Vacarme 04/05 / féminin pluriel

l’échappée belle

par

Je n’ai personnellement jamais entendu aucune femme parler de la Femme. J’ai entendu des hommes en parler. Une femme dit d’elle-même qu’elle est une femme ; les femmes entre elles parlent « des femmes »- j’ai entendu certains hommes employer l’expression « être femme », par exemple :« tu es très femme ce soir ». Personnellement, je déteste autant cette omission de l’article indéfini que l’emphase virile qui l’accompagne.

Il y a deux grandes difficultés à parler des femmes. La première consiste à pouvoir parler des femmes sans en venir, même malgré soi, à produire de l’essence : la femme, la féminité, ce serait cela, cela même. Combien de discussions, commencées sous le sceau du sérieux le plus strict, détendant d’une manière impeccable l’égalité des droits des hommes et des femmes, se poursuivent et s’achèvent, à mots couverts, Sur le débat, plus ou moins ludique, d’une rivalité. Car le ne pense pas qu’il y ait une essence ou un propre de la féminité, passivité, naturalité, maternité, mutabilité - « souvent femme varie, fol qui s’y fie » -, pas plus qu’il y ail une essence ou un propre de la masculinité. Il y a des hommes et des femmes, il y a également des traits féminins et des traits masculins, et ces traits, féminins et masculins, ne coïncident pas nécessairement avec la répartition biologique, factuelle et effectivement strictement binaire, des deux sexes. La seconde difficulté découle du lait que parler des femmes expose d’emblée à la question de la différence des sexes, à la nécessité de l’envisager d’une certaine manière et consiste dans le risque de trop entériner un Partage inamovible entre hommes et femmes, une binarité, car la sommation à se déterminer sexuellement entre homme et femme est d’une extrême brutalité, puisqu’il existe autant de combinaisons singulières des traits féminins et masculins que de singularités. Il importe de ne pas se cantonnier à Parier d’opposition là à n’existent que degrés et fines transitions. Traditionnellement on a accordé l’activité aux hommes, la passivité aux femmes. Aristote, dans la Physique, écrit : la matière désire la forme comme la femelle désire le mâle. Entendez : la femme est du côté de la passivité, l’homme de l’activité, mais également : l’homme apporte la limite, la détermination, la forme, la femme apporte l’illimité et l’indétermination de la réceptivité, de la passibilité. Cette assignation des Places recoupe la concept« de la naturalité de la femme. L’illimité attaché à la femme motive autant de fantasmes masculins que d’oppressions à métrez le corps de la lemme : on a récemment légalisé l’excision en Égypte sous couvert de ramener le désir féminin à un degré « raisonnable » - pour lutter contre le désir « illimité » de la femme.

DU RIEN À L’AUTRE

On voue encore les femmes à cette drôle d’oscillation qui va du rien à l’Autre. Voir Jean-Luc Godard, dans Masculin féminin : « dans masculin y a cul, dans féminin y a rien ". Pour Jacques Lacan, il n’y a pas de signifiant qui corresponde à la femme, en tant qu’elle n’est « pas toute-, c’est-à-dire pas tout entière dans la jouissance phallique, dans laquelle la petite fille est inscrite, au même titre que le petit garçon, dès lors qu’elle parle. Symbolique de la femme-gouffre, jointe, simultanément, à la reconnaissance exclusive de l’accès à une Autre jouissance, à laquelle l’homme n’a pas accès- Sans confondre entre qualité et quantité, cette Autre jouissance recoupe bien le fantasme, masculin de la jouissance féminine et l’histoire emblématique de Tirésias : le devin, transformé en lemme, aurait témoigne que la jouissance féminine serait dix fois supérieure à la puissance masculine.

Par cette oscillation, du rien à l’autre, la lemme fascine. Mais on peut [le pas y lire la reconnaissance d’un privilège et s’en énerver - en y retrouvant, par exemple, le balancement, du « plus général des rabaissements de la vie amoureuse » (traiter la femme aimée comme une putain) qui donne le Elle d’un article de Freud, à l’idéalisation légendaire de la femme. Ou le thème de l’homme initial, de la lemme seconde, créée, composée après, d’après et pour l’homme- D’une part donc on évince la femme, en la déterminant comme seconde et complémentaire), et on lui réserve étonnamment les voies de la transcendance, de l’Autre, de Dieu, donc, et du mysticisme, et celles d’une jouissance supplémentaire. Drôle de protocole : on l’exclut d’autant mieux qu’on lut réserve celte autre place, fascinante, qu’on lui accorde pour l’avoir exclue. Article défini et majuscule : la Femme. Syntagme : l’Éternel Féminin. L’accès à l’Autre : "exception féminine". Le mystère, le « continent noir de la féminité », « nul ne sait ce que veut la femme ». La femme énigme. Une symbolique que le trouve lourde : la Vérité est femme. Toute une galerie de figures emblématiques, plus qu’il n’y en eut jamais pour les hommes : la maman, la putain, la madone, la sorcière, la pasionaria : de la ravissante idiote à la belle salope. La femme hystérique, la femme phallique, castratrice. l’instinct maternel. La pudeur de la femme. Femme vertueuse, femme fade - femme perdue. La femme gouffre. Typologie qui entre en écho avec la belle poésie qui blasonne le corps de la femme. Celle manière n’est-elle qu’à mettre au compte d’une érotique propre au regard de l’homme, qui morcelle, qui découpe des zones et motive parfois, dans l’amour, la révolte des femmes - d’être réduites à des morceaux pour l’excitation de leur partenaire ? Blasonner le corps de la femme, le découper, le quadriller, le projeter dans une liste, fût-elle toujours ouverte, jamais achevée, peut être extrêmement beau, mais cette célébration peut aussi être prise pour l’envers et l’expression d’une étrangeté. Que les hommes ressentent face au corps féminin. Le cycle des femmes, leur fécondité, les enfants qu’elles peuvent porter et mettre au monde, leur jouissance - les hommes, même les poètes, même Godard, quadrillent cet inconnu profond : « continent noir de la féminité ». Terra incognita. Ce qui motive, de la part des hommes, un mélange d’étonnement amusé, d’insolente incrédulité médusée et de profonde incompréhension, mars aussi des violences, directes ou indirectes, voire d’hallucinantes oppressions. Corps de la femme meurtri pour être fantasmé par les hommes comme en prise sur une naturalité qui leur échappe.

Pourquoi l’énigme serait-elle à ce point chevillée la féminité ? On pourrait songer, bien en deçà d’un hommage qui lui serait ainsi rendu, que cette rhétorique - sincère - de l’énigme, du mystère. de l’exception s’articule à la domination et l’oppression immémoriales des femmes, à leurs corps chéris-déchirés, à leur expressivité bâillonnée. Revenir à la définition rhétorique de l’énigme (« l’énigme se crée par un double mouvement : abstraction puis, à l’inverse, concrétisation ») nous renvoie à Baudelaire : la femme, « source la plus ordinaire des voluptés les plus naturelles « fatalement suggestive ».

LÂCHER SANS CÉDER

Mais exercer l’oppression n’assure pas nécessairement le but recherché. Peut-être y a-t-il dans le féminin quelque chose qui échappe effectivement. Encore faudrait-il Petit en quai et à Quoi le féminin échappé : en quoi, de par ce fait, d’ailleurs, il se trouve refilé, verrouillé. symboliquement, rhétoriquement, conceptuellement, poétiquement - comme pour conjurer cette échappée belle. Peut-être le féminin, qui est un trait des hommes et des femmes - et que certains comme certaines d’ailleurs ont tant de mal à reconnaître aux hommes -, consiste-t-il, entre autres, dans le fait d’échapper à une certaine forme de prise - celle précisément qui motive et donne lieu à la domination. Curieux, mars peut-être juste : les femmes furent et sent encore dominées précisément parce qu’elles ont cette capacité - et non ce pouvoir - d’échapper à la domination, c’est-à-dire de n’en pas faire leur affaire, alors même qu’elle peut être effective, dans leurs corps et leurs vies. Et peut-être ne sont-elles dominatrices à l’occasion que pour échapper, d’une façon malheureuse, à l’impératif de la domination exercée sur elle : la femme phallique pourrait être une femme acculée Il y aurait alors dans le sexisme et l’oppression des lemmes autant de réalisation fantasmatique de pouvoir idéologique arbitraire ; un acharnement significatif d’une impuissance à posséder qui n’est que le verso d’une frénésie de toute-puissance.

Pour en finir avec l’idéologie conceptuelle stricte d’une femme passive, d’un homme actif, je dégagerai quelques traits que je trouve féminins : concevoir qu’il y a autre chose que la maîtrise et que la maîtrise - certes facteur de civilisation. et à laquelle les hommes n’ont pas l’accès exclusif -, lorsqu’elle devient frénésie de maîtrise, peut n’être qu’un processus de défense - une résistance par rapport à une autre attitude, celle d’un abandon, qui n’est ni une démission, ni une soumission, mais qui manifeste une grande liberté Lâcher sans céder, s’abandonner sans se perdre : tout se tient entre ces pôles - bien loin de l’idée que le pouvoir serait j’affaire dominante de notre rapport au monde et aux êtres. De fait, l’essence pourrait bien être l’avatar (plus ou moins Cache) de tout cet appareillage de pouvoir, d’un désir dominant de domination. À cet égard, la minorité du féminin aurai, à voir avec l’absence d’un souci de l’essence, et Particulièrement l’absence de souci de sa propre essence - à moins qu’il ne faille suivre l’ordre inverse. Non que les femmes seraient privées d’essence - elles à qui si longtemps on a refusé l’âme ; mais qu’elles ne recherchent pas des essences. Lieu commun, sûrement, Que cette connexion entre le désir forcené de maîtrise et la fixation des essences.

C’est échapper alors également à la frénésie d’une certaine forme d’affirmation, dont le théorique représente l’une des versions. Les femmes ne sont pas douées pour le concept, dit-on, elles sont du côté de l’intuition, de la sensibilité. Un trait du I féminin pourrait être non pas une inaptitude au concept, mais une réserve fia, rapport à un certain usage du concept - ce qui est très différent. Un trait féminin pourrait être : considérer que la pensée est un affect et du sens, c’est-à-dire un incorporel qui ne subsiste que par rapport à des singularités, qui ne sont pas tant des êtres que des événements, c’est-à-dire des êtres agissant de telle ou telle ci mère, affectés de telle ou telle manière, Non pas l’abstraction pure (et parfois gratuite) de la théorie, mais le sens des expériences singulières. Peut-être ce que le sens populaire énonce effectivement lorsqu’il déclare que « la femme » est plus concrète que « l’homme », par le mystère, dit-on une fois de plus, de la participation de son corps à la naturalité. Ce que l’en pense : que le théorique n’est qu’un schéma, et le « concept » une esquisse, c’est-à-dire une indication - rien de plus, Et qu’un des traits du féminin consiste dans ce savoir, fût-il obscur. Plus concrètes :: donc, les femmes ? En tout cas, une formidable force de résistance à l’impératif univoque de la domination et de la conquête-