Vacarme 03 / éditoriaux

le septième commandement le commandement d’amour

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En quête d’identité. Enquête identitaire. Les fils des réponses à la question qui suis-je ? Se nouent, jusqu’à former une pelote inextricable. Tirer sur ces fils, c’est se déchirer un peu.

Tu regardes l’ensemble, tu regardes la composition, en fait tu regardes le tout. Tu regardes une personne, comme si tu regardais à l’intérieur d’une jarre dont les bords sont étroits et qui est très haute, tu scrutes d’un œil curieux et tu ne découvres rien, ni ses parois, ni son fond. Avec tes doigts, tu palpes pour deviner, pour percevoir le nom de la matière et peut-être même quel est son caractère. Tu regardes et tu questionnes : que vois-je ? qui vois-je ? Les informations s’écoulent à la vitesse de la lumière : mains, pieds, bouche, lèvres, couleur de peau, vêtements, façon de marcher, façon de se tenir, masculin ? féminin ? sa voix, une langue connue ou étrangère, « son nez est refait », « il est japonais », « t’as vu ? il marche comme une fille, ça doit être un pédé ». Tu es face à une personne et l’information s’écoule, tout ton corps crie vers elle : donne-moi quelque chose de toi, donne-moi à voir quelque chose que je ne sais pas. Tu renifles comme un chien, tu inspires en toi toute son âme. Toutes tes capacités se concentrent pour un moment de vérité, intelligence, intuition, capital de connaissance, préjugés, logique, ta situation physique et mentale à un moment clef, tout se calcule, tout s’additionne, les rouages s’actionnent, ta chimie s’active, des cellules meurent et d’autres naissent... et même si la réponse se livre, elle est provisoire. Réponse qui fonde une longue série de modifications, « coréen et pas japonais », « excusez-moi, je me suis trompé, je pensais vous connaître », et à nouveau, depuis le début. Donne-moi quelque chose de toi, donne-moi à voir quelque chose que je ne sais pas, « c’est mon fils, je le connais, c’est pas possible, c’est pas possible qu’il soit comme ça ».

Je suis en crise d’identité. J’ai plusieurs cartes d’identité, j’identifie chez moi de nombreux personnages, je suis comme ça et je suis autre. Je suis un enfant de huit ans qui joue sous un arbre, dans le jardin de ma grand-mère, un arbre large de branches ombreuses, une couverture d’amour et de consolation recouvre tous mes souvenirs d’enfant. Et je suis autre, je suis un soldat qui pointe un fusil sur un enfant de douze ans ou un peu plus, un enfant à bazooka, un enfant à RPG. On les appelait comme ça pendant la guerre du Liban, ces enfants qui te rappelent ton petit frère, ces enfants qui te poussent à les tuer, ces enfants dont le rôle se limite à te tuer, à te faire exploser et te mettre en mille morceaux, pour mourir sous les yeux des caméras occidentales. Un jeune garçon allongé au bord de la route dans une ville nommée Beyrouth, pas loin de l’hippodrome, pas loin du Musée national, vois-tu dans mes yeux cette image-cicatrice quand tu me regardes et que tu poses la question qui es-tu ? Je suis un homme de trente ans qui laisse un inconnu, dans un jardin public, tripoter toutes les parties de son corps et susciter en lui des réactions physiques volontaires et involontaires et je suis autre. Je suis un élève de Yeshiva qui prie Dieu de me sauver, qu’il apparaisse à mes yeux, qu’il me donne des signes de sa présence divine et terrestre. Laquelle de ces deux personnes vois-tu quand tu me demandes « excuse-moi, quelle heure est-il ? ». Je suis le processus linéaire d’une bombe qui va exploser et détruire le monde et je suis autre. Je suis un nom sur une pierre tombale, une série de lettres coupées en deux, prénom et nom de famille, une série de numéros entrecoupés par un tiret : la date de ma naissance et celle de ma mort. Bon sang, qu’est-ce que tu peux bien savoir sur moi ??

Et peut-être faut-il tout recommencer depuis le début, tracer des frontières comme chez les gens normaux, remplir un questionnaire, dans une petite localité nommée Kfar-Ata, pas loin de Haïfa en Israël, le jour du 18 mai 1963 du calendrier chrétien et le 22 Sivan 5 722 après la création, je suis né d’une mère et d’un père, on naît toujours d’une mère et d’un père. Père, dentiste, mère au foyer, je suis leur cinquième enfant, ils en auront encore quatre. Jusque là, qu’apprends-tu de tout cela ? Oui, tu as raison, je suis israélien, mais aussi français, mes parents émigrent en Israël quelques jours avant l’indépendance de l’Algérie (1), oui, c’est vrai, je suis juif sépharade. Religieux ? Je ne le suis plus. Mais tu ne pouvais pas le savoir à l’heure de ma naissance. Masculin, attiré par les hommes. Cela non plus, tu ne pouvais pas le savoir à l’heure de ma naissance. Je continue ? Peut-être est-il préférable que je raccourcisse. Peut-être faut-il aller au centre des choses, toucher vraiment l’oeil du cyclone, le sentir en sachant que lui seul peut exister comme base de la discussion sur la personnalité, sur l’identité...

Je suis israëlien-français, je suis un homme pédé, je suis artiste et enseignant, je suis un homme de gauche (?!), et quoi d’autre...

Mon père est un homme ultra-orthodoxe, sépharade, de droite. Aux dernières élections, il a voté pour Schass, parti politique religieux, sépharade, de droite. Ma mère, elle aussi est religieuse, sépharade, de droite, vote, comme tous ses enfants, sauf moi, pour le parti de droite classique, le Likoud. D’une certaine façon - là, je prends mes précautions, après tout, c’est bien ça dont il s’agit, c’est pas d’une révélation d’identités qu’il s’agit, mais c’est plutôt une partie du masque qui tombe, c’est plutôt un bref acte de voyeurisme, sur un visage étonné par tant d’audace, formuler ce qui n’est pas formulable, prononcer ce qui est imprononçable, en bref, il s’agit d’amour - d’une certaine façon... j’ai du mal à écrire le mot suivant, j’essaie déjà depuis des heures de mettre le mot suivant à sa place, où mets-tu ce mot si horrible et si exact, si pénible, si étranger quand il s’agit d’amour, où bon sang, mets-tu le mot fascisme ? Comment puis-je écrire, d’une
certaine façon, ma famille est fasciste... Voilà je l’ai fait, on m’a forcé à le faire et je l’ai dit (je ne le dis que si on me force), j’ai écrit ce que depuis des années j’ai du mal à entendre des autres. Oui, ma famille est fasciste.

Ma famille s’oppose au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes que les Palestiniens réclament, elle est contre la restitution des territoires occupés, elle a la foi (2) que la terre d’Israël a été donnée en entier, dans toutes ses parties historiques, au peuple juif par un ordre divin, que nous sommes ses exécutants et qu’à travers nous, Dieu réalise la promesse faite à Abraham. Elle a la foi (2), qu’il est bon pour l’État d’Israël d’appliquer les lois de la Torah qui ont été données physiquement à Moïse sur le Mont Sinaï, des mains de Dieu, lui-même et pas un autre. Et au-delà de tout ça, ils ont la foi (2) que notre vie est comme une ombre qui passe et que tous nos actes sur terre ne sont qu’un pont vers le jour où le messie sur un âne blanc annoncera la libération du peuple d’Israël, jour où Dieu fera descendre du ciel le troisième Temple. À leurs yeux, tout le chemin de douleur, l’histoire d’Israël pendant les deux derniers millénaires n’est pas un chemin de hasard, mais un chemin de pénitence, chemin d’exil, de massacres, inquisition, holocauste etc. Shoha (génocide), tkuma (renaissance), le chemin de la tkuma passe par les travées de l’extermination et de la mort, optimiste non ? Et maintenant, que sais-tu de moi ? Qui suis-je ? En changeant les endroits et les noms, je pourrais bien être un Iranien sous le régime de l’Ayatollah Khomeyni, militant dans le mouvement du Hamas, des frères musulmans, du Front national, seulement en changeant l’endroit et les noms. Qui suis-je, qui suis-je ?

A cette question, j’ai une seule réponse, pour tout cela, j’ai la même réponse. J’ai une réponse d’amour, je ne peux pas faire autrement. Oui, c’est vrai, je suis collaborateur, j’aime ces fascistes, ils sont mes parents, ils sont mon sang, ils sont mon pays... Et peut-être faut-il en rester là, tout simplement parce que je n’ai plus d’arguments...

Les gens me questionnent étonnés, moi aussi. Qu’as-tu à voir avec ces gens là ? Qu’est-ce qui fait le lien entre eux et toi ? Qu’est-ce qui te pousse à prendre leur défense de façon si véhémente ? Et moi, comme un con, je cherche des justifications, je cherche des raisons historiques, j’essaie de comprendre la position de la droite...

(1) Voici un bout de réponse. Quand tu te fais rejeter d’un pays, tu t’en cherches un autre et tu te bats pour lui. Non ?

(2) Voici un autre bout de réponse. Que peux-tu faire contre la foi ? Que peux-tu faire quand quelqu’un te dit j’ai la foi... Où peux-tu installer la raison ?

Et j’ai une autre réponse, une réponse de choix et de manque de choix. Moi j’étais forcé de choisir, je suis pédé. Il est dur pour un pédé de ne pas comprendre une autre minorité. Je suis artiste, je suis censé être sensible aux souffrances des autres. La plupart des membres de ma famille ne sont ni pédés, ni artistes. Pour eux, c’est facile d’avoir la foi et c’est difficile de faire le choix.

Et peut-être la question qu’il faut se poser est la question du détachement, détachement dans deux directions. La première, comment te détaches-tu de ta famille et s’il faut le faire pour la raison qu’ils sont fascistes. Et la deuxième, si tu peux te détacher du fait qu’ils sont fascistes pour les conserver encore comme ta famille, pour rester membre de ta famille, pour garder une réponse à la question qui suis-je ?

Finalement, je reviens à la source de la question qui suis-je ? Comme réponse, vous me demandez de me détacher de moi-même pour le savoir. Moi, je dis, en me détachant, je reste nu, habillé seulement par la question elle-même, qui suis-je, bon sang, qui suis-je ?

Post-scriptum

Traduit de l’hébreu par Olivier Giraud.

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Publiée dans Vacarme 03, , pp. 4-5.