plomb et fumée

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La première fois que nous sommes partis en vacances - c’était en Forêt-Noire - ma mère avait 42 ans, mon père 48. Puis, quelques années plus tard, nous avons passé deux semaines dans une pension de la campagne bavaroise. Comme disait mon père, il n’a plu que deux fois au cours du séjour : une fois pendant huit jours et une fois pendant six jours. Humides jusqu’au fond de l’âme, couverts de piqûres, gavés de charcuterie et étourdis par les châteaux de Louis II, nous étions prêts, mon frère et moi, à affronter enfin la dernière épreuve, celle du retour en voiture. Nous nous sommes arrêtés pour déjeuner dans une petite ville dont j’avais vu le nom sur le panneau : Dachau. Au moment de reprendre la route, mon père nous a dit que nous allions visiter le KZ, Konzentrationlager. J’avais 13 ans, le mot ne m’était pas inconnu mais ne signifiait rien, il appartenait à ce vocabulaire énigmatique des échanges par allusion de mes parents. Je marchais à l’avant avec mon petit frère, incapable si ce n’est mentalement de lui donner la main, mon père nous suivait sans un mot, le visage terreux, et ma mère, je ne sais pas où elle était, comme si elle changeait de place sans arrêt, comme si elle n’était que fumée pendant que du plomb fondu coulait en nous. Nous avons tout visité, écouté le guide et les enregistrements, vu les immenses photos, sans un mot. Nous avons fait les 500 kilomètres restants, sans un mot. Mon père nous avait jetés dans les flammes qui le brûlaient nous étions entrés dans le monde de ceux qui savaient et, comme eux, nous restions seuls. Durant les années qui suivirent, je me suis jetée sur tous les écrits, toutes les images, tous les films qui ont trait au nazisme, aux camps et aux survivants. Je lisais le soir sous les draps, à la lumière d’une lampe de poche, précipitée dans un gouffre à jamais béant. Au bout de la longue file chaotique des témoignages, il y a eu celui de Primo Levi qui, sans entamer en rien l’horreur, a marqué pour moi la fin d’une terrible fascination, ou, si l’on préfère, d’un terrible ascendant.

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Publiée dans Vacarme 04/05, , page 5.