droit ; sans ces juges, avocats ou militants spécialisés qui concèdent eux-mêmes, aujourd’hui, leur impuissance à gripper les machines sécuritaires avec les seuls instruments du droit. Quant à l’affrontement avec la police, c’est précisément lorsqu’il cesse de mimer la guérilla urbaine pour se porter aux endroits précis où s’exerce la terreur infligée aux minorités qu’il devient efficace : lorsqu’il sert à refuser la délation, à contrôler des contrôles d’identité ou à bloquer des reconduites à la frontière. C’est l’une des vertus du mouvement des sans-papiers que d’avoir fait converger, les subvertissant l’une par l’autre, la tradition civique des droits-de-l’hommistes et la tradition insurrectionnelle des gauchistes dans le répertoire d’action proprement minoritaire de la « désobéissance civile ».

L’adversaire, d’ailleurs, ne s’y trompe pas. L’État a appris à résister aux protestations juridiques : la police apprend à ses novices à donner des apparences légales à des pratiques qui ne le sont pas et, lorsque cela ne suffit pas, obtient du législateur qu’il les légalise - une large
partie du droit des étrangers s’est constituée de cette manière. L’État a même appris à incorporer la lutte des classes dans la question sécuritaire : « Ce sont les couches sociales les plus démunies », nous dit-on depuis peu, « qui souffrent le plus de l’insécurité. » [3] Ce qui continue à le faire sortir de ses gonds, en revanche, c’est l’ennemi mineur. Une histoire des agacements d’État montrerait peut-être que l’invocation bourgeoise des Droits et la menace de l’insurrection populaire irritent moins le pouvoir que l’alliance toujours possible des élites et de la plèbe, des minorités du haut et des minorités du bas, dans le dos des lois : à la fin du XVIIe siècle, en guerre contre les Tsiganes, Colbert déplorait l’impossibilité de « chasser entièrement du Royaume ces voleurs par la protection qu’ils ont de tout temps trouvée et qu’ils trouvent
encore journellement auprès des Gentilhommes et Seigneurs justiciers qui leur donnent retraite dans leurs Châteaux et Maisons » [4] ; depuis le XIXe siècle et tout au long du XXe, l’histoire américaine est ponctuée de red scares (peurs du rouge) où se mêlent étroitement contrôle de l’immigration et répression de la sédition [5] ; aujourd’hui, c’est un ministre de l’Intérieur français qui a pris le relais, fustigeant « l’incivisme fondamental » d’une poignée de « trotskystes anglais » bloquant des expulsions de sans-papiers.

On peut se récrier, bien sûr, et dénoncer ce vieil acharnement du pouvoir à minorer les résistances qu’il rencontre. On peut aussi occuper joyeusement cette position minoritaire qu’il nous réserve, se réjouir sous cape d’une répression aveugle si cela signifie qu’elle n’est plus capable - pour une fois - de distinguer entre des citoyens qu’elle déchoit et les minorités qu’elle pourchasse, s’assumer fièrement « incivique » comme on se dit « pédé ». Prenons le pouvoir au mot : la minorisation constante des désobéissants est l’indispensable complément de la sécurité majoritaire ; elle trace aussi, involontairement, l’esquisse de sa subversion minoritaire.

Notes

[1Toni Morrison, Beloved, 1987, p. 230.

[2USA, années soixante :occupés à tabasser un jeune Noir, des policiers blancs s’interrompent lorsqu’ils découvrent qu’ils sont observés par cinq individus silencieux, alignés et immobiles ; dans l’obscurité, ils distinguent d’abord les uniformes, puis entendent le claquement des armes, martial et coordonné ; désarçonnés, muets, ils font alors rentrer dans la voiture, lentement, doucement, avec précaution, l’homme qu’ils molestaient et insultaient une minute, puis démarrent.Les armes n’ont pas empêché l’arrestation, mais elles ont imposé le respect. Voilà la vérité du « fait d’armes » inaugural des Black Panthers, tel que le racontent aujourd’hui leurs fondateurs - en riant

[3Voir plus loin

[4Alice Becker-Ho Les princes du jargon, Folio, 1993, p. 33

[5« Au cours des premiers mois de 1948, des centaines d’étrangers furent arrêtés pour être déportés, et des résidents tels que Charlie Chaplin se virent refuser le droit de revenir aux Etats-Unis. Le Département d’Etat décida également la déportation de citoyens naturalisés. Lorsque, pour s’opposer à ce genre d’agissements, Rose Chemin prit la tête du Comité de Los Angeles pour la protection des citoyens nés à l’étranger, le gouvernement voulut l’expulser à son tour. » Michaël Rogin, « La répression politique aux Etats-Unis », Actes de la Recherche Sociale, 120, déc. 1997, pp. 37-38

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Publiée dans Vacarme 07, , pp. 33-34.