Vacarme 14 / chroniques

ton dharma

par

Dans un article sur L’Idiot, Walter Benjamin écrit que le Prince Mychkine, en dépit de sa maladroite candeur, reste associé à ce qui ne peut s’oublier, à une vie infinie. Les indications laissées par Benjamin à propos du corps expulsé, du moi délogé, nous concernent tout particulièrement ici. Benjamin affirme pour sa part que la vie des êtres abîmés, écrasés, se traduit par une sorte d’empreinte de l’inoubliable. Irrécupérable, foulée aux pieds, mais représentée tant bien que mal par un nom d’emprunt ou une fantomatique métonymie d’elle-même, cette vie sans monument, sans commémoration ni témoignage, devient inoubliable. Les observations de Benjamin font entrevoir la figure de cela même qui, de façon si simple et inexplicable, échappe à tout monument ou témoignage : le sort de l’idiot.

Le corps-idiot, présenté comme excentrique et gauche, convulsif et usé, et par moments comme un corps meurtri, est particulièrement sensible aux agressions. On ne voit pas toujours clairement d’où l’attaque provient, car il est difficile de localiser la force qui le frappe — elle peut venir d’en haut, de l’intérieur, de son alter ego ou frère spirituel, Rogojine, du temps qu’il fait ou de l’inconscient, ou même, plus précisément, d’une pulsion, c’est-à-dire ni du conscient ni de l’inconscient. Des attaques comme celles qu’il subit, des accès de maladie comme les siens (il n’est pas facile, avec Dostoïevski, de délimiter le territoire de la maladie — est-ce une ligne continue qui se replie lors de rémissions occasionnelles, ou est-ce plutôt une série de retours ponctuels, d’interférences, d’interruptions, ou encore quelque autre état ?), ne font qu’aggraver la difficulté insurmontable de présenter ce corps — c’est-à-dire le poids de l’imprésentable. Le corps malade met en évidence, avec force, la question de cette impossible représentation. Ce corps n’est pas simplement embourbé dans la passivité — bien que chaque jour il attende son destin, en se demandant si quelque vague accès de vertige n’annonce pas le début d’un autre épisode, l’avènement d’une autre destruction. Toute la difficulté est de prédire la chronique quotidienne d’un corps malade, les variations d’intensité de sa constitution (la journée du malade se divise à peu près en quatre parties, la fièvre de l’après-midi, le répit de la soirée, les sueurs nocturnes — avec des modifications selon les types différents de maladie, tout au moins celles qui sont déclarées — mais enfin la journée se distribue à peu près de la même manière quoi que vous ayez, puis le foie prend la relève pour le dernier quart de la nuit, en vous réveillant à deux ou trois heures du matin, qui que vous soyez).

Lorsque l’Idiot affirme qu’il ne peut se marier, c’est en raison de cet autre contrat qui le lie à sa maladie, à cette personnalité bien distincte qu’il doit servir. Impérieuse par nature, la maladie exige apaisement et dévotion, compréhension, et soin par des manipulations sans fin. Il y a des formes de maladie qui ne se montrent pas, qui ne vous diminuent pas, ni ne vous tiennent inerte, prostré. Sous le coup d’une sorte de transitivité passive, vous tournez en rond au beau milieu d’elles, vous êtes un idiot, toujours à deux doigts de subir une attaque.

La maladie : essentiellement reliée à une expérience de l’injustice, c’est votre être-jeté, votre dharma. Quelque chose au-delà de vous ou en vous vous a jetée à terre, plaquée fermement contre un mur d’indifférence, en se servant, pour vous écraser, de toute votre capacité à souffrir. C’est sans justification, la maladie, et pourtant ce peut être quelque chose que vous avez fait, ou pensé, qui l’a suscitée. Comme un accompagnement de votre finitude, la maladie vous rend visite à volonté et fait ce qu’elle veut à votre corps, mordant des organes et aiguillonnant des surfaces que vous ne vous connaissiez pas. Pour souligner ce point, Dostoïevski a fait en sorte que le Prince endure, pour ainsi dire, toute l’intensité de l’injustice, en décidant que son expérience de la maladie ne serait pas éclipsée par l’injustice sociale. C’est la raison pour laquelle Dostoïevski répand sur lui argent et position sociale. Le martyre du Prince est lié à une destruction qui n’est plus réparable, parce qu’il n’y a aucun moyen de séparer l’esprit en destruction du corps en désespérance : le Prince souffre donc d’une maladie sacrée. Ce n’est pas le corps qui, en dépit du fait qu’il nous est confié, serait comme tel sacré, c’est la maladie, parce qu’elle dérange la sensation, le jugement et même les usages convenus, qui donne son aura au sacrifice en cours, et le sacralise. La maladie offre son propre système de subversion des normes sociales, indépendant de la subjectivité ou de la volonté : « Je ne pourrai jamais me marier. Je suis malade. » Bordée de panique, la maladie donne accès à une modalité dévotionnelle de la reddition, en abandonnant à son sort autre chose que le moi : la volonté. Là où Nietzsche thématisait un délabrement, assorti d’une promesse de guérison, Dostoïevski analyse la maladie comme le simple rythme de ses rémissions, la seule promesse d’un sursis provisoire. Mais il n’y a aucune phase qui permette de constater une victoire, puisque la maladie, qui n’est connue qu’à travers sa chronicité silencieuse, accompagne toujours l’Idiot, même lorsqu’elle s’abstient de tout signe ou symptôme, et qu’elle cesse de prendre toute la place de la perception, et de prétendre exprimer la conscience. Agissant ici comme une autre sorte de médiation, la maladie apporte en fait avec elle un autre système d’extases et de significations. Placées sous un régime paradoxal, les figures classiques de l’harmonie et de l’équilibre ne se soutiennent ici qu’avec les distorsions produites par le corps en peine, hors de lui-même, penchant vers un effondrement massif. Comme un coup de froid mesuré qui serait provoqué par une mise en danger absolu.

Dans l’Idiot il y a deux corps infirmes. Ils sont explicitement qualifiés, dans le vocabulaire somatologique du texte, de malade ou de mourant. Bien sûr, personne n’est dispensé des nécessités de ce devenir (les limites précises de la santé ne sont pas toujours très claires, nul n’existe qui ne soit pas en route vers la mort, et, de toute façon, la maladie est une condition inévitable de l’existence), mais deux corps au moins — ceux du prince Mychkine et du jeune nihiliste, Hyppolite — sont présentés sans ambiguïté sous la désignation de malades. Hyppolite, le phtisique, engagé dans le décours de sa propre mort, s’attache à ce processus par des confessions, et par la composition incessante de dernières volontés et de testaments furieux. Le Prince endure une maladie qui suspend son exécution finale, mais qui lui procure à chaque épisode le pressentiment de sa propre mort. Il marche çà et là, toujours s’attendant à une attaque, mal réassuré tout du long par des rémissions ponctuelles. Quand un moment d’amélioration semble réouvrir le possible, le Prince est fauché d’un coup, puis, tout aussi soudainement, se rétablit à nouveau. On ne sait pas combien de temps lui reste.

Dostoïevski, de manière constante, s’est concentré sur la souffrance qu’il trouvait chez les humiliés, les offensés et les outragés. Et l’idiotie s’est présentée comme une délicate conflagration de soma et de psyche, là où il était impossible de parler avec assurance de santé ou de maladie, de force ou de faiblesse, comme s’il s’agissait de simples oppositions. L’idiotie a permis d’accéder au corps offensé, à l’esprit affaibli — bien que, pour Dostoïevski, ces qualités circulent comme des flux, inversant leurs valeurs en fonction de leurs déplacements du moment. Quant au Prince, qui se voit lui-même comme un malade — en dépit de sa sainte innocence, il est contraint de revenir à son corps, et d’en faire une référence. À chaque étape du chemin, la maladie, même quand elle n’est que latente, lui force la main.

La maladie, si c’est bien cela qu’elle est, exhorte le corps à révéler quelque chose sur lui-même. Mais les révélations provoquées par la maladie ont-elles un objet ? Quelque chose est-il appris ou compris ? Ou bien la maladie ne serait-elle pas plutôt un maître furtif, le professeur dont la leçon reste irrémédiablement opaque, et cependant porteuse d’un dessein ? Le corps prend son temps. De toute façon, la maladie amène un gauchissement du temps, un allongement des jours et un raccourcissement des heures, elle crée un futur qui vient se télescoper sur elle en gouttes de sueur. Il y a tellement de temps, et pourtant ce temps est mesuré par un sentiment accéléré de finitude. Vous êtes coincé dans un moment décisif. Et c’est lorsque vous posez la question : combien de temps me reste-t-il ?

Quand il était de votre côté, il vous portait en restant lui-même en arrière. Peut-être vous étiez-vous coupé au doigt, ou cogné le genou. Une morsure d’araignée. De petites choses qui auraient signifié, comme par métonymie : Chéri, je suis à la maison, je suis ta maison. Maintenant c’est votre corps qui tient la première place, d’une façon quelque peu réprobatrice, et il n’y a rien que vous deviez savoir (il y a des tableaux et des dossiers médicaux, des analyses comparatives, des informations et des données, des pronostics et des projections, tous les balbutiements cognitifs face à la maladie). Vous devenez son témoin amnésique, capable d’attestations momentanées, qui observe et qui surveille, sans aucune certitude de pouvoir jamais vous remettre de ces irruptions d’une totale contingence. Vous vous comprenez vous-même comme de la viande morte, poussant à nouveau le cri ancien de l’abandon, et sachant que cette fois, et cette fois-ci c’est pour de bon, vous avez été abandonnée. N’espérez pas vous en tirer. Et pourtant il existe quelques petites résurrections d’ordre entièrement séculier : votre fièvre tombe, un peu d’énergie se manifeste tout à coup, vous pouvez manger ou marcher ou faire pipi tout seul, et on ne voit pas clairement pourquoi cela vous arrive en ce moment-même, à savoir en ce moment où vous n’êtes pas encore morte. Pourtant, quelque chose vous est bien arrivé. Un beau matin, vous vous réveillez comme Grégoire Samsa, vous ne pouvez pas sortir du lit. Ou bien vous avez vomi toute la nuit. Quelque chose est donc arrivé. Vous avez fait une chute, vous êtes tombé malade ; mis k. o., vous avez été jeté, expulsé de ce corps céleste qui atteste de votre innocence en lui donnant la forme de la santé. Vous êtes malade comme un chien. Tout s’arrête. Certaines fois, cette suspension de l’être peut s’affirmer. Comme lorsque Grégoire danse au plafond : il n’a pas à aller au travail ! Il vous faut rester chez vous et régresser. Lire, regarder la télévision, halluciner. Et cependant, il y a quelque chose qui cloche, comme une culpabilité dont on ignore la cause. Vous êtes dans une mauvaise situation, en perte d’équilibre. Les inventions et les inflexions du futur disparaissent. Mais en même temps quelque chose se libère. La charge de toxicité s’écoule, parfois au ralenti, et quelque chose comme le temps commence de s’éclaircir. Votre corps — votre corps se bat pour vous.

C’est parfois un combat sans téléologie, ce peut être aussi une bataille perdue, ou une bataille pour une guérison sans traitement — une grande crise de guérison. C’est la guerre, et une petite part de vous-même se lève pour vous, et vous affronte. Peut-être pour la première fois.

Traduit de l’américain par Victor et Yves-Marie Visetti

Post-scriptum

Ceci est un extrait d’un livre à paraître sur la stupidité, l’idiotie, la puérilité et autres congénères de l’ignorance.

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Publiée dans Vacarme 14, , pp. 92-93.