Vacarme 13 / chroniques

cris figés par l’ombre (extraits)

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Une trigonométrie pernicieuse a dévasté ma figure, a détourné mon tonus à des fins fanatiquement abstraites. Aucune introspection n’est plus possible. Mes idées viennent en réalité du dehors. Elles me tournent autour. On dirait un essaim de mouches cherchant à se poser sur une bête malade, cherchant la plaie par où pénétrer.

*

Monde fermé. L’orage couve.
Le rapprochement des sexes laisse silencieux (sans être encore démontré). L’emplacement est des plus
mauvais : lit de cailloux, lieu de passage. Une lenteur favorable ; les trois femelles restent en ma possession. Je ne trouve pas leur blessure.
Une eau boueuse, chargée d’argile, se couvre d’écume grossière dans le cours d’un torrent.
J’aperçois, de loin, un ennemi redoutable. Je me maquille, mais je reste à découvert.

*

Leur demeure est sous de grands platanes (les stratégies s’améliorent, sans un bruit). Cela nous protège et nous expose à la fois. Les mères sont avisées de s’exténuer de la sorte. Elles font diversion : ventriloques
très habiles, elles se dédoublent.
Qu’est-ce donc que ce mystère ?

*

Quelque chose de suspect attira mon attention. Je les fis taire. Elles avaient de grands yeux et je concluais, de diverses observations, qu’elles pouvaient voir à des kilomètres.
Est-il permis ici de parler de vision ?

*

Pour la septième fois, je recommence. Immobile. Recueilli.
Enlevons-lui les yeux.
Elle s’agite un moment, mais, lorsque le danger approche, la voici de nouveau qui parle avec le ventre.

*

Je sors directement de chez moi, à la tombée de la nuit.
Une vigueur folle. Au gros de la chaleur, sous le vent, je me démène, je gesticule sans raison.

(Sur la route, je découvre un chien pourri - curieux spectacle.)

Mon intuition me conduit jusqu’à elles. Toujours si prévoyantes, elles se protègent le visage, mais leurs boucliers ne sont guère plus larges que la main.
Je m’accouple à plusieurs reprises (sans le son).

*

À mon retour, quelques mois plus tard, je trouve mes femelles éventrées. Je n’aurais pas dû les laisser sans défense si longtemps. Elles ne sont pas assez vigoureuses. Cela ne peut plus durer.

L’adversaire a certainement attendu mon départ.
J’inspecte le terrain. On leur a curé le ventre. Le résultat m’étonne. À demi écrasée, l’une d’elles s’est sans doute vaillamment défendue.

Si je creuse le sol, je distingue des dépôts blancs, étrangers. Je reste toutefois incapable d’identifier l’exterminateur. Il me semble avoir affaire à quelque chose d’inconnu.

[...] Cela se reproduira dix ou quinze fois, sans que je parvienne à le prendre sur le fait. J’ai beau veiller nuit et jour, vient un moment où je m’absente ; et il suffit d’un instant pour qu’il surgisse et les éventre.

*

Il y a maintenant longtemps que je me suis consacré à d’autres pratiques. J’ai cherché auprès de nombreux ennemis une excitation plus grande. M’accoupler avec eux fut une façon de protéger ma descendance.

L’un d’eux n’adopte que les enfants morts. Il s’appuie sur des arguments insensés, pourtant ses démonstrations sont puissantes. Il parle de réanimation, de dévouement à un instinct effroyable.

Je ne partage pas ses goûts ; quoiqu’il me semble les comprendre (je n’ai pas le temps d’être plus clair).

Beaucoup le regardent avec insistance. Son acharnement les subjugue, mais il ne prend pas la peine de s’expliquer. Il creuse des trous ; il embaume des petites bêtes. Il ne s’encombre jamais d’auxiliaires.

(Eux voudraient l’atteindre, le mettre au pied du mur : qu’il se justifie. Son caractère y renâcle. La solitude leur déplaît lorsqu’elle n’est pas subie. Lui, tout entier dans ses projets, commet des imprudences qu’il ne conçoit pas. À terme, je prévois sa mort, dans le dos.)

[...] Lorsque j’arrête de grandir, je m’enveloppe. Des couches d’isolants viennent, l’une après l’autre, s’enrouler autour de mon buste, de mes membres.

J’ai parfois l’espoir d’une autre vie, le pressentiment d’une douceur, d’un dénouement.

*

Une nuit, durant une attaque, mon visage fut cogné par la crosse d’un revolver. J’ai essayé de m’expliquer. Impossible. Mes agresseurs avaient d’autres préoccupations en tête. Ils songeaient à gagner les chambres fortes.

Je me sentais tout petit, très vulnérable, dépossédé de ma cervelle. Autour de moi, des débris d’obscurité, des mâchoires. Des têtes. Petites têtes étroites. Ni oreilles, ni cervelle.
Il y avait aussi des mains. J’essayais de les mordre.
Je me suis brisé une dent.

*

Ai-je blessé quelqu’un ? Me suis-je cassé la dent sur une articulation ou sur une bague ?
L’idée qu’ils aient pu avoir des bagues me fait un peu peur. Par là, ils me semblent appartenir à une espèce à la fois plus évoluée que la mienne et beaucoup plus primitive. Je ne saurais m’expliquer cette impression.

*

J’envisage toutes sortes de copulations frauduleuses. On me dit que les juments peuvent porter leur progéniture dans leur estomac.

Il faudrait qu’une bête trouve le moyen de pondre dans mon ventre.

[Si tout cela n’est qu’un cauchemar, je finirai par me réveiller. S’il s’agit au contraire de la réalité, je finirai bien par m’endormir.]

*

Respiration difficile. Je mâche l’intérieur de mes joues.
(M’arrivent sans cesse des images très colorées, mon cerveau est saturé d’images qui ne
m’appartiennent pas.)
Diarrhées prolongées. Il semble que mes parties génitales aient été détruites.
Je n’accuse personne.

Ceux qui vivent dans des zones moins peuplées connaissent aussi des troubles graves. Dépourvus de mâchoires. Multiplication du nombre de doigts. Déplacement des organes visuels.
(LIRE LES PENSÉES SUR UNE ABSENCE DE FRONT.)

*

Une invasion expliquerait en partie leur déclin. Mais la faiblesse des envahisseurs, leur petite taille, les disqualifient. Les superficies disponibles sont en régression constante. Bientôt, nous devrons nous borner aux seules mutations défavorables. À la présence, croissante, d’animaux sans squelette.

*

Mes géniteurs sont de plus en plus nombreux. Les femelles ont le ventre mou. Je remarque une vive agitation. L’attaque débute toujours par une plaie à la tête (pas de résistance sérieuse).
Je me demande si je vais partir. Et comment.

Leurs visages ne sont plus symétriques. Ils s’expriment en rêve, comme s’ils parlaient à un complice. Les femmes laides, et aussi celles qui ont une odeur répugnante, les excitent. On trouve parfois des bêtes
ayant le rectum déchiré ; je crains que ceux-là n’engendrent des monstres.
Ils estropient leurs épouses, parce qu’ils ont un penchant pour les boiteuses. Dès l’enfance, aimant la solitude, certains préfèrent le cadavre à l’être vivant - d’après des constatations faites sur des pendues.

(J’ai vu ce qui se passe à l’intérieur, le développement de races blessées.)

*

[...] Celles qui se souillent sont irritables, jalouses. Une tache de sang les fatigue. Elles refusent de s’accoupler avec les enfants des autres. Complète indifférence. Mais elles se soumettent volontiers aux exigences insolites.
Elles ne s’accouplent que debout. La plupart de leurs grossesses sont nerveuses.

Diverses anomalies :

  • crânes très longs.
  • fesses ridiculement petites, mais en grand nombre.
  • disproportions entre les doigts de la main.
  • croissance rapide de minuscules cervelles dans la matrice.

Elles me considèrent comme un faussaire. Un imposteur. (J’abrège.) Le soir, des nuées d’insectes viennent se coller à mes testicules. Des guenons me grattent, m’examinent. La chaleur monte jusqu’ici et, une fois la lumière éteinte, je reste à l’écart. On me confie des objets. Je me tiens à côté d’une chandelle.
[...] Quelquefois il me semble entendre frapper à ma porte, très tard. Je me lève, ensommeillé. Rien. Serait-ce de l’intérieur que l’on frappe ?

*

Leur développement sexuel est remarquable. Le climat doit avoir une influence décisive. Ils ont cependant du mal à trouver les parties fertiles. Il faut dire que leur vue est très mauvaise (c’est une perversion). Ils sont dépourvus d’instinct. Pendant l’accouplement, certains mangent.
L’obésité les attire comme un indice de fertilité.

Aucune solidarité entre eux, les invalides sont dévorés. Par ailleurs, ils entretiennent des relations pacifiques. Mais, brutalement, un petit groupe se jette sur un individu isolé. Celui-ci ne se défend pas ; des tremblements de doigts annoncent un dénouement misérable. Je n’interviens jamais : toutes sortes de choses m’en découragent. Ces comportements cannibales ne sont pas justifiés par la famine.

On dévore les solitaires et les malades (aucune crainte de la contagion). Plus leurs cervelles sont petites, plus ils sont violents. Il y a cependant des exceptions.

Ils s’acharnent parfois sur leurs enfants : c’est une forme de restriction des naissances. Les enfants aussi sont expéditifs ; les rivalités se terminent mal. On abuse des passantes. Les parents tolèrent qu’ils soient
disproportionnés (ce que je désapprouve, la taille de mes frères et soeurs constitue une menace pour moi).

Comme il y a davantage de femelles, quelques-unes sont tenues captives. J’ai parfois bien du mal à les ravitailler.

Une ligne de partage entre les impotents et les dépourvus de cervelle se dessine. Les impotents sont stériles (des promesses d’intelligence supérieure). On les persécute. La mort est recherchée ici comme un acte pervers. Certaines vitalités sautent des générations. Les résultats sont désastreux.

[De tels usages ne s’improvisent pas.]

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Publiée dans Vacarme 13, , pp. 72-74.