l’épouvantail américain penser la discrimination française

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"L’horreur minoritaire" se nourrit aujourd’hui en France d’anti-américanisme : c’est ainsi que la parité nous menacerait de mille ghettos "à l’américaine". Mieux comprendre les Etats-Unis nous permettrait pourtant d’échapper à l’alternative rhétorique de l’universalisme et du communautarisme. On se propose ainsi d’abandonner le vocabulaire de la représentation pour celui de la discrimination- l’impensé de l’universalisme français, fût-il paritaire. Alors minorité ne rime plus avec communauté...

L’antienne n’est pas nouvelle : chez nos intellectuels, si l’anti-américanisme traverse le siècle, c’est qu’il offre une rhétorique à tout faire. Ce ready-made rhétorique peut se teinter de réaction : entre les deux guerres, il permet de fustiger la modernité technologique et la culture de masse. Ainsi, les Scènes de la vie future, de Georges Duhamel, s’éclairent en traduction : America - The Menace. Ou bien au contraire, durant la Guerre froide, il porte, contre le capitalisme atlantique, et la répression maccarthyste, les couleurs du progressisme : pour Sartre, lors de l’exécution des Rosenberg, « l’Amérique a la rage ».

Politique de l’anti-américanisme

La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui en France, la gauche et la droite communient dans l’anti-américanisme, au nom de la culture nationale, et d’une double singularité, économique et sociale. Ainsi, à l’heure de la mondialisation, les conservateurs aussi répugnent (pour la plupart) à se réclamer du « modèle anglo-saxon » : c’est « l’horreur économique ». Du reste, vue d’Amérique, même la droite semble en France acquise à la social-démocratie. On ne peut que s’en féliciter. Malheureusement, cet anti-américanisme économique nourrit aujourd’hui un anti-américanisme social : symétriquement, en matière de political correctnessou de multiculturalisme, la gauche en France se contente en effet trop souvent de partager avec la droite, sans états d’âme, la version polémique qu’ont exportée les conservateurs américains. C’est « l’horreur minoritaire ». Si l’anti-américanisme, depuis Tocqueville, s’inquiétait de la « tyrannie de la majorité » dans la société démocratique, dès la fin des années 1980, avec les néo-tocquevilliens, à gauche non moins qu’à droite, on redoute plus volontiers la « tyrannie des minorités ». Quand se superposent les discours de la nation et de la république, le parti de l’Ordre et les héritiers de la Révolution se rejoignent ainsi pour célébrer en cœur l’heureuse exception française. À gauche, le renversement idéologique est d’importance : par exemple, naguère encore, pour l’intelligentsia (française ou américaine), le « problème noir » aux États-Unis, c’était le racisme de la société blanche ; désormais, il n’est plus question que des politiques identitaires noires. Le séparatisme noir contemporain devient ainsi l’équivalent, moral et politique, de la ségrégation blanche d’antan. On oppose en conséquence Louis Farrakhan à Martin Luther King Jr., comme le différencialisme à l’universalisme, et la nostalgie du passé fait oublier la réalité du présent. Une comparaison ne doit pourtant pas en occulter une autre. Pour qui veut comprendre la question raciale aux États-Unis, l’écho rencontré dans la bourgeoisie noire par les discours délirants du leader de la Nation of Islam exige plutôt d’être rapporté à la légitimité des élucubrations savantes sur « race, gènes et Q.I. », dont témoigne outre-Atlantique le succès médiatique de l’ouvrage The Bell Curve : le racisme blanc n’existe pas qu’au passé. On voit bien la conséquence, politique et sociale, de cette occultation idéologique : aux États-Unis, de même que la guerre contre la pauvreté se renverse aisément en une lutte contre les pauvres, le combat contre la discrimination cède aujourd’hui la place au rejet des discours minoritaires. Côté français, la rhétorique nationale et républicaine en vogue parmi les intellectuels ne fait que reprendre à son compte cette logique.

Simplement, d’une polémique politique, interne à la culture américaine, elle fait une polémique nationale, contre la culture américaine, redoublant son efficacité. C’est ainsi qu’en masquant le caractère politique de son idéologie, l’anti-américanisme actuel sert d’autant mieux une politique conservatrice que ses arguments se font entendre de la sorte bien au-delà des rangs de la droite.

A gauche, la critique de l’anti-américanisme est donc aujourd’hui nécessaire, non seulement, intellectuellement, pour rétablir une image moins fausse des États-Unis, mais surtout, politiquement, pour penser les minorités sans rester prisonnier des jeux de miroirs franco-américains. En effet, si l’alternative rhétorique nous est imposée d’une culture politique française, universaliste ou républicaine, et de son envers américain, différencialiste ou communautariste, alors nous demeurons empêchés de penser la réalité sociale de la discrimination, qui fonde l’existence politique des minorités, en France comme aux États-Unis.

Parité : l’épouvantail américain

Reprenons, à la lumière de cette critique, le débat français : un Manifeste pour la parité publié dans L’Express, avec la signature de dix femmes politiques, de gauche comme de droite, a ouvert le débat sur la place publique (6 juin 1996). On en prenait conscience depuis quelques années, le temps ne fait rien à l’affaire : la représentation des femmes en politique n’avait pas bougé depuis la Libération, cinquante ans après le premier vote des femmes. La marche du progrès n’est donc ni inéluctable, ni spontanée. La poussée socialiste aux législatives en a donné la preuve a contrario, moins d’un an plus tard : sous l’influence du Manifeste, le volontarisme des quotas, en dépit des pessimistes, a doublé la présence féminine à l’Assemblée. Les électeurs en 1997, comme l’opinion publique un an plus tôt, ont donc largement soutenu l’initiative féministe. En revanche, chez les intellectuels, et surtout chez les intellectuelles, la résistance aura paradoxalement été beaucoup plus forte. Pour en comprendre l’argumentaire, il suffit de lire la réponse cinglante qu’adresse alors Elisabeth Badinter aux partisans de la parité, en première page du Monde : « Non aux quotas » (12 juin 1996). Selon elle, les quotas de femmes dans la vie politique seraient porteurs « de dérives mortelles pour notre République laïque et universaliste ». Qui plus est, ils ne serviraient à rien : on affecterait les femmes aux circonscriptions perdantes, « piètre résultat ». Enfin, ils seraient contre-productifs : « La discrimination n’est jamais positive et finit toujours par se retourner contre la personne discriminée. » Les quotas seraient donc à la fois dangereux pour le pays, inefficaces, et contraires aux intérêts des femmes. Mise en péril, inanité, effets pervers : on reconnaît ici les trois figures de la rhétorique réactionnaire, analysées par Albert Hirschman. Faut-il s’en étonner ? Élisabeth Badinter brandit à chaque étape l’épouvantail américain. Il est vrai que chacun de ses arguments a trouvé sa première formulation aux États-Unis, chez les conservateurs en lutte contre l’affirmative action qu’ils nomment polémiquement « discrimination positive », et que l’on pourrait appeler « traitement préférentiel » : il s’agit en fait de mesures compensatoires, c’est-à-dire d’une justice redistributive. Selon Élisabeth Badinter, nous voici, avec le « communautarisme », menacés de mille « ghettos » — au-delà des fem-mes, et des Noirs, jusqu’aux homosexuels et aux handicapés : « Aux États-Unis, cette guerre-là a déjà commencé dans toutes les sphères de la société civile. Les quotas sont politiquement corrects. »

C’est oublier qu’à la différence de l’ethnie ou du genre, la préférence sexuelle et le handicap, inconnus des recensements américains, ne sauraient bénéficier d’un quelconque quota. Surtout, c’est renverser l’ordre des choses. Les traitements préférentiels souffrent certes de nombreux défauts, et, aux États-unis non moins qu’en France, ils sont du reste actuellement en butte à toutes les attaques. Ils peuvent même parfois renforcer les tensions raciales ou sexuelles au lieu d’y remédier. Ils ne sont pourtant pas à l’origine aujourd’hui des « guerres » sociales qu’on leur donnait hier pour vocation d’apaiser.

Les enfants de l’affirmative action

Il faut donc rappeler quelques évidences. D’abord, les quotas n’existent aucunement dans la sphère politique aux États-Unis, qu’il s’agisse de minorités raciales ou de femmes : il suffit de regarder la composition du Sénat américain pour dissiper le doute. Et les polémiques qui ont naguère coûté son poste dans l’administration Clinton à Lani Guinier, accusée de favoriser cette logique, aussi bien que les décisions répétées de la Cour suprême contre les découpages raciaux de circonscriptions, montrent sans ambiguïté qu’il serait faux de parler d’une « démocratie communautaire des quotas importée des États-Unis » : la Constitution les y interdit, non moins que les mœurs politiques. D’ailleurs, loin d’être une exception proprement française, au lieu d’opposer les deux démocraties, l’exclusion des femmes en politique les rapproche : la France et les États-Unis se tiennent compagnie, en queue de liste des pays occidentaux. C’est dans la société, et non en politique, qu’on peut parler outre-Atlantique de traitement préférentiel. Encore faut-il préciser qu’il s’agit rarement de quotas, fixés de manière rigide : le plus souvent, il s’agit seulement d’une préférence ethnique à compétence égale - comme dans l’affaire de licenciement économique qu’examinera cette année la Cour suprême. C’est sur certains campus, avec la sélection des étudiants, que s’est exercée le plus aisément cette « préférence ». Elle y a d’ailleurs, depuis peu, été remise en cause, au risque de renoncer à toute présence minoritaire, noire ou hispanique, dans les filières les plus prestigieuses, que se partageraient les seuls Blancs et Asiatiques. En outre, c’est dans l’institution sans doute la moins « politiquement correcte » que l’on a pu imposer l’intégration la plus forte : l’armée. En revanche, dans les entreprises, où le marché exerce ouvertement sa loi, malgré l’intégration, on reste bien loin de quotas, surtout dans les fonctions dirigeantes. Les chiffres le montrent à l’évidence, la discrimination continue de l’emporter largement sur la « discrimination positive ». Peut-on dire pour autant que le traitement préférentiel serait resté sans effet aux États-Unis ? Tout au contraire, chacun s’accorde à y reconnaître la clé du développement d’une bourgeoisie noire, mais aussi de carrières féminines bien plus nombreuses qu’en France. Dans le domaine économique, cette politique n’a donc pas été vaine. Sans doute la promotion par le haut abandonne-t-elle en chemin une majorité de laissés-pour-compte. Sans doute a-t-elle aussi entraîné des effets pervers, tant chez des « hommes blancs en colère », qui attribuent leur précarité aux minorités, que chez des Noirs, voire des femmes, en proie au doute sur les raisons de leur réussite. Mais il serait hasardeux de déduire du blues des enfants de l’affirmative action la conclusion que les bénéficiaires de ces mesures y sont hostiles : en réalité, tous les sondages américains le montrent, malgré des insuffisances et des inconvénients bien réels, les minorités restent très attachées au traitement préférentiel. Le rappel de ses carences, ou de ses effets pervers, ne saurait en aire oublier les vertus.

La tentation différencialiste

Sur son versant américain, la polémique d’Élisabeth Badinter est donc entachée d’approximations et d’erreurs : l’épouvantail américain n’est qu’une fiction idéologique. C’est bien entendu sur le versant français que s’éclaire cette rhétorique : l’objectif déclaré est d’écarter à tout prix la tentation différencialiste. Il est vrai que le Manifeste n’y échappait pas : « féminiser la République », c’était non seulement inclure des femmes, mais aussi « le regard des femmes, leur expérience, leur culture », bref, leur faire une place « en raison de leur identité et de leur histoire. » Il n’est donc pas inutile, avec Élisabeth Badinter, de souligner les naïvetés essentialistes et les dérives conservatrices de ce différencialisme. Après tout, au mieux, s’il était vrai que les femmes gouvernent « autrement », cette différence provisoire serait vouée à s’effacer, à mesure que s’atténuerait la discrimination qui les frappe. Il n’empêche : c’est son efficacité politique qui fait, aujourd’hui comme hier, la séduction du différencialiste. Pierre Rosanvallon l’a justement rappelé en s’appuyant sur la comparaison transatlantique : c’est en recourant à la rhétorique de la spécificité féminine que les Américaines ont conquis le droit de vote une génération avant les Françaises : selon lui, « L’universalisme à la française constitue dans ce cas un obstacle au suffrage féminin. » N’en va-t-il pas de même aujourd’hui pour le pouvoir politique des femmes ? A cela, Élisabeth Badinter n’a rien à objecter.

On voit ici le péril qui menace les chantres de l’universalisme, dès lors qu’est avérée son impuissance politique. Aussi, pour mieux nous aider à résister aux sirènes du différencialisme, se proposent-ils de nous retenir par les liens de la culture nationale, universaliste et républicaine. Le débat fondé en raison cède le pas à l’argument d’autorité : la polémique n’en est que plus dévastatrice. En effet, dans le débat politique, en France, comment rallier aujourd’hui ses partisans derrière une bannière qu’on dit étoilée ?

L’impensé universaliste

L’efficacité de cette rhétorique se mesure à ses effets, non seulement chez les adversaires, mais surtout chez les défenseurs de la parité. Il n’est pas jusqu’au mot de parité qui ne traduise un effort pour éviter les critiques adressées aux quotas. Ainsi, lorsque Sylviane Agacinski-Jospin, répondant à Élisabeth Badinter, toujours dans les colonnes du Monde (18 juin 1996), fait la critique d’un « universalisme trompeur, [qui] procède par l’assimilation des femmes au modèle masculin », c’est au nom d’un universalisme authentique, affranchi du sexisme : « L’humanité est universellement sexuée, elle est universellement mixte ». C’est ainsi qu’elle aspire à dépasser « l’opposition de l’universalisme et du différencialisme ». Sans doute le raisonnement tient-il de l’acrobatie intellectuelle, mais le problème fondamental est ailleurs, dans ses implications politiques.

En posant l’universalité de la différence sexuelle, la parité prétend échapper aux critiques de l’universalisme républicain : en 1982, le Conseil constitutionnel avait rejeté les quotas de candidates, Proposés par Gisèle Halimi, au motif qu’ils auraient divisé les citoyens en « catégories ». La parité, c’est, sur le même terrain, une nouvelle offensive, qui cette fois contourne l’obstacle : pour ses initiatrices, Françoise Gaspard, Claude Servan-Schreiber et Anne Le Gall (Au pouvoir, citoyennes : liberté, égalité, parité, 1992), « La parité se distingue du quota par sa philosophie même. » Elle n’est ni proportionnelle, ni progressive, ni provisoire : elle définit, par principe, deux moitiés égales. Ce que les auteurs refusent en récusant les quotas, c’est « l’idée pernicieuse qui consiste à mettre les femmes sur le même plan qu’une classe, qu’une catégorie sociale, qu’une communauté ethnique ou confessionnelle. » Parce qu’elles sont dans toutes les catégories, elles ne sont pas une catégorie, moins encore une « corporation », un « lobby », ou pire, une « communauté ». Bref, « Les femmes ne sont pas une minorité. »

Autant dire qu’elles sont la seule minorité politiquement légitime, l’exception qui confirme la règle républicaine. Voilà donc la conséquence politique de « l’universelle mixité » : loin de rechercher des alliances sur le terrain politique, elle ferme la porte à toutes les (autres) minorités, et, plus gravement, à tout discours minoritaire — l’impensé de cet universalisme. C’est que la parité, qu’elle flirte avec le différencialiste ou qu’elle se réclame de l’universalisme, reste prisonnière de l’alternative imposée par ses adversaires entre deux cultures politiques antagonistes : tout comme eux, dans un cas comme dans l’autre, elle subordonne sa politique à une philosophie politique de la représentation.

Représentation vs discrimination

Pour échapper à ce cercle vicieux, il faut commencer par refuser d’y entrer. Et pour cela, d’abord, changer de langage : délaisser le vocabulaire de la représentation pour celui de la discrimination. De quoi s’agit-il en effet ? Le constat est aisé : abandonné à sa logique, le monde politique ne fait pas leur place aux femmes. Le problème n’est pas que les femmes ne voient pas représentées, mais qu’elles ne soient pas représentantes. Et la question n’est pas le savoir ce que leur présence apporterait, mais ce que leur absence signifie. Bref, on parle, ion de représentation, mais de participation, ou plutôt, ici, d’exclusion des femmes.

L’interprétation n’est donc pas moins simple : à défaut d’y voir un effet de la nature féminine, il faut bien reconnaître l’action l’une discrimination, plus forte encore dans le microcosme politique que dans le macrocosme de la société. Si la transformation des mœurs n’a pas atténué, mais au contraire aggravé la disparité politique, on ne peut compter lors sur la seule évolution de la société : c’est le monde politique qui est en cause.

Une fois le problème identifié, la résolution est purement pragmatique : vaut-il mieux ne rien dire, ou bien tenter quelque chose - et quoi ? Les quotas, volontairement adoptés, ou légalement imposés, proposent un remède, qu’on espère provisoire. Reste donc à opter entre deux stratégies : le laissez-faire, qui s’accommode d’une discrimination bien réelle, ou le volontarisme des quotas, avec ses dérives catégorielles possibles. Le remède est-il plus grave que le mal ? Voilà qui demande, non un jugement philosophique, mais une appréciation politique. La question n’est pas celle d’une quelconque alternative entre deux cultures politiques, non plus celle d’une improbable synthèse. Il s’agit simplement, comme toujours en politique, de choisir le moindre mal.

On voit les effets idéologiques d’une rhétorique anti-américaine convenue, qui, en renforçant les termes du débat, empêche de penser ce qui constitue les minorités - et ce, indifféremment, qu’on se rallie à l’universalisme des individus ou au différencialiste des communautés, qu’on se dise républicain ou démocrate, qu’on s’autorise d’un modèle « français » ou « américain ». La querelle sur les philosophies de la représentation occulte l’évidence de la discrimination. D’ailleurs, il ne fait pas de doute que l’argument ébauché ici, s’il venait à être lu, ne manquerait pas d’être dénoncé dans les termes mêmes qu’il entreprend de récuser : on le dirait américain, puisqu’il y est question de minorités. Comme si la discrimination s’arrêtait aux frontières nationales.

Un paradoxe minoritaire

S’il faut être américain, soyons-le donc de bonne grâce, selon la logique de débats juridiques récents, outre-Atlantique, sur l’homosexualité - où l’on voit que la critique de la discrimination, au contraire de la revendication de la parité, ne concerne pas seulement les femmes. Dans Romer vs Evans, en 1996, la Cour suprême des États-Unis s’accorde avec celle du Colorado pour rejeter un amendement « anti-gay » à la constitution de cet État, adopté par référendum populaire en 1992. Manifestement bienveillant devant cette « victoire pour les homosexuels », le Monde titre : « La Cour suprême des États-Unis interdit toute discrimination à l’encontre des homosexuels. » Et le chapeau de l’article précise : « Les juges affirment le droit de la communauté homosexuelle à être protégée en tant que minorité et interdisent toute discrimination à son encontre en matière d’emploi et de logement. » (22 mai 1996) Le contresens est total : la Cour suprême n’a nullement interdit la discrimination envers les homosexuels, fût-ce seulement en matière d’emploi et de logement. Reprenons l’historique. Au niveau local, comme à Denver, Boulder ou Aspe, des ordonnances prohibaient la discrimination homophobe. Avec l’amendement 2, l’État du Colorado prétendait annuler de telles lois. C’est cela seulement qu’interdit la Cour suprême. En l’absence de lois locales spécifiques, et donc presque partout, la discrimination envers les homosexuels reste légale. La Cour suprême n’a d’ailleurs pas renversé sa propre décision de 1986, Bowers vs Hardwick, qui autorise le maintien dans nombre d’États de lois « anti-sodomie ». Le contre-sens du Monde n’est pas seulement révélateur d’une méconnaissance des complexités juridiques américaines. Plus profondément, il rend manifeste une grille de lecture : « pro-gay », la décision ne pouvait que reconnaître, avec ses droits, « la communauté homosexuelle ». Ne sommes—nous pas aux États-Unis ? Le plus remarquable, c’est que la logique de la Cour suprême est aux antipodes de cette philosophie communautariste : dès la première phrase de l’arrêt, il est rappelé que « la Constitution ne connaît ni ne tolère de classes parmi les citoyens ». C’est l’amendement « anti-gay » qui constitue les homosexuels en une catégorie à part : il leur refuse un recours politique accessible à d’autres. Sans doute, en pratique, les lois ne cessent—elles de classifier, mais il faut que la fin recherchée justifie le moyen emprunté. Ici, le but de l’amendement, inspiré par l’homophobie, est d’instaurer une inégalité politique. Et les juges de conclure : « Cela, le Colorado ne peut pas le faire. Un État ne peut décréter qu’une classe d’individus est étrangère à ses lois. »

« L’égale protection » contre la discrimination ne suppose pas, on le voit, le recours au communautarisme : c’est un des paradoxes minoritaires américains. A l’inverse, on n’est pas condamné à se réclamer de la logique purement individualiste de la Cour suprême des États-Unis — qui devrait d’ailleurs l’éloigner de plus en plus des traitements préférentiels. On peut aussi, plus généreusement, mais toujours au nom de « l’égale protection », suivre la Cour suprême du Colorado qui avait auparavant défendu le droit des homosexuels à participer au processus politique. L’important est qu’on échappe ainsi, grâce à l’exemple des débats américains, aux rengaines des polémiques françaises, qui font rimer minoritaire avec communautaire. Il serait bien sûr naïf de croire qu’il suffit de ne pas entrer dans la mauvaise querelle opposant universalisme et différencialisme, en parlant discrimination plutôt que représentation, pour définir une politique des minorités à tout coup victorieuse. Après tout, aux Etats-Unis même, la lutte contre la discrimination est aujourd’hui dénoncée comme une discrimination à rebours : dans la polémique, la demande d’une « égale protection » s’inverse en recherche d’un privilège indu. La rhétorique anti-discriminatoire est une arme qui peut aussi se retourner contre les minorités. Du moins les arrachent-elles d’un même coup à l’isolement individualiste et à l’enfermement communautariste, cercle vicieux de la rhétorique minoritaire en France.

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Publiée dans Vacarme 04/05, , pp. 66-68.