Place de Clichy-Nation

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A l’évidence, la ligne de métro Nation-Porte Dauphine, précisément dans son segment Place de Clichy-Nation, est ma ligne de métro préférée. Je déteste le métro, mais j’adore ce segment. Cette ligne traverse, dans son segment Place de Clichy-Nation, les XVIIIe, XIXe, XIe, Xe et XXe arrondissements de la ville de Paris, les arrondissements où je réside depuis plus de vingt ans. Certes, ces arrondissements sont méchamment amochés par la publicité et les chantiers « de rénovation urbaine » ; toutefois, ils ne sont pas encore complètement morts. Je circule chaque jour sur ce segment de ligne Place de Clichy-Nation, et toujours avec un grand plaisir. En fait ce segment de ligne, par le biais des stations qui le jalonnent, dessert tous les lieux où j’ai quelque chose à faire, l’ANPE, ma banque, mon bureau d’aide sociale, trois ou quatre cafés où j’ai mes habitudes. Mon ANPE est accessible par la station Couronnes, ma banque par la station Jaurès, mon bureau d’aide sociale par la station Père-Lachaise, les cafés où j’ai mes habitudes par les stations Anvers, Belleville et Alexandre Dumas. Je m’assois dans une rame, aussitôt je suis chez moi, à toute heure du jour et de la nuit, été comme hiver, printemps comme automne. C’est tout à fait extraordinaire un lieu si agréable, me dis-je, c’est tout simplement un miracle. Le plus souvent, à peine assis dans la rame, je rencontre une des mes connaissances, soit un intermittent du spectacle qui se rend ou sort de mon ANPE, soit une personne aperçue au bureau d’aide sociale, soit un habitué d’un des cafés où j’ai mes habitudes, soit un ami musicien ou vendeur de journaux, soit un autre juste sorti de la préfecture de police après un contrôle d’identité. Rien que des gens admirables et civilisés, tout le contraire de ce qui domine en surface. En montant à Colonel Fabien, presque à chaque fois je tombe sur le vendeur de journaux Daniel Aphe en train de dire aux passagers . « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, vous êtes à bord du vol 4576 à destination de Sydney. La température à bord est de 23 degrés centigrades et notre vitesse moyenne de 987 kilomètres heure. Nous survolons à l’heure actuelle l’océan Pacifique. Nos hôtesses vont passer parmi vous avec le journal Le Lampadaire. Cette semaine, au sommaire : comment faire plastifier sa carte de pointage pour qu’elle dure plus longtemps ? 10 francs. Le Lampadaire,10 francs. » Ce Daniel Aphe me salue toujours avant de descendre de la rame à la station suivante et parfois, s’il a bien vendu ses journaux, nous restons assis sur une banquette à bavarder de nos hauts et de nos bas, mais tout de même beaucoup plus souvent de nos bas que de nos hauts. Ce Daniel Aphe espère un jour devenir architecte. Que va devenir ce Daniel Aphe ? Où se trouvera-t-il demain, sur quelle ligne de métro, dans quel pays ? Est-ce qu’il pourra enfin le construire, ce pont suspendu sur la Seine dont il me parle toujours ? Certains jours, si j’ai de la chance, je peux aussi croiser mon ami Fred Kholer. C’est un jongleur tout à fait génial, un magicien tout à fait spécial. Je lui donne ma carte de pointage, lui, ce Fred Kholer, me la transforme instantanément en billet de cent francs. C’est également un garçon capable de lire votre avenir dans votre carte de pointage. Rien qu’en observant les numéros imprimés dessus, il peut vous dire la date exacte où vous allez être interdit bancaire, le jour précis où les fonctionnaires de l’ANPE décideront de vous radier. Les wagons sur cette ligne sont continuellement bourrés à craquer, à midi comme à minuit. Sur cette ligne les passagers sont quasi tous au chômage, ils se rendent ou reviennent presque tous de leur ANPE ou de leur bureau d’aide sociale, ils n’ont pas d’horaires fixes. C’est, dirais-je même, une ligne carrément extrémiste en matière de bonne humeur. Cette ligne devrait s’ap-peler Place de Clichy sur ANPE - Nation sur bureau d’aide sociale, ou mieux, Place de Clichy sur Carnaval - Nation sur occupation d’ASSEDIC, ce serait plus logique, c’est du moins mon avis. Station Couronnes, c’est extrêmement rare que je ne tombe pas sur un intermittent qui sort de mon ANPE, si j’excepte le samedi ou le dimanche bien sûr, jours de fermeture de l’ANPE, et encore parfois j’en rencontre un qui a confondu le dimanche avec le lundi, et qui se trouve là, assis sur un siège en plastique avec son dossier de fiches de paie et de cachets posé sur ses genoux. De plus, cette ligne est une ligne excellente si on a le goût des langues et des voyages, c’est même, dirais-je, la ligne idéale. Cent peuples empruntent chaque jour cette ligne, on parle sur cette ligne toutes les langues du monde, l’arabe bien sûr, et le meilleur arabe qu’on puisse entendre à l’heure actuelle dans le monde, et encore le chinois, le tamoul, le polonais, le russe, le malgache, les dialectes de l’Afrique et du sous continent indien, c’est tout à fait exquis et réjouissant, c’est un pur plaisir, dis-je en tamoul, c’est extra, dis-je encore en arabe, c’est magnifique, dis-je encore en chinois. J’ai pu apprendre dans ces rames, sur cette ligne, un peu de toutes ces langues, et ainsi apprendre à dire « libre-circulation totale des personnes en Europe et ailleurs » en turc, vietnamien, kurde et afghan, dis-je en yiddish. Cette ligne est la meilleure des universités d’Europe pour s’initier aux langues étrangères. L’inscription coûte un ticket de métro, et, si on sait se glisser dans les portillons derrière un passager, cette inscription ne coûte rien. À la Sorbonne, où j’ai suivi des cours pendant un semestre et où, pour pouvoir suivre ces cours, j’ai dû raquer 1200 balles, je suis à moitié mort d’ennui. Sur cette ligne de métro où j’ai voyagé gratuitement pendant dix ans, j’ai appris mille fois plus, et, par-dessus le marché, je me suis bien amusé. Fermons les universités, transformons-les en lignes de métro, étendons le réseau RATP au Collège de France et à l’École Normale Supérieure, dis-je en albanais. Ce n’est pas tout, on trouve écrit sur les banquettes de ces rames les graffitis les plus marrants du réseau de métro parisien. C’est extra, dis-je en malgache, c’est top, dis-je en arabe, c’est inouï, dis-je en gitan. Pourtant, en ce qui me concerne, je suis extrêmement exigeant en matière de graffitis. Certes, j’aime tous les graffitis, mais tout de même certains graffitis sont meilleurs que d’autres, certaines graffitis sont même carrément géniaux. J’ai lu sur cette ligne de métro tracé au marqueur rouge sur une banquette :« Vivement les vacances qu’on arrête d’aller pointer. » J’ai lu sur banquette écrit au bic bleu : « Mon père, la semaine dernière, ils l’ont opéré. Ils lui ont extrait un poste télé du crâne. Maintenant ça va mieux. Quand il parle il dit plus "hi han, hi han". » Et encore : « Mon frère s’appelle ANPE, ma mère Intérim, ma petite soeur CES et moi contrat de qualification en alternance. Si tout se passe bien, la semaine on se retrouve tous à la rue. » Et encore : « Smec il me proposait un stage à 2 000 balles, alors j’y ai fait smac avec le doigt. Comme ça il l’a eu dans le smuc. Eh oh, j’aime pas ça moi qu’on smoc de moi. Signé Smic, un mec qui smoke pas mal. » Et encore :« Revenu garanti pour tous. » Des chômeurs, des étrangers, de l’humour, ça, c’est magnifique, c’est vraiment fun. La ligne de métro Nation-Place de Clichy est une excellente ligne politique, dis-je en kabyle

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Publiée dans Vacarme 09, , pp. 18-19.