Vacarme 14 / chroniques

autre chambre

par

À un moment ça a débordé c’est tout vous m’aviez tous dit trop de choses l’un après l’autre on avait loué cette vieille maison dans la Meuse et déménagé de Borny et ç’a été la goutte d’eau toi gros tu n’avais pas voulu vendre ma bibliothèque et tu t’étais même fâché contre moi comme après un enfant ça suffit maintenant tu arrêtes puis tu m’avais dit mais qui est-ce qui pourrait s’intéresser à ton journal qui voudrait bien le lire moi qui avais écrit plus de cinq mille pages dans des cahiers d’écolier depuis mes douze ans tu m’avais dit qui c’est que tu veux que ça intéresse je regardais de l’autre côté de la route par la fenêtre si basse de Vieuxville toutes les fenêtres étaient petites dans cette maison et ils disaient que c’était le style de la région c’était la loi on ne pouvait rien changer on ne pouvait pas ouvrir de baies dans la façade il fallait zieuter par ces petites ouvertures et moi qui aime tellement la lumière je restai dans l’ombre de la grande salle au rez-de-chaussée je n’allumais pas de feu dans la cheminée je gardais mes caissettes de bois où j’avais enfermé mon journal comme on couve des œufs personne ne passait jamais dans cette rue c’était la dernière maison et après il y avait les champs tout mouillés de la Meuse et de l’autre côté de la rue des vaches qui flottaient à mi-hauteur sous un auvent reliées au sol par une longe de cuir et peut-être elles meuglaient je n’entendais rien je les regardais fixement j’avais quelque chose d’important à faire je ne pouvais pas détacher mes yeux des vaches qui volaient dans l’air au-dessus du sol toutes les caisses de déménagement étaient encore là empilées on n’avait déballé que ce qu’il nous fallait pour camper la literie et un peu de vaisselle juste ce qu’il nous fallait pour faire du café et se faire réchauffer quelque chose je n’avais pas faim je n’avalais plus rien ce que j’avais toujours espéré devenir mince et beau et plus intelligent c’était arrivé ça me faisait rire au moins mince j’avais perdu tous mes kilos en trop et même les autres j’avais tellement maigri que le père Schneider le mari de la femme de ménage ne m’avait pas reconnu quand j’étais allé lui donner un double des clefs pour madame Schneider elle voulait venir encore une fois chez nous faire les quarante kilomètres pour voir comment nous étions installés et si c’était bien la Meuse et la campagne et cette maison en style traditionnel lorrain avec des fenêtres comme des meurtrières elle voulait finir de nous installer parce qu’elle pensait qu’on ne s’en sortirait pas tous les deux on voit bien que ça manque de femmes c’est comme ça un appartement quand il n’y a pas de femme sa fille l’avait emmenée en voiture celle qui m’avait proposé sa mère quand je cherchais une femme de ménage je lui avais dit inquiet c’est que je vis avec Marco et alors ça ne la gène pas du tout je me suis dit si ça ne dérange pas c’est un peu fort quand même une femme de la génération de ma mère pour Marco non plus c’était pas banal il était plus frileux que maintenant il a bien changé depuis on a tous changé c’est normal ce ras de marée qui a ramené sur la grève des victimes par paquet autant dire des martyrs mais il n’y a pas si longtemps le cercle des copains proches ça allait mais pas le niveau de la famille du père et de la mère ou se tenir par la main dans la rue et madame Schneider est venue faire le ménage presque six ans jusqu’au déménagement pour la Meuse tu comprends qu’elle voulait savoir si nous étions bien installés elle s’est mise à repasser en arrivant tout de suite comme si elle avait toujours travaillé dans cette maison de la Meuse à quarante kilomètres et je m’étais écroulé à table c’était parti d’un seul coup au milieu d’une phrase les yeux qui roulent vers l’intérieur le plafond qui s’écroule la tête lourde et quelques mots qui n’arrivent plus à sortir par la bouche ouverte Marco m’avait transporté sur le lit je ne pesais pas bien lourd j’avais tellement maigri j’étais devenu mince et même maigre et ce qui me faisait rire c’est Yvette dans Mère Courage les mots d’Yvette méfie-toi des maigres j’avais maigri de partout mais j’avais quand même gardé ma bedaine mon ventre de gros il y a des choses auxquelles on n’échappe pas on a beau faire se démener jeter du lest pour remonter rien n’y fait je mettais tous les jours quelque chose au rebut le vieux téléphone noir en bakélite de Marco est-ce qu’il était en bakélite Marco disait mon téléphone en bakélite pourquoi as-tu jeté mon téléphone en bakélite on ne s’en servait pas il partait travailler il faut bien que quelqu’un travaille je restais à zieuter les vaches par les hublots et je jetais tout ce que je pouvais jeter les tasses dépareillées à peine déballées des cartons un plateau à fromage avec un perchoir en bois une théière ébréchée et j’ai ouvert le carton des photos et des vieilles lettres et les caissettes avec le précieux journal que je t’avais demandé de détruire gros s’il m’arrivait quelque chose ce fatras commencé avec la puberté c’est vrai que personne ne pouvait s’intéresser à ça et même plus moi je regardais fixement chaque photo et d’habitude c’est toujours drôle les gens sur les photos te regardent en face parce qu’ils ont fixé l’objectif quand ils ont été pris et je les jetais l’un après l’autre et j’ai demandé à la femme de la ferme en face de sortir les poubelles un mardi soir et je regardais fixement par la fenêtre le gros tas noir devant la porte Marco n’a rien vu cette fois-ci peut être ne voyait-il plus rien maintenant nous y étions on a beau dire ça n’arrive pas tout seul je m’étais préparé pour l’autre ce n’est pas la même chose tout lui tombe dessus le coup de téléphone de Sylvie je voulais te dire au revoir une dernière fois la visite de Jeanine maintenant c’est la fin Marco tu dois comprendre ça il a téléphoné au docteur Fœhn ça veut pas dire amusant ni même gay ça veut dire vent sec et chaud amenez-le tout de suite la cavalcade dans les couloirs je suis resté quelques heures dans un passage en attendant qu’une chambre se libère et toi gros tu es venu me rendre visite dans le couloir tu t’es assis sur mon lit je ne comprenais pas que tu te mettes à pleurer ça m’a rappelé sept ans avant au téléphone la première personne que j’avais pensé à appeler c’était toi on m’avait dit que quel que soit le résultat des tests on me les délivrerait lors d’un entretien le docteur Bobo ça ne s’invente pas je pense qu’il était juif je me souviens pas pourquoi j’ai pensé qu’en tant que juif il me comprendrait mieux j’avais ouvert ma boîte aux lettres un matin tu vois gros tu tournes la clef et tu es encore vivant tu ne sais rien tu pourrais faire le mouvement dans l’autre sens tourner la clef à l’envers et refermer la boîte ce serait sage reculer devant le précipice au dernier moment il n’y a rien eu rien ne s’est passé c’est comme avant ça continue tu freines avant de rentrer dans le mur tu ne sais rien mais tu as l’idée que tu ne dois pas faire ce pas de plus avant il ne s’est encore rien passé j’ai déchiré l’enveloppe en me demandant qu’est-ce que c’est je n’y pensais même plus le nom de l’institut sur l’enveloppe ne me disait rien et j’ai lu en montant l’escalier j’ai lu une deuxième fois je ne voulais pas comprendre comme tous les autres je faisais l’erreur de penser que positif ne pouvait signifier que du bon et au troisième et dernier étage je l’étais il n’y avait pas à aller plus loin je t’ai téléphoné je me souviens bien de ce que tu m’as dit François quelque chose mais je ne veux pas le répéter formule secrète intime je ne pleurais pas mais toi tu t’es mis à sangloter à l’autre bout et ça c’est radical je pleure que lorsque quelqu’un d’autre pleure c’est pratique aux enterrements pour avoir la tête de circonstance je n’ai qu’à regarder la famille les proches on ne peut pas pleurer sur soi-même se plaindre ce n’est pas pareil on peut se plaindre d’un mal de reins mais de sa disparition il n’y a rien à dire mystère et bouche cousue pas un mot ça n’entre pas dans le circuit rien à comprendre rien à voir je me suis mis à pleurer aussi et j’ai compris c’est grave je retournais me mettre à l’écoute de ce qui se passait dans ce corps le mien ne signifie-t-il ce corps plus rien pour toi surprendre le bruit suspect l’oreille du mécanicien familier du ronronnement du moteur et qui peut déceler le moindre problème tout était o.k. pas de cliquetis anormal pas de lenteur pas de fatigue je n’ai jamais été fatigué il y a des choses que je ne pouvais plus faire je ne les faisais plus à Vieuxville Marco me faisait prendre la douche il m’aidait à escalader le bord de la baignoire je me laissais laver je me sentais coupable de trouver ça bon j’avais besoin de Marco pour ma toilette comme un bébé je le dérangeais et ça me faisait plaisir d’être retombé en enfance je trouvais ça bon une caresse de gant de toilette les yeux fermés pour que le shampoing ne coule pas dedans je l’ai usé Marco avec ça et tout le reste savoir que nous sommes mortels ça aide à vivre ça m’a aidé je me suis installé dedans sans voir plus loin que le bout de mon nez je l’ai imposé à mes amis à toi gros et à Marco le premier aujourd’hui si on me demande de définir morbide je sais quoi répondre et Pascal me le disait ils ne sont pas méchants ils luttent contre l’idée de ta maladie et de la mort ils essaient de résister comme ils peuvent tu n’as pas à intégrer ça chacun réagit d’où il est j’avais accepté l’éventualité de ma mort tu comprends et je m’en servais contre les potes pour être intouchable celui qui accepte sa mort venir il flotte loin au dessus des autres comme les vaches à Vieuxville la mort c’est la mise en scène de la vie ce qui la rend brillante et théâtrale c’est pas croyable tu sais je disais au docteur Fœhn j’avais vu ça à la télé au cinéma je lui disais ne vous acharnez pas avec moi promettez-moi de ne pas vous acharner le docteur Fœhn me répondait mais enfin vous n’allez pas mourir je me souviens de l’avoir regardé pour savoir s’il ne rigolait pas j’étais malade halluciné j’avais très peur je n’interprétais plus rien correctement c’est quand même un drôle de truc cette maladie les cellules qui ferment l’une après l’autre dans la tête on en a des milliards mais le compte à rebours va très vite les fonctions s’arrêtent les unes après les autres tu commences par plus comprendre les lèvres qui remuent sur le visage en face de toi tu as très peur et tu deviens méchant tout le monde t’en veut la grande visite au début de la semaine les médecins entraient dans la chambre avec l’air froid du couloir et le professeur tenait à dire on va vous sortir de là Monsieur François on s’occupe de vous Monsieur François ça va aller mieux Monsieur François vous m’entendez Monsieur François vous savez qui je suis Monsieur François mais moi j’étais terrorisé je disais à Denise l’infirmière que j’avais peur du professeur qui posait une question et personne ne pouvait répondre il s’adressait pince sans rire au docteur vent sec et chaud le docteur Fœhn va nous le dire le docteur Fœhn sait beaucoup de choses ma parole il se moquait de lui il le ridiculisait devant les étudiants je sentais les complots les rivalités ils étaient tous à la télé et dans ma chambre autour de moi on jouait un sitcom je souhaitais qu’on n’apporte pas mon repas à ce moment-là et que je sois obligé de manger devant tout le monde pour moi c’est plus honteux que de me déshabiller porter aux lèvres goûter mâcher ingurgiter claquer la langue dans son palais j’avais demandé que personne ne vienne me voir j’écrivais des lettres rageuses définitives contre les cons il y en a un paquet la rage ne pas vouloir en finir c’est ça qui est difficile tu vois gros c’est simple de glisser entre deux pages blanches qui sentent bon douces comme des draps s’évaporer se dissiper se volatiliser ne plus sentir son corps peser son poids de nerfs et d’os de pensée remâchées de passé et d’avenir je me représentais le virus comme une substance blanche désincarnée, à peine matérielle qui m’habitait et proliférait en silence quand cette image précipitait comme dans nos éprouvettes en cours de chimie la substance devenait une sorte de toile d’araignée tendue d’os en os à l’intérieur de moi puis un de ces protège-poussières laiteux dont on recouvre les fauteuils et les buffets en quittant une maison pour faire un long voyage j’ai toujours été cet enfant-là qui rêve devant les expériences de chimie concentré sur les changements de matière le fait de grandir les cauchemars les couleurs à un moment mon père avait fini de lire son journal ma mère rangeait son tricot ils partaient ils n’avaient pas fait de bruit jusque là nous ne parlions même pas ma mère ne pouvait même pas passer sa main dans mes cheveux je me tordais de douleur pourtant lorsqu’ils partaient tout redevenait calme le soir tombait sur l’hôpital j’aimais ce moment avant d’allumer quand ce n’est pas encore nécessaire mais c’est jamais net à quel moment on doit allumer on ne peut pas faire brûler l’électricité en plein jour et c’est quand même pas la peine d’attendre qu’il fasse nuit noire mais ce moment d’attendre l’ombre qui s’insinue partout comme des lambeaux d’ouate grise puis de plus en plus sombre jusqu’au moment où on ne distingue plus sa main qui se pose sur l’interrupteur ce moment où le blanc aurait pu ne faire de moi qu’une bouchée me dissoudre dans sa salive acide me couvrir de sa langue râpeuse de chat de gouttière comme un linceul je pensais à moi enfant tu sais c’est les photos que j’ai jetées à Vieuxville et j’essayais avec les neurones qui se faisaient la malle avec une autre voix qui parlait par ma bouche j’étais quelqu’un d’autre gros irrésolu halluciné j’étais redevenu comme un enfant j’essayais de le reconstituer cet album détruit ma vie détruite qui partait en morceaux des éclats des débris faire défiler ma vie entière sous mes paupières je savais qu’on dit ça de ceux qui sont sur le point de mourir je voulais me voir enfant me rappeler mes peurs et ma sœur j’avais ce dernier coup d’œil à mes photos à Vieuxville le village meusien des vaches flottantes les vignettes déchirées se recollaient les photos se reconstituaient par tache à la surface de ma pupille je faisais

Cf. Le chemin c’est chaque os, Vacarme 11

ce que je préférais c’était de voir le chat de l’hôpital il se foutait bien des infections et des aides-soignantes se promener dans la chambre se frotter aux pieds du lit sauter sur le fauteuil sortir dans le couloir pas un bruit de pas la patte s’amortissant sur le sol les muscles des flancs et du dos glissant comme ceux des athlètes sentir leurs muscles glisser distinctement les uns sur les autres avec fluidité comme s’ils étaient enduits par l’huile de leur sueur les épaules roulant sur les pectoraux luisants dans un claquement de chaire à peine audible et glisser dans le blanc silencieux de fondre de laisser sur le drap une auréole jaune comme le matin quand on a fait pipi au lit mes parents voyaient bien que je m’étais douillettement installé dans la nacelle du grand huit ils faisaient une drôle de tête et j’ai dit à mon père il ne faudra pas oublier Marco quand je serai plus là il ne faudra pas le laisser tout seul et tu comprends ça gros dans mon délire j’ai pu dire ça à mon père qu’il y avait Marco alors c’est vrai c’est cet état-là qui me rendait libre de tout dire à mes parents comme si je le payais bien assez cher que ça me donnait le droit d’être brutal de ne plus prendre de gants avec mes pauvres parents ils le voyaient bien Marco qui s’occupait de moi m’avait fait quitter Vieuxville et venir dans cet hosto sortait de la chambre pour ne pas pleurer devant moi ce que j’avais jamais eu le courage de dire ça paradait devant eux au moment où je me laissais glisser dans le blanc silencieux avaler par le brumeux alors que dans la maison des Vosges quand j’amenais Marco dans ma famille on n’avait jamais pu dormir dans le même lit quand l’un disait maintenant l’autre n’était pas prêt se coltiner le jugement affronter le regard sur ce que tu es ta vie ton bonheur toi gros là tu m’avais bien aidé tu te souviens quand j’avais dû te rejoindre chez des amis en vacances que tu avais déjà prévenus et qui m’accueillaient en disant alors c’est vous le copain pédé dans le petit groupe des amis oui mais c’était pas soutenable dans la famille dans l’œil de mon père tout ce temps perdu il avait fallu que je sois recroquevillé dans un lit d’hôpital avec la peau flottant trop grande sur les os le squelette plus pour longtemps Winnie pour que j’aie le courage d’affronter l’œil de congre de mon père lui dire oui je suis homosexuel c’est important j’en meurs plus rien à dire et Marco est mon pote il ne faudra pas l’oublier il s’occupe de moi comme un frère comme un mari il n’y a pas de mot comme un amant qui ça regarde comme un ami c’est autre chose comme un père lorsque j’étais enfant

Cf. À même les chouaris vides, Vacarme 13

je pensais à tous ces gens qui disent comme Marguerite bats-toi tu t’es bien battu contre quoi j’avais envie de leur dire contre quoi voulez-vous que je me batte est-ce que je dois sortir dans le couloir en caleçon et en pantoufles et faire des moulinets avec mon fleuret ça me faisait rire de m’imaginer en petite tenue Don Quichotte surpris par les aides-soignantes retournez vous coucher je dois me battre l’honneur le panache les petits coqs qui s’affrontent en gonflant le poitrail et dessous il n’y a plus rien ça part en couille si tu me dis en un sens tout ça c’est positif je te dis ça ou autre chose c’est la forme que ça prend c’est tout mais ça m’apprit à savoir ne plus avoir honte tu vois bien comme je suis maintenant je suis ce que je suis c’est lié cette maladie et comment on l’attrape les seringues pas propres où laisser traîner sa queue n’importe où n’importe comment j’avais dit à mon frère on ne le dit pas aux parents à quoi ça sert je les aurais sur le dos c’est tout ce que j’aurais gagné je serais malade et en plus je devrais m’occuper d’eux de ce que je leur aurais fait en leur disant j’avais peur des complications que j’ai à avouer la maladie et l’homosexualité en même temps les décevoir qu’est-ce qui pouvait les rendre plus malheureux d’avoir un fils pédé ou un fils malade comme quoi c’est bien lié et dans l’autre sens aussi puisque si je n’ai plus eu honte d’être un pédé je n’ai pas eu honte non plus d’être malade et de le dire même que les gens de Aides ils trouvaient ça louche que je parle de moi que je me mette en avant on ne montre pas les fauves dans notre assoc’ et dans un sens ils ont raison si tu me demandes quel est ton plus beau souvenir de toute cette saloperie je te dirai c’est ma rencontre avec Marco quelques mois après avoir appris mes résultats j’étais allé draguer au Saulcy j’y allais encore parce que si je devais y passer ce ne serait pas tout de suite mais dans deux jours ou demain matin ou à cette minute ou maintenant mais ça s’annoncerait je verrais venir tu penses c’est venu j’ai rien vu sauf que ça venait et que je m’y préparais en rien faisant que penser de temps en temps que ça viendrait donc j’étais dans ma voiture sur le parking devant la fac de lettres le grand amphi n’était pas encore construit et je restais dans ma voiture à regarder les mecs qui n’arrivent pas à se décider et tourne et vire et part et revient d’habitude je ne supportais pas ça et je descendais pour faire voir la marchandise entrer dans la ronde prendre ma place sur le marché risquer d’être désiré ou rejeté mais ce soir-là j’étais resté au chaud la vitre ouverte au cas ou un véhicule se serait arrêté le long de ma caisse tête bêche pour faire causette avec moi une voiture s’est pointée sur le parking avec quatre mecs rigolards à l’intérieur ils avaient l’air de bidasses jeunes avec les cheveux très courts ils s’amusaient drôlement et j’ai même eu peur que ce soit des fafs des casseurs de pédés je suis sorti de ma voiture et je me suis promené en faisant de grands cercles autour de leur bagnole et en leur envoyant des vannes par la portière tu vois je prends mon temps pour te raconter tout ça je distille je revis chaque moment parce que cette rencontre-là oui elle a changé toute ma vie elle est importante pour moi plus que le virus tu m’écoutes je ne savais pas de quoi ils pouvaient bien rire entre eux et j’espérais que ce n’était pas de moi je me suis mis à rigoler aussi histoire de ne pas leur laisser l’avantage sur ce terrain-là ils ne se sont pas montrés agressifs et j’ai pensé tu vois y’a pas à se taper la parano il y en a deux qui sont descendus par les portes arrière et je me suis approché d’eux j’avais rien à perdre donc j’avais rien à craindre leur voiture a fait mine de foncer sur eux en démarrant sec j’ai dit vos copains vous ont largués on a entamé la conversation j’avais l’impression de les avoir déjà vus en ville on a poursuivi dans un bar de l’autre côté de la jetée de la pucelle et je les ai remmenés chez eux ils ont cuisiné on s’est endormis à trois dans leur lit après s’être caressés et au milieu de la nuit Marco et moi nous nous sommes réveillés pour nous serrer encore l’un l’autre pendant que le troisième dormait quelques semaines plus tard j’ai vu que ça serait sérieux et j’étais désespéré cynique comme je peux l’être la plus belle chose m’arrivait tomber amoureux et être aimé alors que tout était fini pour moi il fallait déjà que j’avoue mon crime à Marco qui se détournerait dégoûté j’étais prêt tout me semblait logique normal d’être rejeté Marco m’a simplement dit je m’en doutais ça ne change rien pour moi combien de fois au cours de ces six ans je l’ai regardé avec plus que de l’amour de la reconnaissance il avait fait ce geste-là comme il devait m’aimer cet amour plus fort que ma propre mort au bout du chemin je le devais au virus d’avoir connu ça j’ai aimé mon virus pour ça comme on aime la coquetterie qu’on a dans l’œil qui vous rend différent et aimable et qui fait qu’on vous aime pour ça ce défaut cette imperfection dans l’œil et si tu me demandes gros quel est ton plus mauvais souvenir avec ce virus je te répondrai c’est pas les ponctions lombaires c’est ma rupture avec Marco quand j’ai commencé à aller mieux que les médecins m’avaient sauvé la mise pour cette fois en attendant la prochaine et que Marco m’a dit j’arrête ç’a été trop dur pour moi j’en peux plus il m’avait soutenu toute cette année de va et vient entre Vieuxville et l’hosto il m’avait veillé au moment où je basculais il m’avait aidé à retrouver mes jambes nous avions déménagé de nouveau et laissé Vieuxville derrière nous avec la Meuse trempée les vaches volantes et les maisons troglodytes et Marco était parti au bout du rouleau l’amour peut être plus fort que la mort mais certainement pas aussi fort il y avait quelque chose qui me taraudait finalement j’avais attrapé une de ces maladies répertoriées une toxoplasmose une de ces maladies dont étaient pleins les manuels et les revues de vulgarisation pourquoi avaient-ils mis si longtemps à le voir ces médecins et à me soigner ça ne devait pas être aussi simple que le disaient les manuels et les articles des journaux je me souviens de cet examen particulièrement douloureux une ponction lombaire un prélèvement de moelle épinière dans la colonne vertébrale l’interne qui s’était exercée sur moi était luxembourgeoise avec un gros accent et je l’aimais bien tout en sachant qu’un jour ou l’autre elle quitterait le service ils ne restent que six mois et apprennent leur métier sur toi elle avait forcé de tout son poids sur cette seringue qui se fraye un passage entre deux vertèbres il ne faut pas bouger on peut juste crier à se blesser la gorge de l’intérieur le cri le plus fort qui puisse être proféré se déchirer aux dents en sortant comme dégueuler du sang comme dégueuler un sanglot la défaite elle a recueilli le liquide dans une fiole et l’a présentée au docteur Fœhn il n’y en avait pas assez il fut question de recommencer j’étais terrorisé le mal absolu banal lorsqu’on est la victime non pas d’un être humain mais d’un système toute humanité bue comme on dit toute honte bue et la dépasse elle apprenait son travail il lui apprenait à travailler j’étais malade à la merci de leur machine bien rodée j’étais allongé dans mon lit toutes ces longues heures et j’attendais le passage du médecin la visite du soir et celle du matin j’attendais que le toubib vienne visiter ce corps allongé dans le lit à côté de moi qu’il regarde à l’intérieur qu’il inspecte la pièce que je venais tant bien que mal d’usiner puis qu’il me donne son avis en hochant la tête ou plutôt qu’il le juge ce corps comme un caniche de foire exposition avec des critères de spécialiste et qu’ensuite il me prévienne moi le maître impatient de voir juger sa bête qu’il me parle de mon corps comme si mon corps était sorti de la chambre un moment qu’il me dise qu’on enfilerait encore un bout de tuyau par ici ou par là qu’on ferait encore une prise pour lire dans le sang fumant qu’on soulagerait Pierre pour habiller Paul sans faire appel à ce reste de lucidité ou d’intelligence et demander une collaboration de l’aider les médecins ne demandent pas d’aide à la façon des patients c’est surtout ce qui les distingue quelques années après j’eus de nouveau besoin d’une ponction lombaire faisons la tout de suite me dit le docteur Prospère avant que tu réfléchisses moi docile s’il faut le faire allons-y c’est la spécialité de l’interne tu ne sentiras pas grand chose me dit-il mais je me souvenais de ce cri qui avait rempli la chambre la première fois et je cherchais en vain de me rappeler le supplice de l’aiguille pénétrant entre les vertèbres la souffrance physique ne marque pas la mémoire comme une odeur qu’on a appréciée ou haïe comme un son qu’on a entendu comme une couleur qu’on a découverte dans la lumière ou devinée dans l’ombre je lui demandai la permission serrer sa main pour étouffer ma peur pour que la violence ne fasse que transiter en moi qu’elle lui parvienne portée par ma haine réveillée j’enfonçais mes ongles dans sa main ce n’était pas si horrible que dans mon souvenir dis-je lorsque je pus parler de nouveau ce n’est pas un moment de plaisir tu as été courageux me dit le docteur Prospère j’avais pris l’habitude je me souviens qu’au début les trois premiers mois je m’inquiétais à chaque éternuement chaque frisson je le disais à Xavier-Franz chaque grippe chaque angine chaque rhume il me demanda incrédule c’est ça avoir le Sida plus tard je me suis installé dans la certitude ma mort et devant l’obstacle ma façon d’agir et de mener ma vie m’ordonnait de ne pas broncher d’être un brave cheval que n’effraient ni les ombres sur le sol devant lui ni la distance à parcourir ni le handicap à porter l’échéance était loin l’idée de l’horizon qui ferme d’une ligne brumeuse le panorama inscrit dans le regard le secret blanc sans conséquence pour l’instant sur ma santé physique était lourd à porter pour moi et pour les autres à qui je le confiais et pour toi gros tu ne pouvais pas supporter ce que je te faisais endurer tu t’en es ouvert à ton tour à Madeleine fameuse pythonisse elle versait dans l’astrologie et la chiromancie Marco l’appelait la sorcière ce qu’on a pu en rire tous les deux quand je t’ai raconté qu’à la cafétéria je me souviens des couleurs orange et beige des tables des chaises et des cloisons elle saisit ma main et entreprit d’en déchiffrer les lignes bien sûr tu ne m’avais rien dit elle découvrit sans mal une grave maladie me laissant stupéfait devant tant de sagesse et de clairvoyance quelques jours après j’emménageais dans son appartement elle dressa mon thème astral et interpréta une curieuse conjonction comme l’espoir si j’en réchappais à un moment précis de la course des étoiles d’aller mieux par la suite je lui demandais si elle voyait ma mort je ne le dis jamais me dit-elle la mort est là bien sûr peut-être que tu la portes en toi il y a eu cette nuit à Göttingen chez Sylvia on enfilait des préservatifs à chaque fois et cette nuit l’amour avait été plus violent que d’habitude et la membrane de caoutchouc la fine armure translucide avait percé Marco était bouleversé vert de panique j’étais renvoyé à mon crime maintenant je comprenais ce que c’était d’être le porteur d’une grenade dégoupillée qui pouvait éclater à tout moment si j’écartais les doigts ce farouche refus de crever de me ressembler de me rejoindre là aussi Marco ne me reprochait rien il avait peur et c’était moi qui lui avais flanqué la peur de sa vie ma allora ti hanno becatto avait dit Emilio chez qui j’avais habité à Turin tous mes amis réagissaient avec douceur je leur avouais le crime ou je leur confiais le secret ils ne voulaient pas paraître affolés devant moi ils faisaient les braves mon vieil ami berlinois Rhum je lui avais confié que j’y étais passé aussi Rhum m’avait demandé ce que je comptais faire et je lui avais répondu tant que tout irait bien ça continuerait comme ça mais que le jour où ça se gâterait j’en finirais et ce jour-là j’aurais besoin que quelqu’un me fournisse des produits il m’avait dit que je pouvais compter sur lui mais quand ça s’est gâté que ma tête s’est cassée en morceaux j’ai pas réagi comme je l’avais imaginé chez mes parents dans les Vosges ma mère me dit un jour que ma tante m’avait trouvé un pistolet je me suis mis à pleurer ça s’était donc gâté ma tante m’apporta un urinoir en verre acheté aux Emmaüs chaque fois que je l’utilisais je versais aussi une larme sur moi si j’aime quelque chose c’est les choses qui commencent pas que les choses finissent j’en ai réchappé pour le moment ça se trouve encore tapi dans un repli dans des glandes en chapelet qui roulent sous les doigts et d’être malade c’est pas un fonds de commerce même si ça fait drôle d’être Lazare marchant vivant tout brillant de mort comme tu me disait gros un soir tu étais bourré dans la voiture tu me disais tu as dis que tu étais mort et te voilà tu reviens comment veux-tu qu’on fasse oui je suis mort durant quelques semaines — Or ça qui êtes-vous paladin entre la ventaille et la mentonnière quel visage distinguer — C’est que je n’existe pas — Et comment vous acquittez-vous de vos charges vu que vous n’y êtes pas — À force de volonté et de foi en la volatilité de notre cause — Voilà qui est bien dit tu comprends gros je suis revenu et j’essaie de te dire ces moments où j’essayais de me souvenir de qui j’étais de l’enfant que j’étais sur ces photos que j’ai jetées à Vieuxville quand ça a débordé j’essaie de reconstituer ces trois fragments des trois séquences le soir à l’hosto où je pensais à mes photos perdues qui réapparaissez par taches au fond de ma prunelle revenaient se réassembler comme si je les développais à nouveau

Cf. Kaki, Vacarme 10

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Publiée dans Vacarme 14, , pp. 100-103.