Vacarme 09 / chroniques

Marnie Louise a vingt-six ans. Depuis cinq ans, elle dresse des tigres.

Chaque jour, sur la piste du cirque, elle fait face à sept fauves adultes (panthera tigris de la famille des félidés) qui doivent peser chacun dans les 250 kg. C’est une jeune femme brune, de taille moyenne. Son regard direct, d’une intense couleur vert émeraude, vous fixe avec une certaine réserve mais sans arrière-pensées.

Marnie Louise est belle.

Elle accepte dans un sourire d’être interviewée par une néophyte qui n’a même pas pris rendez-vous.

Nous sommes en plein air à deux pas du chapiteau. Avec son aide-soigneur, elle nettoie les hauts tabourets qui servent aux représentations. J’ai déjà noté que sa caravane est installée contre les cages des tigres, au milieu de la ménagerie du cirque, et non à l’extérieur, dans la partie réservée aux artistes. Elle répond aux questions avec précision. Elle éclate de rire spontanément quand celles-ci lui semblent naïves. Elle ne joue pas à la diva, elle ne se drape pas dans le mystère d’une profession étrange ou fascinante.

  • C’est plus facile de dresser les mâles ou les femelles ?

Marnie est anglaise. Je tâche de décrypter les réponses avec l’aide d’une amie qui joue l’interprète.

  • Les mâles, sans aucun doute.

Marnie a commencé à travailler avec des tigresses ; elle en garde un mauvais souvenir. Des humeurs trop inégales. Aujourd’hui, ses sept tigres sont de jeunes mâles, issus de la même famille. Ils vivent tous ensemble dans leur cage. L’un des mâles est dominant. Bientôt, elle devra les séparer en deux groupes distincts, car, en vieillissant, un autre tigre va à son tour vouloir prendre le dessus sur les autres. Mais, sur la piste, c’est Marnie qui est "le dominant".

Elle explique que, pour ses tigres, elle est un autre tigre. Avec un statut de dominant grâce auquel elle peut compter sur leur obéissance. La voix est essentielle. C’est en fait sa seule arme. Avec la voix, elle guide et elle tient en respect. Le reste (fouet, etc.) ne compte pas. Quand il charge, un animal aussi puissant n’a aucune raison objective de craindre une petite femme d’un mètre soixante-huit, surtout s’il est entouré de six autres congénères prêts à bondir à leur tour (1).

La voix. Mais aussi la douceur, la patience, l’affection.

On appelle le dressage "doux" pelotage. C’est la méthode qui prévaut aujourd’hui (2).

Le rapport entre le tigre et son dresseur est intense, quelque chose de difficile à qualifier dans le langage humain, mais sûrement de l’ordre de l’amour. Un jour, Marnie a élevé un bébé tigre qui avait perdu sa mère. L’animal vivait avec elle dans la caravane comme un animal familier. Puis elle s’est absentée un an. Le jeune fauve a réintégré la cage et retrouvé ses congénères. Quand Marnie est revenue, avant même qu’elle aille le voir, le tigre a "senti" immédiatement sa présence et l’a réclamée à grands feulements bruyants.

  • Peut-elle approcher ses tigres comme elle le veut, les toucher ? Non, il faut respecter la notion de territoire. Il y a, entre le tigre et elle, un double espace : celui où le tigre est dans son territoire, elle ne doit pas y pénétrer, et celui où elle est dans son territoire et où le tigre ne doit pas pénétrer.

La notion de territoire varie aussi en fonction du lieu et du moment. Par exemple, Marnie a installé pour ses tigres une "cour de récréation" accolée à la cage proprement dite, où ils peuvent se dégourdir les pattes. Cet espace-là est à eux. Quand ils y jouent, personne ne peut pénétrer dans l’en-ceinte grillagée, pas même elle.

  • Est-ce que les animaux aiment travailler ?
  • Oui, je crois qu’ils aiment ça, sinon ils ne viendraient pas sur la piste. Personne ne peut obliger un fauve à faire ce qu’il ne veut pas faire. - Comment décide-t-on de devenir dompteuse ?

Ses parents travaillaient déjà dans un cirque, dit-elle, sans plus de commentaires.

J’essaie de cerner de plus près la notion de danger que représente le fauve dans le face à face de la piste ou au moment des soins.

La menace est-elle aussi réelle que celle que le spectateur imagine en assistant au spectacle ? Les fauves en captivité sont-ils dangereux pour l’homme comme l’animal sauvage évoluant dans son environnement naturel ?

  • Non, admet-elle avec franchise. Il y a eu une accoutumance. L’animal s’habitue au contact de l’homme. Des tigres comme les siens sont des animaux qui vivent en captivité depuis déjà six ou sept générations. S’ils restent redoutables, s’ils conservent leur instinct sauvage, leur comportement ne sera sans doute pas le même que celui d’un tigre en liberté dans la jungle indienne. Mais il faut être attentif. Ne jamais baisser la garde. Bien connaître ses bêtes. Les observer. Si un animal est inquiet, nerveux, stressé, il aura des réactions différentes, éventuellement agressives. De même, Marnie ne doit rigoureusement rien changer lors de la représentation. La gestuelle doit être toujours la même, le costume ne doit pas varier, ni l’ordre des numéros, ni l’éclairage. Tout changement, même minime, peut perturber l’animal. Les documents que j’ai lus par la suite sur la question sont unanimes : les dompteurs ont tous dû faire face à une ou plusieurs attaques dans l’exercice de leur métier. Beaucoup ont été sérieusement blessés. Quelques-uns y ont laissé la vie.
  • Et le dressage ?

Plus tôt le contact s’établit, plus facile sera le dressage. À 8 mois, on peut commencer l’apprentissage qui est très progressif. Habituer l’animal à sortir de la cage, à accompagner les autres. Lui apprendre des exercices simples. Le récompenser à chaque effort avec des petits morceaux de viande. On ne demande pas la même chose à tous. Certains ont plus de dispositions que d’autres. Et chaque fauve a son caractère.

  • Peut-on dire qu’ils ne sont pas si loin de l’animal domestique, la force en plus ? Nouveaux rires.
  • Oui, d’une certaine façon, les tigres peuvent se comparer aux chats. Comme le chat, le tigre est joueur, et c’est justement là qu’est le danger. Le lion est, lui, plus indolent. Si vous entrez dans leur cage, me dit Marnie, le tigre va lever la patte sur vous, vous donner des petites secousses, ou vous pousser. Il va vous tester. Si vous ne manifestez pas immédiatement votre détermination à le dominer, alors vous vous transformez en proie potentielle, et c’est le risque de l’attaque. Souvent, c’est plus par jeu que par véritable agressivité.

Tout à coup, une escouade composée d’un cochon rose à souhait, de quelques oies et d’un trio de chevrettes traverse l’aire en direction du vomitoire. Plus loin, une girafe tend son cou interminable comme pour nous écouter. Nous pourrions nous trouver dans un rêve dicté par Lewis Caroll. Des rires d’enfant éclatent en salves sous le chapiteau. C’est le jour des écoles, c’est leur représentation. Avant de quitter Marnie, j’admire les sept frères en costume orangé strié de noir. Ils font la sieste.
À quoi rêvent-ils ?

Quelques jours plus tard, je suis allée, à mon tour, voir le spectacle du cirque. Les tigres ont très bien travaillé.
Marnie Louise était superbe.

(l). Quand un lion attaque le dompteur, les autres se précipitent à sa suite et participent à la curée. Chez les tigres, on est plus individualiste. Un tigre attaquant n’est pas for-cément imité par ses semblables. On a même vu un tigre défendre le dompteur contre ses propres congénères.

(2). Au XIXe siècle, la méthode courante était le dressage en férocité. Batty, un belluaire célèbre, travaillait certains jours cou-vert de sang dans une sorte de frénésie. Il ne quittait la cage que pour entrer à l’hôpital. Son second reprit ses lions. Le 18 août 1869, il fut attaqué et mis en pièces. La lionne Beauty qui le haïssait parce qu’il l’avait éborgnée le jeta à terre, suivie par Prince, son partenaire, qui lui planta ses griffes dans la poitrine. Les autres lions s’avancèrent à leur tour et finirent le travail. La "méthode forte" était à l’origine des nombreux accidents mortels qui ont égrené l’histoire du cirque. Les animaux attendaient la première occasion pour se venger des sévices subis lors du dressage.

Marnie Louise participe à la tournée du cirque Gruss

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Publiée dans Vacarme 09, , pp. 62-63.