Vacarme 13 / chroniques

scènes de la vie contemporaine

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Enfance dans une ville de province - Départ pour Paris à l’adolescence - Les habitudes contractées à cette occasion et l’apparition de certains traits de caractère - Épisode dans un pays étranger - La manie des huîtres - Projet de roman avorté - Amitiés et influences intellectuelles - La lecture des Mémoires d’outre-tombe - Les choix politiques

Enfance & adolescence

Il eut une enfance provinciale entre une mère fine, pleine de fantaisie, mais que ses mariages successifs et malheureux avaient rendue mélancolique et des grands parents austères, ayant un respect extrême des convenances. Il habitait dans une ville de province, dans un appartement sombre. Il n’avait rencontré son père qu’à l’adolescence. Celui-ci avait été un éphémère romancier à succès, qui posait au séducteur aristocratique. Vieillissant, incapable d’écrire de nouveaux romans, vivant dans une sorte de chaumière normande des années soixante, il finit par fréquenter négligemment son fils, mais assez cependant pour lui communiquer une conception "aristocratique" de l’existence et cette espèce de dégoût méprisant pour tout ce qui n’était pas lui.

Habitudes & caractère

Il racontait qu’il était parti pour Paris, seul, vers quatorze ou quinze ans. Qu’il avait été abordé par des hommes et qu’ils les avaient suivis. Sans inquiétude d’aucune sorte et même avec plaisir. Il est probable qu’il manifestait déjà à cet âge cette étrange témérité qu’il garda par la suite et qu’exigeaient, de toutes manières, ses habitudes sentimentales et sexuelles. Au cours de ses expéditions nocturnes, il fut frappé, dépouillé de ses vêtements, de son argent. Rien ne le rebuta ; personne ne l’effraya.
Au lycée, il se fit remarquer par ses paradoxes faciles, par un langage tout à la fois châtié et sardonique, par une façon ostensible de faire des "saillies", des "pointes", d’avoir "de l’esprit".
Il voulait faire de la politique, et être un écrivain. Une sorte de Chateaubriand. D’ailleurs, il lisait Les Mémoires d’outre-tombe, presque exclusivement.

Opinions politiques

Il était, dans ses années lycéennes et universitaires, plus ou moins socialiste, parfois royaliste, du moins ce sont les opinions qu’il avait choisi alors d’afficher. Plus tard, il écrivit les discours de ministres, il occupa des charges obscures dans des ministères tout aussi obscurs, continuant inlassablement ses intrigues, ses rendez-vous, rédigeant des essais et des pamphlets bâclés, allant les défendre dans des "émissions littéraires" où il maniait la provocation de salon avec un faux brio. Vieillissant, il devint réactionnaire, conservateur avec excès.
En tout il était dirigé par le désir d’être singulier, de ne pas être faible, de ne pas céder aux "modernes", ou soit disant tels.

Goûts littéraires

Ses goûts littéraires étaient à l’image de ses idées politiques : un salmigondis mi-romantique mi-classique, chargé de promouvoir et de justifier le culte de la grandeur, des destins d’exception. Il cultivait l’amour des périodes ronflantes et des affirmations définitives. Jeune, il avait eu le projet d’écrire un roman. Il en écrivit quelques chapitres : un jeune hobereau prussien, épris d’idéal, égrène lourdement des interrogations mi-métaphysiques, mi-psychologiques tout en arpentant ses terres.
Il abandonna la littérature. Il prétendait qu’il écrirait des romans plus tard, lors de sa retraite.

Caractère et manies (suite)

À vingt ans, il était déjà snob. Mais pas au point où il le devint plus tard quand ses défauts eurent définitivement pris le pas sur ses qualités et qu’il compensa par des déclarations fracassantes et des jugements de plus en plus tranchants ses constantes infractions aux principes rigides qu’il édictait pompeusement. Alors il eut des prétentions aristocratiques, des romans sur son origine "russe blanc", sur les convenances à respecter.
Pour préparer un concours, mais aussi pour vaincre un caractère qui l’entraînait vers une conduite si désordonnée, il jetait les clefs de sa chambre par la fenêtre, sur le trottoir où sa grand-mère les ramassait.
Il trouvait drôle, en privé, de poser au dépravé, croyant par ces manières afficher sa liberté d’esprit et son caractère insolent. Pour parfaire son personnage de débauché, il imposait à ses invités d’interminables dîners au cours desquels il mangeait, en prenant des mines libertines, d’énormes quantités d’huîtres. Il aimait blesser ses amis par l’aveu de ses aventures ; il disait avoir couché avec son père, avec son jeune frère.

Mésaventures politiques

Il fit liste commune, lors d’élections municipales dans sa ville natale, avec une sorte de petit personnage local, mianarchiste, mi royaliste, ancien militant étudiant, pseudo-dandy qui posa nu sur un fauteuil pour l’affiche de sa campagne. Les résultats plus que nuls de cette candidature, qui ne rendaient pas même témoignage de cette provocation laborieuse, le remplirent de dépit. Il se jura d’être élu, un jour, d’une manière ou d’une autre.
Il arriva à ses fins : il fut élu député, répandant les propos les plus conservateurs sur les moeurs, le mariage, la famille, rédigeant des propositions de lois saugrenues, s’alliant avec des personnages douteux.

Caractère physique

Il était, dans sa jeunesse, d’une incroyable laideur, mais cette laideur avait du caractère, de l’allure, presque de la distinction. Elle était d’un excès qui la rendait captivante. C’était les traits d’un autre âge, un visage de portrait florentin ou une eau-forte de chevalier médiéval. Il cultivait cette laideur, ne faisant rien pour la dissimuler. Il était pâle, habillé de façon "entredeux-guerres", mais sans l’affectation et la volonté polémique qu’il y porta plus tard. Sa peau était incroyablement douce, blanche, lisse, comme celle d’un cadavre étendu, à la morgue, entre des draps blancs.
Vers la trentaine, il voulut porter beau, il voulut être chic. Il s’habilla avec une élégance ostensiblement démodée. Il fit modifier son visage par de la chirurgie. Il cessa de ressembler à un chevalier médiéval. Il commença à ressembler à un écrivain fasciste, d’avant la guerre. De même les inflexions précieuses de sa voix devinrent outrancières.

Bref passage dans la carrière diplomatique

Ayant fini ses études, déjà versé dans "l’intrigue", mais de cette manière à la fois inefficace et opportuniste qui lui était devenue familière, il partit pour une ambassade, dans un pays étranger. Il se forgea alors une conception de la politique internationale virulente, provocatrice. Il se crut d’importance, se grisa de rencontres, de bavardages. Il porta son snobisme à des excès ridicules. Il songea faire une carrière de diplomate. Il chercha même, en dépit de son goût affirmé pour les garçons, à épouser une femme qui serait en mesure de le favoriser dans la carrière. Il noua des relations auprès de certains politiciens internationaux à qui il fournissait des idées, des paradoxes, des morceaux de discours.
C’est là qu’il prit l’habitude de se lier à des intellectuels de second rang, journalistes aigris, philosophes improbables, écrivains faussement désinvoltes, historiens paradoxaux, universitaires frustrés. Ils professaient des opinions politiques mi-royalistes, mi-républicaines, le culte du passé et de la patrie, et la fréquentation virile des garçons.

Comédie, suite et fin.

Il habitait alors l’étage supérieur d’un palais beau et décrépit. Un serviteur ignorant de tout, jusqu’à son âge exact, doux, courtois, lent, errait de pièce en pièce, oisif.
Plus tard, puisqu’il avait renoncé à écrire des romans, il prétendit esthétiser son existence. Il s’inventa ainsi une vie de hobereau. Il acheta une sorte de château. Lui aussi arpenta ses terres, croyant avoir un destin, des idées, du caractère, jouant la comédie pour un public de plus en plus acquis, de plus en plus indifférent.

Il était devenu un petit personnage de la vie politique, de la vie mondaine, occupant les journaux, les média. Ayant une opinion sur tout. Se croyant fin politique et grand stratège. De la bizarrerie de sa, jeunesse, de son émouvante singularité, de sa sincérité d’alors, il ne garda que les apparences, les tics, les traits les plus extérieurs. Il devint véritablement méchant, mordant, lassé, misanthrope, respectable, banal, médiocre.

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Publiée dans Vacarme 13, , pp. 62-63.