il paraît que le mouvement gai a 100 ans...

La communauté gaie a toutes raisons de s’intéresser aujourd’hui à son histoire, et nul doute que la conquête d’une sorte de « droit à l’histoire » représente pour elle, depuis 25 ans, un enjeu politique majeur. La partie est pourtant loin d’être gagnée. Le bilan de cette lutte, pour l’heure, reste désastreux, particulièrement en France.

Il paraît donc que le mouvement gai a cent ans. C’est en tout cas ce que donne à penser, depuis le 17 mai et jusqu’au 17 août à Berlin, une vaste exposition du « Centenaire du mouvement gai » . Organisée conjointement par le Musée Gai de Berlin, qui est une structure associative, et la très officielle Académie des Arts, c’est un peu comme si, à Paris, le Centre Gai et Lesbien montait avec Beaubourg une grande expo « un siècle de vie gaie en France ». Une centaine d’événements accompagnent durant trois mois, un peu partout dans la ville, l’exposition principale. Un siècle de luttes homosexuelles : cela a de quoi épater ! Vu de France, on se dit par exemple que c’est presque autant que la CGT, qui a fêté son centenaire en 95. Et il apparaît tout de suite évident que la comparaison ne tient guère, qu’on a beau se découvrir des origines historiques en 1897, la mémoire du mouvement homo, et sûrement guère plus en Allemagne qu’ailleurs, est loin d’avoir la continuité, la consistance ni la force de celle du mouvement ouvrier. Au premier abord, on verrait plutôt, pêle-mêle : des formes d’organisation éphémères, des modes de vie et des lieux changeants, l’étouffoir de la clandestinité pendant des décennies, des générations qui se succèdent en s’ignorant, des milliers de morts du sida. Si à chaque époque, on peut bien trouver quelque chose qui, même minimalement, serait une forme de communauté, et si cela a toujours à voir avec, sinon un « mouvement » de libération, du moins des formes d’émancipation, on est plutôt en peine d’établir une continuité. A cela, une raison assez évidente : une communauté fondée sur le sexe est par nature toujours précaire : elle ne cesse de se former par rencontre sans jamais se pérenniser par filiation. Parce qu’elle est discontinue dans le temps et dans l’espace, il n’est pas étonnant qu’elle ait plutôt mauvaise mémoire. Chaque génération invente à la mesure des conditions d’une époque ses lieux et ses modes de vie, ses stratégies de lutte ou parfois de survie, et chaque génération a sans doute ses héros et ses heures sombres. Mais il est rare que s’en transmette durablement une mémoire vivante. La communauté d’aujourd’hui entretien un rapport ambigu avec son histoire : sa quête du passé est davantage une quête de symboles que de véritable connaissance, au prix parfois de dangereux errements. S’il est donc vrai que le mouvement homosexuel a cent ans, on se demandera ici pourquoi ce centenaire paraît aussi abstrait, quitte à constater avec tristesse et colère que la communauté, particulièrement en France, est loin d’avoir gagnée la bataille de son histoire.

chercher l’ancêtre

1897 : quelques vétérans d’Arcadie et autres folles particulièrement proustolâtres penseront immédiatement que l’on commémore le duel qui opposa en février de cette année-là, pour — déjà ! — une sombre histoire d’outing,le jeune Marcel à Jean Lorrain. Érudition littéraro-anecdotique mise à part, 1897 n’évoque sûrement pas grand chose dans l’esprit des gais en France. L’exposition berlinoise leur apprendra que la première organisation homosexuelle militante, internationale de surcroît, le « Comité Scientifique et Humanitaire », fut fondée le 15 avril 1897 à Berlin, à l’initiative notamment du médecin et sexologue Magnus Hirschfeld.

Le nom de Hirschfeld n’est pas complètement inconnu. Tous ceux qui se sont intéressés un jour à l’histoire des théories de la sexualité, même si son oeuvre apparaît très désuète aujourd’hui, en ont au moins entendu parler. Hirschfeld fut incontestablement la grande figure publique d’un premier mouvement de libération homosexuelle dans l’Allemagne d’avant 1933, et sa notoriété aussi bien scientifique que militante dépassa à l’époque les frontières. En Allemagne, grâce à l’acharnement que quelques cercles de militants gais mettent à entretenir son souvenir, il demeure aujourd’hui une sorte de figure tutélaire de la communauté. Ailleurs qu’en Allemagne, l’oubli prévaut, en dépit de certains efforts, tels ceux, en France, de Guy Hocquenghem, pour le faire connaître. Son destin, dont les mouvements gais ne sont donc finalement guère emparés hors d’Allemagne, est pourtant hautement emblématique : homosexuel revendiqué, juif et social-démocrate, Hirschfeld devint, dès la fin des années 20, une cible favorite des nazis. Après leur accession au pouvoir, son Institut de recherches sur la sexualité, internationalement connu, fut mis à sac le 6 mai 1933 par des étudiants national-socialistes et des SA, en présence de la presse et au son d’une fanfare militaire. L’ensemble des ouvrages de la bibliothèque, des manuscrits et des archives de recherche furent saisis. Hormis les documents pouvant permettre à la police criminelle de retrouver et poursuivre des collaborateurs de l’Institut ou des patients, tout fut détruit quelques jours plus tard au cours d’un autodafé. Hirschfeld, en voyage à l’étranger au moment de la prise du pouvoir par les nazis, avait jugé préférable de ne pas rentrer à Berlin. A défaut de pouvoir s’en prendre à l’homme, les SA le brûlèrent en effigie : un buste en bronze de Hirschfeld, dérobé lors du pillage de l’Institut, fut décapité ; la tête, promenée par les rues au bout d’une pique, fut finalement jetée sur le bûcher de ses livres. Exilé en France, Hirschfeld tenta en vain de refonder son Institut à Paris. Son dernier ouvrage, pour lequel il ne trouva, semble-t-il, qu’un obscur éditeur suisse en 1933, s’est perdu. Hirschfeld est mort à Nice le 14 mai 1935.

Ce premier mouvement homosexuel, incarné par Hirschfeld et dont Berlin était le phare, a donc effectivement cent ans : mais anéanti par le nazisme, il n’en reste guère de trace aujourd’hui. La communauté a un imaginaire de cette époque qui doit davantage aux images hollywoodiennes qu’en propose le film Cabaret, ou à la lecture du roman de Christopher Isherwood dont le film est tiré (Adieu à Berlin), qu’à sa mémoire propre.

Stonewall, à défaut d’autre chose

On cherchera en vain, pour la France, une figure fondatrice analogue à celle de Hirschfeld, ou un héritage communautaire antérieur aux années 60 qui serait encore tant soit peu vivant aujourd’hui. Les André Baudry et autres animateurs d’Arcadie, à la fois première véritable association et première publication homosexuelle créées en France, juste après la guerre, ont été balayés par la contestation radicale, initiée par le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), du type de communauté qu’ils incarnaient : celle d’une homosexualité propre, discrète, esthétisante, volontier mondaine et peut-être avant tout profondément réactionnaire. Même si l’association comme la revue continuèrent de prospérer dans les années 70, même si Baudry su s’imposer jusqu’au début des années 80 comme représentant quasi exclusif de la cause homosexuelle auprès des pouvoirs publics et des partis politiques, il faut croire qu’Arcadie appartenait déjà depuis longtemps à une époque révolue. En quelques années, qui correspondent, il est vrai, au début des années sida, la communauté a évacué Arcadie de sa mémoire. La communauté d’aujourd’hui est à peu près exclusivement héritière de la culture de « révolution homosexuelle » des années 70, fruit du mai 68 français et de la gay liberation américaine. Des époques antérieures, il ne reste aujourd’hui plus rien de signifiant.

Du coup, en France, le mouvement gai pourrait tout au plus fêter son trentenaire, et même cela ne serait guère aisé, faute d’un événement ou d’un personnage fondateur. Non qu’il ne soit rien passé, mais aucunes des péripéties du FHAR ni des interventions retentissantes des Gazolines ne se sont finalement cristallisées, dans la mémoire de la communauté, en légende héroïque comparable à celle que cultivent les gays américains autour des émeutes du Stonewall. Et c’est dans ce symbole importé que la communauté, en France et dans les autres pays d’Europe, projette son histoire. L’imaginaire des dizaines de milliers de gais qui défilent chaque année à Paris lors de la Gay Pride — précisément la commémoration de la révolte du Stonewall — fait une place incomparablement plus importante aux travestis résistant aux flics new-yorkais un soir de 1969 que, par exemple, à l’irruption tonitruante de lesbiennes et de gais dans l’émission de Ménie Grégoire, en mars 70, consacrée à « l’homosexualité, ce douloureux problème ». Des « grandes heures » de la révolution homosexuelle en France, la communauté garde davantage un sentiment de nostalgie diffuse qu’une mémoire précise, plutôt le souvenir de feu Dalida que de la toujours vivante Hélène Hazéra, et ce n’est peut-être là que le signe d’une rupture entre deux générations — que l’irruption du sida, il est vrai, a précipitée.

le triangle rose, emblème du souvenir ou emblème de l’oubli ?

Dans l’imaginaire historique que le mouvement de libération gaie s’est bricolé tant bien que mal depuis le début des années 70, une référence domine plus que toute autre : le triangle rose des déportés homosexuels. Omniprésent depuis plus de 25 ans, repris très offensivement par les activistes de la lutte contre le sida d’Act Up New York à partir de 1987, le triangle rose est un symbole aussi fort que paradoxal : il constitue moins le signe d’une mémoire des crimes nazis que de l’absence de cette mémoire.

On ne saurait trop s’en étonner au regard d’un triple constat : Nuremberg a jugé les crimes contre l’humanité du Troisième Reich, mais pas celui commis contre les homosexuels ; les historiens n’ont pas écrit cette histoire-là ; les déportés homosexuels survivants ont été considérés comme des criminels et n’ont pas eu droit au statut d’anciens déportés. Loin d’être invités à témoigner, leur survie sociale après-guerre exigeait qu’ils taisent leur histoire. Les deux États allemands de l’après-guerre ont maintenu pendant plus de deux décennies l’essentiel de la législation anti-homosexuelle mise en place par les nazis en 1935 — en sorte que des survivants des camps ont été condamnés, dans les années 50 et 60, à des peines de prison de plusieurs années, sur la base des même lois et parfois par les mêmes juges. Dans ces conditions, la communauté homosexuelle a été privée de sa propre histoire pendant au moins vingt ans : cette histoire n’a été écrite ni à l’extérieur de la communauté, ni à l’intérieur, où ne s’est même pas vraiment transmise une mémoire des victimes.

Quand à plus de vingt ans de distance, le mouvement de libération gaie commença d’interroger ce passé, il était déjà presque trop tard. Les générations qui ont fait la révolution homosexuelle des années 70 étaient plus en rupture qu’en continuité avec celles qui avaient constitué la communauté de l’immédiat après guerre et des années 50. Revendiquer cette histoire était à l’évidence un enjeu majeur de la conquête d’une visibilité sociale : il fallait se battre pour que nul ne puisse plus désormais ignorer le crime. Or cette lutte a révélé un douloureux rapport au passé, pas seulement parce que ce passé était tragique, mais parce qu’il était d’abord tragiquement absent. Il ne restait à la communauté guère d’autre choix que de jouer du symbole, en brandissant comme signe de reconnaissance et d’affirmation justement le triangle rose que les nazis avaient inventé pour marquer les homosexuels, pour rendre immédiatement repérable et lisible leur infamie à l’intérieur des camps. Mais cette offensive symbolique en lieu et place d’une véritable mémoire a ses limites.

Il est symptomatique de constater que le triangle rose a fini par témoigner davantage de la visibilité gaie, et aujourd’hui de l’activisme contre le sida façon Act Up, que des camps de concentration. Autrement dit, le symbole a gagné sa signification politique actuelle au détriment de sa signification historique. Son succès et la démultiplication de son sens montrent que la communauté ne progresse guère dans la reconquête de son histoire perdue. Si en effet la déportation des homosexuels s’était véritablement établie en objet de mémoire et de connaissance, le triangle rose serait entre temps un symbole impossible à porter sur des T-shirts ou des badges : il serait un rappel insoutenable des atrocités commises par les nazis, et ne pourrait rien signifier d’autre. Sa banalisation dans la communauté aujourd’hui, le fait qu’on puisse aussi bien en user de façon purement décorative — le rose est une couleur pimpante — qu’en solliciter violemment le sens — « le sida est notre holocauste » — montrent que le triangle rose, et la déportation qu’il évoque, restent une référence abstraite pour la communauté et non le socle de mémoire constitutif de ses réactions, de ses émotions, de ses solidarités. A défaut d’entretenir un rapport de mémoire vivante on pourrait penser que la communauté soit en quête d’une sorte de mémoire seconde qui se nourrirait de recherches historiques, qui se manifesterait dans un désir d’approfondir, de compléter, d’affiner sa connaissance de ce passé. Ce n’est pourtant guère le cas, en tout cas en France.

Depuis 25 ans que la communauté manie avec des fortunes diverses les emblèmes de la persécution des homosexuels sous le Troisième Reich, elle semble impuissante à sortir d’un rapport d’instrumentalisation de cette histoire désespérément indigent. Un tel rapport était sans aucun doute légitime à l’origine, parce qu’inévitable : cette histoire a commencé à s’écrire de façon militante, donc selon une logique qui répondait moins aux critères de l’établissement de la vérité historique qu’aux besoin d’une lutte présente. Les historiens de métier, hors de la communauté, seraient mal placés aujourd’hui pour dénoncer les errements auxquels cela a pu conduire : car c’est d’abord leur défaillance qui est en cause, le fait que ceux qui écrivirent l’histoire des camps et des crimes nazis omirent d’en écrire toute l’histoire. En 25 ans pourtant, et notamment dès la seconde moitié des années 70, quelques historiens, eux-mêmes homosexuels et engagés, ont produit des travaux très sérieux, essentiellement en Allemagne et aux États-Unis. On peut regretter que de tels travaux soient encore trop rares. Mais il faut surtout déplorer que la communauté semble vouloir ignorer les premiers résultats certains que livrent ces recherches, notamment quant à l’ampleur de la déportation, et préférer aveuglément colporter ses vieilles légendes, indéfendables à l’épreuve des faits, plutôt que de s’appuyer sur la part de vérité historique qu’on a pu, enfin, établir. En cette matière, il ne sera ici question que du cas de la communauté en France : parce que si des tendances de même nature sont aussi à l’oeuvre ailleurs, elles sont ici particulièrement fortes, et le résultat désastreux.

vérité historique et légende, quand la communauté se fourvoie

Il y a au moins trois ou quatre certitudes quant à l’histoire des « hommes au triangle rose » que la communauté aurait pu faire siennes depuis une vingtaine d’année, si elle voulait bien entendre ses historiens. On ne peut, certes, fournir aujourd’hui de chiffres exacts sur l’ampleur des persécutions, sur le nombre des déportés « triangles roses » et sur le nombre des homosexuels morts dans les camps. Il est probable, eu égard aux lacunes des sources, que des chiffres précis ne pourront jamais être établis. En revanche, les approximations et les fourchettes - d’ailleurs larges - que les historiens sont en mesure de fournir doivent être considérées comme fiables. La poursuite des recherches sera susceptible de les affiner, de réduire l’écart entre hypothèses hautes et basses, mais en aucun cas de réviser les ordres de grandeur aujourd’hui établis. S’il fallait donc résumer en quelques données élémentaires ce que fut la persécution des homosexuels masculins sous le national-socialisme, on pourrait dire en toute certitude les trois choses suivantes : premièrement, cette persécution, héritière d’une répression de l’homosexualité plus ancienne et traditionnelle, fut effectivement repensée, théorisée, amplifiée et systématisée par les nazis en termes spécifiquement national-socialistes de « protection de la race ». Deuxièmement, la lutte des nazis contre l’homosexualité conduisit certes à une persécution féroce et organisée, visant programmatiquement à son éradication, mais qu’elle n’atteint jamais, du moins dans les faits, le systématisme dont furent victimes les juifs et les tziganes. Il est en ce sens aberrant, sauf à vider ces concepts de manière dangereuse et irresponsable, de parler de « solution finale de la question homosexuelle » ou d’« extermination systématique des homosexuels » : aussi atroces qu’aient été les crimes commis contre les homosexuels, et même si l’intention y était chez certains dignitaires nazis comme Himmler, le Troisième Reich n’a pas, dans les faits, mené à bien une entreprise d’extermination planifiée comparable à la Shoah. Troisièmement, les homosexuels du Reich, leur nombre pouvant être raisonnablement évalué entre 800 000 et 1,5 millions, ont majoritairement réussi à échapper aux persécutions directes, serait-ce au prix de conditions de vie affreuses - dissimulation, abstinence, terreur permanente d’être découverts - que l’on peut à bon droit considérer comme des formes de persécution indirecte, mais qu’on ne saurait pourtant confondre avec les persécution effectives dont furent victimes ceux qui tombèrent aux mains des services de police et particulièrement de la Gestapo. Ceux-là furent, pour certains, directement internés dans les camps, ou firent pour beaucoup l’objet de poursuites après leur arrestation. Les tribunaux condamnèrent ainsi, entre 1933 et 1944, entre 50 000 et 63 000 personnes pour des délits plus ou moins graves d’homosexualité, les peines s’échelonnant de la simple amende à plus de 10 ans d’incarcération en « forteresse », en passant par diverses peines de prison « simple » de quelques semaines à plusieurs années. En cas de condamnation très lourde, et surtout pour les condamnés considérés comme récidivistes, l’internement en camps fut de règle, soit en cours de peine, soit à titre dit « préventif » au terme de la peine, au lieu d’être libéré. Le nombre des déportés homosexuels entre 1933 et 1945 est difficile à établir, il est en tout cas inférieur à 20 000, très probablement guère plus de 10 000. La mortalité, dans cette catégorie de détenus, fut très élevée. Le nombre d’homosexuels morts dans les camps peut être estimé avec certitude entre 5 000 et 15 000, vraisemblablement de l’ordre de 6 000 à 10 000. Ces différents chiffres ne sont pas vraiment nouveaux, puisque la plupart sont accessibles depuis dix à vingt ans dans divers ouvrages publiés en allemand et en anglais. S’établissant dans un rapport pouvant aller de 1 à 3, ils sont tout sauf précis, mais fixent néanmoins les bornes qui séparent réalité et légendes.

Le souci de vérité historique ne semble en effet guère étouffer ceux, il est vrai étonnamment peu nombreux, qui se sont fait une vocation dans la communauté de retracer ce chapitre de son histoire. Il n’existe guère, en France, que trois livres sur la question. Deux sont des témoignages de déportés homosexuels — celui de l’Autrichien Heinz Heger, Les Hommes au triangle rose (1972, Persona 1981 pour la traduction française), et celui du Français Pierre Seel, Moi Pierre Seel, déporté homosexuel(Calmann-Lévy 1994). Ces témoignages sont précieux pour se faire une idée des atrocités subies par les déportés au triangle rose, mais ne constituent pas, ce qui est bien normal, des études historiques à proprement parler. Le troisième ouvrage, dû au journaliste Jean Boisson, Le triangle rose, la déportation des homosexuels (1933-1945) (Laffont 1988), est le seul à proposer une étude d’ensemble. Il s’agit malheureusement d’un livre sensationnaliste dans lequel l’auteur, tout à sa posture de véhément pourfendeur du scandale que constitue l’oubli de la déportation homosexuelle, fait fi des plus élémentaires précautions de critique des sources afin d’étayer une thèse outrageusement maximaliste : au moins un million d’homosexuels morts dans les camps. Extrait choisi de la « démonstration » : « Certes, expliquera-t-il alors [Himmler, le 29/02/1940], « les homosexuels sont forts encore d’un demi-million d’hommes », mais, ajoutera-t-il, « nous oublions qu’en 1933, nous avions plus de un million et demi de membres inscrits dans les associations d’homosexuels ». Plus de un million et demi en 1933... Un demi-million en 1940... » — pour les lecteurs que la soustraction d’une phrase de Himmler à une autre phrase de Himmler n’aurait pas convaincu, Boisson suggère immédiatement que de toute façon, les chiffres importent peu, et même pire, que d’entrer dans une discussion sur les chiffres serait la manifestation d’une odieuse entreprise « révisionniste ». Les élucubrations de Jean Boisson seraient simplement grotesques s’il n’était pas dangereux de faire pareil contresens sur les enjeux de ce qu’il a l’inconscience où la complaisance de qualifier de « révisionnisme ». Taxer précisément de « révisionniste » l’exigence de vérité historique, c’est pour le moins se tromper gravement de cible dans une époque où la production de preuves soigneusement vérifiées, de sources et de chiffres inattaquables, est la seule réponse pertinente aux menées des négationnistes.

L’aveuglement de Boisson n’est pas marginal : ses thèses dominent dans la communauté, partagées et régulièrement relayées depuis des années par les quelques mêmes plumes qui se sont fait de cette question leur domaine réservé dans la presse communautaire, et au premier rang desquelles il faut citer ici l’incontournable Jean Le Bitoux. De son introduction au témoignage de Pierre Seel à ses différents articles parus dans la presse gaie, on retrouve invariablement, années après années, les mêmes inexactitudes, les mêmes contresens, les mêmes ignorances - et la même arrogance mise à disqualifier par avance toute exigence de rigueur. Citer un de ses articles suffit à les citer tous. L’exemple suivant est extrait d’un dossier consacré au cinquantenaire de la libération des camps, paru en avril 1995 dans 3 Keller, le mensuel du Centre Gai et Lesbien à Paris : « Pour les homosexuels du Reich, le cauchemar et la mort s’installèrent dès 1933. Combien ? Inutile de dire que cette tragédie est quasiment inchiffrable si ce n’est en centaines de milliers de victimes - à moins de rentrer dans des querelles de révisionnistes. Et durant douze ans, l’extermination des homosexuels fut telle que rares furent ceux qui purent survivre jusqu’à l’ouverture des grilles de leur enfer indicible ». Nombre des victimes « inchiffrable », « centaines de milliers de victimes », « querelle de révisionnistes », « extermination » : écrire les quatre lignes qui précèdent en 1995, c’est tout simplement nuire à la cause légitime que l’on croit défendre. Jean Le Bitoux, animateur de l’association Mémorial de la Déportation Homosexuelle, est depuis des années le principal porte-parole de la communauté pour exiger que les homosexuels, au même titre que les autres catégories de déportés, soient admis à participer aux cérémonies de commémoration de la Journée de la Déportation. Cette revendication se heurte régulièrement à des refus violemment homophobes de la part de différentes associations d’anciens déportés, qui y voient une entreprise visant à salir leur mémoire. Jean Le Bitoux n’a pas tort de s’indigner du déni d’histoire auquel se livrent les organisations de déportés, qui incontestablement se trompent ici de cible : contre l’oubli et les tentatives de négation des crimes nazis, c’est toute l’histoire qu’il faut défendre. Mais il faudrait aussi que la communauté homosexuelle comprenne qu’elle ne peut puiser de légitimité qu’en ne défendant rien que l’histoire. Et cela supposerait à tout le moins qu’elle se trouve d’autres porte-paroles que des gens qui parlent à tort et à travers de « solution finale », au mépris des faits, dans l’ignorance de ce que le terme désigne vraiment, et manifestement sans mesurer les conséquences possibles de leurs discours.