L’avantage de la première expérience, c’est l’absence de toute exigence.

C’est un Pailleron parmi tant d’autres, loin audessous de cette sorte de cathédrale du grand Auchan-Plaisir, dont mes élèves font les mains baladeuses. Au-delà, entre le no man’s land et le couloir de pavillons roses, à la croisée de carrefours, quatre morceaux de ciel blanc et la boîte de béton en prodrome de ruine — l’année prochaine, on aura un nouveau collège. Mais la tristesse aussi est un savoir, qu’on n’est pas obligé de posséder. C’est une classe de sixième, des enfants, donc. Ceux-là donnent dans l’enfant-Tarzan ; incroyable : pas un ne tient en place, ils se lèvent, courent d’un bout à l’autre de la salle, se vengent à grandes baffes d’un y m’traite ma mère (on dit insulter, fait le prof, sentencieux) ; et puis, on se balance d’un bout à l’autre, et encore, dans cette classe-ci, on a de la classe, c’est pas la 6e 9 ; parce que, vous comprenez, en 6e 9, il y a ces cas lourds — le petit Da Fonseca, et puis, bien sûr, Jimmy Zedin, celui qu’il faut décrocher à la fin des cours (il aime bien grimper). Ce n’est pas la 6e 9, mais, tout de même, c’est la 6e 8 ; l’ambiance est particulière : Fils de pute — Mais non Madame, c’est lui qui m’traite (m’insulte, on dit m’insulte). Chaque moment pose des problèmes de redditions de comptes et de justice expéditive et expédiante. Heureusement, dans la classe, tout le monde a son idée sur la question. D’ailleurs, tout le monde a son avis sur tout : la classe, c’est un joyeux village tribal où chacun aurait statut de sage écouté. Qu’un cas d’école se présente : par exemple, est-ce qu’on a le droit de traiter un père qui est mort ? Le père du petit Couto, par exemple, le petit Emmanuel, qui est là-bas sur son banc (une fois n’est pas coutume, mais l’offenseur, Solbès, est plutôt costaud et Emmanuel, 12 ans, reste ferme cramponné à sa place, écumant de rage hurlant en plein cours J’vais le tuer lui là-bas ! Et le village de donner son avis à grands cris : Ah oui, non, ça se fait pas, de traiter un mort ; et moi j’m’fous de son père (Le prof au tableau (moi) s’obstine bizarrement sur le cours comme d’habitude dégénérant, les conjugaisons au tableau volent en éclat), J’vais t’tuer, Solbès ! j’vais le tuer, j’vais le tuer ! Et dans le brouhaha général des gamins qui se précipitent pour donner leur avis, la petite Mouna se met à pleurer parce que son grand-père à elle aussi est mort (quand elle avait deux ans). Arrête, Mouna ! — Mais Madame, c’est pas pour ça mais c’est lui, il m’a trait... insultée de connasse (la pédagogie est une grave erreur, pense le prof, qui a du mal à s’empêcher de rire).

Pourquoi ce désordre ? Pourquoi cette désorganisation générale, pourquoi cette incapacité physique, élémentaire, à se tenir à sa place, à se taire, à observer quelque règle ? Parce que le problème est là : ce n’est pas qu’on n’écoute guère ou qu’on ne comprenne pas ; c’est que les conditions matérielles d’un cours sont loin d’être réunies. Le moindre incident dégénère en palabres, insultes ou bagarres. Le résultat ne se fait évidemment pas attendre : gamins souvent incapables d’écrire une page matériellement lisible, ânonnant dans le désert de la connaissance (ritournelle enseignante)...

Où est la loi ?

Un fait, d’abord : pour ces enfants de la cité du Valibout, la position assise et le silence, ce sont des violences. L’école représente une avalanche de contraintes nouvelles, arbitraires et brutales : tout d’un seul coup ! On alphabétise manu militari une tribu amazonienne, fers aux pieds — comment les heureux bénéficiaires se concentreraient-ils plutôt sur le tableau noir que sur les chaînes ? Et on les entend le dire, s’en plaindre — Mohamed, à qui je demande pourquoi toute cette violence (il a tenté de mettre le feu au bâtiment qu’il sait fort inflammable, frappe à coup de chaîne de moto, terrorise l’administration, un élève intelligent, qui n’est pas loin d’être mon préféré), mais qu’est-ce qu’il t’a donc fait ce collège, à la fin ?, me regarde avec un mélange de stupeur et d’évidence amère Qu’est-ce qu’il m’a fait ! Vous me demandez ce qu’il m’a fait !!

Le minimum exigé — c’est-à-dire la discipline élémentaire, se retrouve être la cause pour laquelle les enfants ne peuvent pas apprendre, pour laquelle ils sont détournés d’apprendre. Quand on vous enseigne à la fois ce qu’est la Loi et comment s’accorde le participe, il ne faut pas s’étonner si le sujet d’étude fondamental, lieu de lutte intense, absorbe toute l’attention. Pourquoi cette absence de la loi ? Pourquoi le gamin de pavillon petit-bourgeois possède-t-il à l’entrée au collège ce bagage que l’enfant des cités ignore ? Plusieurs réponses, valables, sans doute. Le père absent est la plus simple — combien d’enfants, dans cette 6ème 8, ont-ils encore deux parents ? Je compte ; tous les petits blancs sont fils de divorcés ou ont un parent mort, à l’exception de cinq. Les enfants d’immigrés ont généralement un père, mais il travaille dur, absent ou débordé : quand le garçon atteint quinze ans, que les parents dépendent de lui pour lire ou rédiger le moindre papier, quand il affiche ouvertement son mépris pour leur ignorance ou trouve la nourriture familiale immangeable (« sale bouffe d’Arabe », dit Tarik, 14 ans, à sa mère), comment récupérer une autorité ? — Et puis, il y a les drames ; en 5ème 10, je compte deux cas d’inceste, auxquels s’ajoutent deux autres enfants dont les frères ou soeurs ont été violés ; des mères à la limite de la prostitution ; enfants révoltés et violents, gamine psychotique... Mais finalement, tout ça n’est que de l’étiologie, c’est-à-dire pas grand chose — il y a plus intéressant, pour un prof. Imaginez-vous dans ce monde-là, où, lorsque vous racontez pour l’émerveillement des plus petits quelque belle mythologie d’Atrides, vous lisez dans le regard qu’eux en savent beaucoup plus long sur ce sujet ; vivent dans un monde où, finalement, la loi reste à établir...

L’essentiel, seulement

Le résultat ? La particularité la plus évidente de ce monde ? Une certaine forme de vie, très particulière — à la fois essentielle, horrible et gaie.

Gaie d’abord ! Parce que ce sont des enfants, bien sûr, et surtout des enfants en qui, finalement, aucune forme de nécessité ne s’est inscrite ; par là je veux dire : aucune trace de l’âge adulte, même si beaucoup d’entre eux connaissent les autonomies précoces qui conduisent à une maturité rapide ; aucune nécessité, parfois pas même celle de leur existence, comme philosophe le petit Samir, qui se voit déjà chômeur et rêve parfois, à douze ans, de passer par la fenêtre ; et si l’on part en sortie, il faut le surveiller : le voilà en fuite à la porte du zoo de Vincennes... Oui, aucune nécessité, pas même celle d’imiter les adultes absents, ou faire semblant de s’intéresser à ces futilités qui font la base de l’enseignement : comment peut-on s’amuser de grammaire ou de physique, à notre âge ? Alors, une seule solution : le renoncement à la légèreté du formalisme ; l’enseignement ordinaire n’a pas ici sa chance — on le sait (ou, bienheureux, on l’ignore), nos programmes privilégient une scolastique où des élèves dépourvus de tout savoir ou lecture sont entraînés au maniement de pompeux outils techniques — rhétorique, stylistique ... Comment voulez-vous ne pas sentir, face à des enfants que leurs histoires familiales exposent souvent à l’humiliation sociale, voire la violence ou la folie, l’inanité de tout cela ? Il n’y a de place que pour l’essentiel. Les auteurs préférés des gamins ? Homère (L’Odyssée), et La Rochefoucault. Il est peut-être un peu facile de penser que, parce qu’on n’a rien, il ne reste que l’essentiel — peut-être même relève-t-il du snobisme de se flatter d’avoir découvert dans les enfants des cités une oreille plus attentive et plus avertie à la tragédie grecque. Mais c’est un fait : on n’obtient jamais le silence dans la classe comme le jour où l’on parle philosophie, ou histoire merveilleuse... Pas de loi, cela veut dire : pas de sanction, pas de punition, pas de coercition. A douze ou treize ans, tous les échecs ont déjà été subis, et tout est clair, « ou on subit », dit Mohamed, « ou on fait subir ». Alors, il faut une oreille un peu plus aiguë — il faut faire attention, pour déceler ce qui, parmi les éléments familiers, constitue ces horribles violences dont on ne se doute même pas, et les aménager, changer leur visage. La parole (ne pas la couper, ne pas la supprimer surtout, ne pas la négliger, que c’est difficile !), la Note, ce monstre ! Donner de bonnes notes, encore de bonnes notes, créer une progression, une fiction d’apprentissage en cours, artificielle ou non — le travail individuel, parce que l’on découvre que la pluralité et l’acceptation de se fondre dans la masse scolaire relève déjà d’une acceptation de la Loi ; alors, il faut les prendre un à un, se pencher sur les copies pendant que chacun écrit, critiquer face à face, indiquer les solutions, apprendre au moins une chose particulière à chacun, ne serait-ce qu’une...

Mais tout ceci n’est que remède, c’est-à-dire : pas grand chose. Nul n’en connaît l’efficacité, d’ailleurs. Peut-être cela ne sert-il qu’à se faire aimer. Mais rester dans la position privilégiée du prof aimé pour visiter ce monde étrange — pour quelque amateur de voyages, ce n’est pas si mal...

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Publiée dans Vacarme 04/05, , pp. 76-77.