Vacarme 04/05 / éditoriaux

qui est conservateur ?

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Voici un numéro double : 124 pages, c’est évidemment trop long, et vous êtes accablés, et vous vous dites que nous vous prenons pour ce que vous n’êtes pas, des lecteurs acharnés qui n’ont que cela à faire, et vous avez sûrement raison. Mais c’est ainsi, nous n’avons pas pu couper ou supprimer des textes en plus, censément trop longs, censément trop denses. Nous sommes des conservateurs de ce qui a été fait, c’est ainsi (et que les auteurs que nous avons malgré tout un peu coupés [sic] nous pardonnent). Conservateurs. Je pense aussi à cet été, à l’annonce de la fermeture définitive de Renault Vilvorde, aux bombes qui explosent à Jérusalem, aux forêts qui brillent tout autour de Marseille, au refus de la télévision de diffuser pendant l’été comme plus tard des films et des reportages qu’elle possède et qui ne coûtent rien (ou presque), mais qui ne sont pas susceptibles de capter le peu d’audimat qui reste. Nous aurions aimé voir se conserver les emplois de Vilvorde, même si nous savons que Jospin n’avait guère le choix ; se conserver les rapports un peu fraternels qui unissaient juifs et Arabes en Palestine avant 1929, même si nous savons que cela n’a plus aucun sens ; se conserver les arbres et les forêts du Sud, même s’ils ne semblent plus là que pour briller ; conserver dans un souvenir plus vif ces films que nous avons tant aimés, que la télé possède et qui ne sont pas Angélique marquise des anges. Nous aurions aimé, mais nous n’avons pas pu, nous ne sommes que des conservateurs mélancoliques en butte aux nouvelles barbaries du temps. Mais alors, il est peut-être temps au moins de se débarrasser de notre mélancolie et d’affirmer notre véritable condition : nous ne sommes que des conservateurs, voilà, c’est tout. Depuis la révolution libérale des années 1980, la droite ne cesse pas de nous tarauder avec l’argument que nous ne serions justement que des conservateurs mélancoliques résistant à l’avancée du progrès, du modernisme, de la nouveauté. Et en vérité, elle a sans doute raison, sauf pour la mélancolie. Alain Madelin, Nicolas Sarkozy, mettez ces hommes une fois pour toutes au pouvoir, et nous verrons effectivement ce qu’est la vraie modernité : moins de chômage, moins d’immigration, plus de richesse, et aussi plus de pauvreté, plus de haine, plus d’esclavage, moins de culture. Ce serait certainement nouveau, mais nous ne l’acceptons pas. Et ne pas l’accepter, c’est sans discussion être conservateur. Pour le travail, nous voulons encore d’un monde qui puisse offrir du travail, un salaire, une sécurité à tous ceux qui le désirent (voir notre première rubrique sur le chômage). Mais cela, c’est être encore conservateur dans un monde qui change, qui « bauge », la sécurité au travail, c’est la sécurité de la stagnation. Pour l’immigration, nous rêvons encore d’un monde qui respecte les lois de l’hospitalité (voir plus loin le « vieil » article d’Henri Calet sur la question). Mais cela, c’est être encore conservateur : s’ouvrir à l’autre, l’accueillir avec décence, n’est que la valeur d’un monde fermé, du vieux monde grec, des vieux mondes du Sud, où il y a peu d’étrangers, quand nous vivons dans un monde moderne, où tout circule, et où les vraies valeurs ne peuvent plus être que la fermeture, le racisme et la haine. Pour l’écologie, nous aimons encore des sociétés où l’on n’assèche pas la nier d’Aral, où l’on ne brûle pas les forêts à coups de produits toxiques, où l’on ne gave pas le bétail de ses propres morts. Mais cela, c’est être encore conservateur le progressiste sait devenir comme maître et possesseur de la nature. On pourrait multiplier les exemples à l’infini ; en vérité, nous sommes conservateurs sur tout.

Simplement il est peut-être temps de l’affirmer bien haut, et d’en finir enfin avec la honte (je parle pour moi ?), et avec nos fausses apologies de l’invention, et de la création, et de la transformation sociale. Je pense à Tolstoï et à Gorky. S’ils sont devenus socialistes ou révolutionnaires, ce n’est pas parce que la révolution promettait des lendemains qui chantent, mais avant tout parce que n’était plus supportable le sort de plus en plus misérable que subissait leur pauvre paysannerie russe. Je pense à Van Gogh qui ne voulait pas inventer une nouvelle peinture, mais simplement reproduire les affects que lui avait donnés entre autres La Fiancée juive de Rembrandt, affects qui ne pouvaient simplement plus être exprimés avec les mêmes lignes et les mêmes couleurs dans l’Europe asilaire de la fin du XIXème siècle. Je pense aux Straub, les cinéastes marxistes, qui filment et n’ont filmé que pour retrouver la passion étrange ou la sagesse tordue d’un Empédocle suicidaire, de quelques résistants allemands ou italiens, d’une gamine grecque qui n’acceptait pas la loi du jour. Tous les plus grands artistes n’ont jamais été des révolutionnaires ou des avant-gardistes par désir ; et en vérité ils ne furent jamais que les conservateurs, forcés à inventer, forcés à créer, forcés à se révolter, d’un certain passé qu’ils avaient un jour aimé. Alors affirmons cela aussi en politique. Admettons que l’on n’aime jamais inventer pour inventer, mais que l’on y est seulement contraint au jour où les nouvelles conditions de vie qu’an nous offre ne nous permettent plus de conserver telles quelles nos amours chéries du passé. Admettons que nous nous moquons du « bon vieux temps », que nous ne nous soucions que du présent, mais d’un présent dont un certain passé est en train de s’échapper, est en train de devenir justement passé, et que c’est pour cela que nous sommes conservateurs et non réactionnaires. Admettons que l’on ne fait jamais la révolution pour elle-même mais seulement au jour où l’on nous y force (et donc que ce n’est pas toujours à nous de la faire, cette révolution). Admettons tout cela, et nous saurons enfin retrouver notre véritable nom, conservateurs, ce nom qui a tant collé à nos ennemis, mais qu’ils nous rendent aujourd’hui avec plaisir et que l’on ne saurait refuser, sauf à être impolis. Certes, s’affirmer enfin conservateur créera peut-être quelques confusions dans les temps immédiats, ou pourra encore apparaître comme une provocation inutile. Mais une telle affirmation n’est-elle pas finalement le propre même d’une certaine gauche, de notre gauche, celle née à la politique par la catastrophe de la deuxième guerre mondiale et qui, depuis cinquante ans, tient essentiellement à se définir comme résistante ? Car résister, qu’est-ce d’autre qu’admettre que les logiques du pire sont souvent les plus sûres, que l’humanité ne progresse pas et qu’il n’y a pas d’autre espoir que de sauver ce qui peut encore l’être en inventant de nouvelles armes ? Simplement, s’il s’agit bien là de la même idée, alors préférons avec fermeté le nom de conservateurs à celui de résistants : on évitera ainsi à la fois une certaine cuistrerie historique et une fâcheuse tendance à valoriser davantage celui qui résiste et conserve que l’objet qu’il prétend pourtant conserver et qui est bien la seule chose qui nous le fait aimer et nous relie à lui (voir dans ce numéro le « vieux » texte de Louis Skorecki).

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