Vacarme 09 / processus

une soirée prussienne

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Si Elke Tasche connaît Heiner Müller ? Et comment ! Elle est sa collègue à la Volksbühne. Ilsofficient tous deux en tant que dramaturges. Heiner Müller y entre en 1974 alors que Benno Besson, à qui Elke Tasche voue une admiration sans bornes, en est nommé directeur. À la Volksbühne, la première fois, Reiner Steinweg, le spécialiste du Lehrstück brechtien, nous la présente. Lors d’un colloque sur le théâtre didactique organisé à Berlin-Ouest, vers la fin des années 1970. Pour la voir, nous devons passer à Berlin-Est, par le check-point souterrain de la station de métro de la Friedrichstrasse.

Elle nous ouvre une petite porte sur le côté du bâtiment et nous conduit à son bureau modeste, silencieusement et comme clandestinement (elle prend un risque en nous recevant) par un labyrinthe de couloirs cirés. Petite, forte, tonique, la voix éraillée par la cigarette, le cheveux gris souris coupé court, les yeux bleus, elle dit avec une voix blanche que, juive par sa mère, elle posa, enfant, pour des photos devant immortaliser la race aryenne dont elle représentait parfaitement le type défini par les nazis. Nous ne rencontrons pas Heiner Müller cette fois-ci. Müller poursuit avec Steinweg des discussions sur le Lehrstiick. En 1977, il lui adresse une lettre publiée sous le titre « Adieu à la pièce didactique », dans laquelle il lui dit que le destinataire de son théâtre lui est encore moins connu qu’autrefois. Les Lehrstücke brechtiens sont écrits pour les révolutionnaires allemands des années 1920, les prolétaires engagés des chorales ouvrières. Heiner Müller écrit pour une frange éclairée. Il s’adresse à tous les citoyens de R.D.A., aux citoyens du monde entier. Les membres de notre groupe lorrain adhèrent en grande majorité au parti communiste français, après avoir joué tour à tour, selon les règles du jeu didactique, le rôle du jeune agitateur inexpérimenté du Lehrstück de Brecht, Die Massnahme (ses camarades décident collectivement de sa mort pour ne pas entraver leur action révolutionnaire). Les autres découvrent peu à peu les textes de Heiner Müller. Quelques années plus tard, Elke prend sa retraite. Elle est invitée à Berlin-Ouest pour une rencontre internationale de théâtre consacrée au mythe de la Toison d’Or. La R.D.A. laisse plus volontiers sortir ses retraités. Elle nous initie à l’écriture de Heiner Müller en commentant phrase après phrase le triptyque Rivage à l’abandon / Matériau Médée / Paysage avec Argonautes. Méthodique, elle mène son travail sans savoir combien il est difficile à un groupe de comédiens de Metz de comprendre comment la mise en scène de ce texte « présuppose les catastrophes auxquelles travaille l’humanité actuelle » et que « la contribution du théâtre pour les prévenir ne peut être que leur représentation », comme l’indique la dernière didascalie. Intuitive, celle qui connaît les poisons. Elle convie quelques-uns d’entre nous à une soirée, chez elle, à Berlin-Est. Elle a compté sur le long chemin à faire pour rallier son appartement. Nous séjournons à l’extrémité de Berlin-Ouest, près du pont de Glienicke où les services secrets des deux camps s’échangent leurs agents dont la couverture a fini par tomber. Au-delà du Glienickerbrücke s’étend Potsdam. On n’en devine que les faubourgs masquant Sans-Souci. D’un doigt tendu vers un point approximatif du paysage, nous indiquons où se situe la distinguée demeure champêtre que Frédéric II s’est fait construire à l’écart de sa capitale. Pagode chinoise, serres verticales. Après la chute du mur, nous perçons les secrets de Sans-Souci. Les chiens de Frédéric, ceux qui, la nuit, battent la lande dans les méandres de la Sprée, regimbent à regagner leur tombe, à l’aube, le cimetière des favoris aligné sur le bas-côté du château. Versailles sans étage. Chaque plant de vigne s’épanouissant derrière les vitres des serres accotées aux murets de soutènement d’une colline en terrasses. Sans-Souci, Potsdam et toute la R.D.A., enfermés dehors, à l’extérieur du Mur. Oui, c’est ça. C’est qu’on ne peut avoir le véritable sentiment de ce qu’est une ville occidentale qu’à Berlin-Ouest. L’espace dévasté par les bombardements, partiellement reconstruit, entouré d’une enceinte continue, secoué par l’absence d’un centre, parsemé de traces d’histoire contemporaine à l’oeuvre, Gedâchtniskirche moignon encore dressé crayon la mine cassée flanqué d’un clocher moderne, l’enseigne de néon clignotant Mercedes Benz dépasse sur le toit de l’Europa-Center, autoroute d’époque hitlérienne, reconnaissable à ses plaques de béton aux jointures de bitume, clac clac, silence, clac clac, coupée latéralement par le Mur, fond de scène d’un petit camping, immeubles aux façades criblées d’impacts de balles de la dernière guerre, les fenêtres murées du côté du Mur, le monstrueux quatre-quarts noirci du Reichstag, les marbres brisés envahis d’herbes de l’ex-ambassade de l’Italie fasciste, où nous allons parfois pique-niquer.

La maison de maître qui nous loge donne sur un bras du lac Wannsee. Au fond du parc, la tombe vide de son banquier de propriétaire. Pendu quand l’armée rouge a découvert sa cave à vin. Dans ce quartier d’orange de Berlin échu à l’allié américain, le Wannseeheim a d’abord abrité un centre de dénazification pour la jeunesse. Sur la rive opposée, l’endroit, marqué d’une stèle, où Heinrich von Kleist a donné la mort à Henriette Vogel avant de retourner l’arme contre lui. Plus loin, dans une ruelle calme de ce quartier de villas cossues, une bâtisse sévère où quelques dignitaires nazis se sont réunis en conférence pour décider de la solution finale. À la gare de Wannsee, nous prenons le S-Bahn jusqu’à la gare de la Friedrichstrasse et recommençons les formalités de passage d’une zone à l’autre. Le regard lisse des policiers. Elke et Hans habitent à l’extrémité de Berlin-Est, non loin du lac de Straussberg, Rivage à l’abandon, quartier général des troupes soviétiques. Entre ruine et gravats croît/ LE NOU-VEAU Clapiers de fornication à chauffage urbain/ Le petit écran vomit le monde dans la pièce/ L’usure calculée d’avance Le container/ Sert de cimetière Des silhouettes dans les décombres/ Indigènes du béton Parade de zombies hachée de spot publicitaires/ Dans les uniformes de la mode d’hier matin/ La jeunesse d’aujourd’hui Spectres/ Des morts de la guerre qui aura lieu demain. L’appartement est petit au premier étage d’un immeuble anonyme imbriqué dans un ensemble proliférant de barres uni-formes dont certaines sont en chantier. Le trois-pièces cuisine avec balcon ne recèle rien de bohème sinon un chat aveugle. Deux tortues en liberté, Deutschland et Germania, se cachent sous les rayonnages de livres brochés bruns et jaunes. Germania s’est coincée sous une armoire. Hans viendra la dégager. Il est en voyage. D’Italie, il envoie des cartes postales, parle de bénitiers et d’envies pressantes. La mort de la tortue, par exemple. Je compte sur toi pour me la raconter, en privé. Elle est morte, elle y est encore. C’est comme ça que je me suis rappelé que Hans était entrain de pisser dans tous les bénitiers d’Italie. Elke dit qu’elle attend son retour pour dégager l’animal mort, pauvre bestiole couchée sur la tranche comme un livre coincé derrière une table de nuit, un livre qu’on ne voudrait plus lire. Elke a connu son époux au théâtre où il est chargé de délivrer les billets d’entrée. C’est un homme d’humeur joviale. Elle a préparé les roulades de boeuf accompagnées de confiture de mûres et les knôdel du souper. L’ombre de Hans s’occupe de remplir de bière nos verres sitôt vides tandis qu’elle évoque la vie théâtrale de Berlin-Est, les salles pleines de spectateurs, saisissant chaque allusion, décryptant la poésie de Müller. Mais la censure doit, elle aussi, faire de même ? Certes, et c’est pourquoi elle use de ruses, interdisant brutalement les spectacles juste après la première. Heiner Müller n’est pas le seul à avoir des difficultés à faire jouer ses textes. Tous les intellectuels s’ingénient peu ou prou à de modestes actes de résistance et s’acquittent d’allégeances à la Stasi, la police politique, pour pouvoir continuer à s’adresser au public. Elle-même a été’ convoquée deux fois pour répondre de ses demandes de visas de sortie, refusés systématiquement. Personne ne peut réussir à se passer de dialoguer avec la Stasi, bénéficier de privilèges désirables et luxueux, un appartement en banlieue, un voyage à l’étranger, une bonne place, la possibili-té de continuer à travailler. La Stasi demande quelques renseignements sur les voisins ou les collègues de travail. Oui, Elke a toujours eu du travail. Hans nous sert libéralement de la bière. La conversation tourne longuette. De retour à Metz, nous jouons l’assemblage Médéede Heiner Müller dans un appartement au dernier étage d’une barre d’H.L.M. vidée de ses occupants, destinée à la réfection. Les vingt spectateurs que contient l’appartement font une ambiance d’avant-garde presque vraie. Dans une des pièces du F4 un appareil projette en super 8 un extrait d’images d’archives de vols de forteresses et de lâchers de bombes. Notre manière d’importer en France un texte de Heiner Müller. Pourquoi dénigrer ? Ou alors il faut recommencer tout depuis le début, Duchamp, Warhol, Boltanski, tous ces bricolos du dimanche qui affectionnent les boîtes de gâteaux, les photocopies pourries, les Marylin. Il n’y avait pas de projecteur, ça c’était à la Nuit Culturelle,, là il y avait des objets avec ampoules électriques et photographies, diptyque Volkswagen avec ta bobine, Richelieu, et autres Jocondes, et c’était pas bricolé. Et toi tu le sais, un an après la chute du Mur, Elke vient à Metz, comme dramaturge, s’intégrer (ça me fait sursauter) aux ateliers d’ Harlekin Art qui aident de jeunes compagnies européennes de théâtre à monter en deux mois un spec-tacle de leur choix. Elle vient d’assister à la répétition du groupe anglais. Elle n’est pas satisfaite. Le Konzept n’est pas trouvé, et les Anglais s’accrochent à une idée fragile : jouer tout Twelth Night au creux d’un énorme lit ! Elle grommel-le :« Le théâtre ne connaît que des solutions esthétiques et non des solutions techniques. » Dans sa salle de travail, elle fiche un à un, sur les murs, les personnages de Shakespeare. Antoine Vitez s’écrie : « On ne se rendait pas compte que le Draniaturg, dans l’acception est-allemande du terme, n’était autre qu’un flic ! » Elke est déjà atteinte par le mal qui l’emporte quelques années plus tard, la désagrégation si rapide de la R.D.A., les rumeurs entourant la ruée des wessies sur les dossiers de la Stasi les concernant. Expliquer wessies, ou désexpliquer tout le reste. Peu avant sa mort, nous montons à Metz Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing de Heiner Müller, pièce écrite en 1976, dont le thème central est le rapport des intellectuels au pouvoir. Un spectacle intitulé Une soirée prussienne.

Heiner Müller vient à Verdun. Il est question qu’il y écrive une nouvelle pièce. Douaumont Tranchée des baillonnettes Ossuaire-Disneyland, dit-il de sa voix calme. Il est déclaré persona non grata dans cette ville-célébration des morts de la Grande Guerre. Atteint par un cancer, il ne se relève pas d’une mauvaise grippe et meurt en 1995.

Bibliographie :

  • Remet Steinweg. Das Gehrstück,Metzler Studienausgabe, Stuttgart, 1972.
  • Heiner Müller. Adieu à la pièce didactique, traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Swarzinger, in H. Müller, Hamlet-machine et autres pièces, éd. de Minuit, Paris, 1985, pp. 67-68.
  • Bertolt Brecht. Die Massnahme traduit sous le titre La Décision par Edouard Pfrimmer, in B. Brecht Théâtre complet, nouvelle édition, tome 2, L’arche, Paris, 1974, pp. 209-238.
  • Heiner Müller. Rivage à l’abandon Matériau-Médée paysage avec Argonautes traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Swarzinger, in H. Müller, Germania Mort à Berlin et autres textes, éd. de Minuit, Paris, 1985, pp. 7-22.
  • Olivier Goetz, Jean-Marc Leveratto. Harlekin Art, Terra Incognita..., in Metz, sous la direction de S. Hamel et J. Walter, revue Autrement, série France, n°5, octobre 1991, pp. 167-171.
  • Antoine Vitez. Le dramaturge, in Le Théâtre des Idées, anthologie proposée par D. Sallenave et G. Banu, N.R.F. Gallimard, Paris. 1991, pp. 118-119.
  • Heiner Müller. Vie de Gundling, Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing, traduit de l’allemand par Jean Jourdheuil et Heinz Swarzinger, in H. Müller, La Mission et autres textes, éd. de Minuit, Paris, 1982, pp. 89-120.

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Publiée dans Vacarme 09, , pp. 46-47.