Vacarme 04/05 / féminin pluriel

prisons

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La domination masculine est si universellement constatée qu’elle en apparaît comme un invariant anthropologique. En même temps, une représentation du « masculin » (et partant, du « féminin ») a cours, qui est implicitement admise comme pertinente. Elle sert, de ce fait, d’assise incontestable à cet invariant. Ne peut-on, pour mettre en question ce verrouillage, interroger l’institution du « masculin » ?

« Coupé le foin précieux de la chevelure, et cachés le sein, la main, le ventre, que reste-t-il de nos dehors femelles ? Le sommeil remporte un nombre incalculable de femmes vers la forme qu’elles auraient sans doute choisie, si l’état de veille ne les entretenait dans l’ignorance d’elles-mêmes.

Pareillement, pour l’homme...

ô grâces d’un homme endormi, je vous revois encore ! Du front à la bouche, il n’était, derrière ses paupières fermées que sourire, nonchalance et malice de sultane au moucharabieh... » Partons de cette remarque de Colette : de l’abandon au sommeil, postures et pastiches défaits, et divaguons un peu.

MASCULIN / FÉMININ. UN ORDRE IMMUABLE ?

Une hypothèse : que la prison du masculin, pour reprendre une expression de James Baldwin, emmure et les hommes et les femmes, quoique différemment. Un voeu, à accomplir, à partir d’une pensée qui rêve : que cette prison s’effondre,

Une pensée qui rêve : qui laisse jouer en elle un certain nombre de processus non soumis aux normes de la pensée vigile : celles surtout qui interdisent - principe de non-contradiction - de laisser libres de leurs relations, de leurs circulations, les couples d’opposés : actif/passif, par exemple, ou, sur ce modèle - mais va-t-il, en l’occurrence, de soi ?-, masculin/ féminin. Pour être efficaces, ces normes devront assigner à résidence chacune de ces figures, les fixer, afin d’éviter tout bougé : Opération de substantialisation, assortie, en guise de clause de sûreté garantissant le caractère franchissable de la distance ainsi constituée, d’une hiérarchisation des entités produites. Haut/bas. Plus/Moins. Universel/Particulier. Le masculin l’emporte sur le féminin. La pensée ordonne.

Où nous apercevons une soudure, bien plus d’ailleurs qu’une articulation, entre l’assujettissement à une logique binaire immédiatement hiérarchisante dans l’exercice de la pensée et dans le champ des représentations prescrites OU autorisées, et ce qu’on peut voir fonctionner comme structures de domination, non seulement dans les discours, mais dans les relations effectives entre les sujets, hommes et femmes pris dans ces normes discursives. Pièce essentielle de ce dispositif, auto-impliquée en lui : le masculin hypostasié, synonyme, pour les besoins de la cause, de phallus érigé à Perpétuité. « Érection : ne se dit qu’en parlant de monument ", écrivait Flaubert (Dictionnaire des idées reçues). La prison-monument, en dur, la voilà. De quelles violences, iniquités, mensonges, absurdités, est-elle, cette prison, comme chez Kafka, le théâtre ? Comment s’en sortir ? Comprendre cela, réaliser ceci, passe sans doute par la transgression du règlement qui stipule que « la docilité du captif est la parure de la geôle » et qu’il est strictement défendu au prisonnier de rêver (Nabokov, Invitation au supplice).

DÉFAIRE LES DÉFINITIONS

Rêvons, bien que l’on doive se réveiller : c’est-à-dire affronter cet invariant anthropologique de la domination masculine et de la valence différentielle des sexes dont Françoise Héritier fait le constat, l’articulant à un fait (inéluctable ?) de pouvoir et non de nature. Car même si la veille étiole bien des possibles, rien n’interdit d’imaginer qu’elle se configure de sorte à devenir le rêve continué par d’autres moyens. Quelques résistances que ce rêve doive rencontrer.

C’est en un sens extrêmement que je parle ici de rêve, ou de pensée qui rêve : au sens freudien, c’est-à-dire en envisageant un type de logique à l’oeuvre gouverné par ce que Freud appelle ;les règles de la pensée hystérique ». Laissons de côté le lien hystérie/féminin (habituellement empreint d’une condescendance méprisante, comme on peut le constater à tout bout de champ),et résumons le fonctionnement étrange d’une pensée qui procède par identifications, glissements, passages, selon des mouvements multiples et totalement indifférents au principe de non contradiction et de tiers exclu. Labilité, qui signe la présence, à même cette pensée, du sexuel comme disposition polymorphe : aptitude à ce que, indépendamment du caractère en principe décisivement sexué des individus et de l’ordre sexuel cher à Lacan, toute zone du corps soit potentiellement érogène : lieu de l’autre, source d’hétérogénéisation. Substantionalisation impossible, donc, pour une pensée ainsi sexualisée.- mais non nécessairement sexuée, tout au moins de façon fixe. Point d’identité sexuelle inconsciente, en conséquence, sur laquelle elle reposerait. Mais des trajets identificatoires, qui prennent ; pour supports des zones érogènes, sexuées en un temps second : en un temps second, étant donné que c’est d’abord dans le regard de l’autre - de la mère pour commencer -, que chacun de nous se trouve sexué - garçon ou fille ; ensuite que c’est dans un certain rapport, complexe, non ; prescrit d’avance, aux zones non génitalement différenciées et pas moins sexuelles pour autant, sexuelles, c’est-à-dire érogènes - bouche, peau, anus -, que se déterminent comme sexuelles les zones génitales : cela même qui n’est pas pareil chez les garçons et chez les filles.

Bon, me direz-vous, et la prison du masculin, dans tout ça ? Et la domination des femmes par les hommes qui s’ensuivrait ? Appuyée sur la « naturelle » passivité féminine et la non moins « naturelle » activité masculine ? Pour ce qui est du couple activité/passivité, de la répartition du but de satisfaction de la pulsion en but actif (emprise) ou passif (recevoir), notons ceci : d’une part, la séparation de ces deux pôles n’est nullement nécessaire : dans bien des expériences de plaisir, même, elle est strictement impossible - que l’on soit homme ou femme. D’autre part, la Superposition du masculin à l’activité, et du féminin à la passivité (dans les deux sexes) vient chez Freud en un temps second : pour ce qui est de l’activité, l’organe génital mâle en condensera sur lui l’investissement libidinal primitivement non sexué - lié à la musculature corporelle. Ainsi les organes se métaphorisent-ils les uns les autres, selon les règles de la pensée hystérique. Mais règles aussitôt oubliées dans le coup de force qui place au fondement d’un certain ordre des choses et du discours, comme opérateur décisif, le sexe masculin dans un de ses moments figé pour l’éternité : l’érection - non la jouissance. Rappelons-nous ici avec Rousseau que le sens propre vint après le sens figuré ; faute de quoi, croyant au caractère originaire dudit sens propre - le primat d’un « masculin » réduit à sa pétrification -, on cautionnerait un ordre des choses à l’oppression des femmes par les hommes au nom d’un aussi absurde partage du « masculin » et du « féminin » n’aurait point d’issue. Partage absurde pour autant qu’il fige un mouvement métaphorique le substantifie une pensée qui rêve, la fixant en cauchemar. Heureusement, parfois, et bien que ça ne leur soit guère facile, les hommes aussi parlent : se servent de leur bouche, où trouve à se métaphoriser un sexe féminin, mais aussi, dans un dire qui circule, quelque chose du masculin délivré de sa faction.