nourris, logés, armés

par

L’intervention des humanitaires dans les pays en guerre est fréquemment caricaturée : tantôt « sauveurs », tantôt « otages », les ONG sont parées de toutes les vertus, ou accusées de tous les maux. Or la réalité d’une guerre est plutôt affaire de stratégies : stratégies des combattants pour utiliser l’aide humanitaire ; stratégies des associations pour résister à l’instrumentalisation.

La scène se passe en février 1997 au US Commitee for Refugees à Washington DC. Une « conférence informelle » réunit les plus importantes organisations humanitaires américaines, ainsi que des universitaires, des fonctionnaires de la Banque mondiale et du fonds monétaire international, pour parler de « la situation au Zaïre » toute la journée (pause avec cookies à gogo toutes les deux heures). Une séance de questions s’éternise, et certains des participants se mettent à philosopher sur les responsables de la guerre : « — Mobutu est à l’origine de tout cela. — Non, c’est Kabila qui a ordonné les massacres. » Bret, un honorable professeur à cheveux blancs, qui jusque-là était resté coi, explose brutalement et se met à invectiver les causeurs : « Le problème dans cette guerre, c’est vous, les organisations humanitaires. Si vous ne vous étiez pas précipitées pour fixer les camps de réfugiés sur la frontière rwandaise, si vous n’aviez pas fait semblant de ne pas voir les séances d’entraînement et les stocks d’armes dans ces camps, si vous n’aviez pas confié le maintien de l’ordre au Kivu aux soldats de Mobutu et la distribution de nourriture aux miliciens rwandais, si vous vous étiez retirées lorsqu’ il était devenu clair que les camps étaient la seule chose qui permettait à ces mêmes miliciens de mener une guérilla active à l’Ouest du Rwanda, les choses se seraient passées bien autrement. » Quelques secondes de silence outrées, et la conférence feutrée se transforme en pugilat. Il est temps de s’éclipser, les poches bourrées de cookies (white chocolate et raisins oatmeals, de préférence).

La scène est intéressante à divers titres. D’abord et surtout parce qu’elle souligne une attitude que l’on voudrait à tout prix éviter, Il ne s’agit pas de qualifier les organisations humanitaires d’inconscients courant le monde en quête de bouches à nourrir. Nombres d’entre elles ont longuement réfléchi sur les conséquences de leurs activités, et ce bien avant que le problème fasse la couverture des journaux... Mais l’incident décrit montre aussi clairement que la plupart des organisations humanitaires acceptent toujours aussi mal de se voir accusées de prolonger les conflits. Il donne également un aperçu de l’état d’esprit de certaines associations humanitaires américaines, qui fonctionnent toujours sur le modèle victimes/bourreaux : il s’agit de sauver les « innocents » (réfugiés, femmes, enfants, etc.) des griffes des « coupables » (chefs de guerre, soldats et, plus généralement, quiconque porte une arme).

Les rapports de forces en situation de conflit sont polarisés à l’extrême et, pour les combattants, tout est subordonné aux questions de sécurité : il s’agit d’abord de rester sur ses positions, et si possible de gagner du terrain. Dans ce contexte, toute intervention extérieure — reportages, aide humanitaire, etc. —, qui profitent, directement ou non, à un camp, est une menace pour l’autre camp. Plus concrètement, les organisations humanitaires opèrent dans un environnement qui est géré et contrôlé par les combattants. De ce fait, chaque initiative est sujette à récupérations et manipulations et représente en même temps une menace potentielle pour ceux qui n’en bénéficient pas. Il S’agit ici de menaces de toutes sortes : nourrir une population, soigner des combattants, ou tout simplement circuler dans une zone disputée, tout cela a des répercussions directes sur les combats ainsi que sur la perception que les combattants ont des capacités militaires de leurs adversaires. Ces réactions doivent être prises au sérieux, et non pas assimilées à une « paranoia pathologique du combattant ». L’hypothèse pathologique n’explique en effet pas I grand chose : elle participe du discours qui récuse tout enjeu au combat — le fameux « conflit ethnique » ou les non moins fameux « miliciens assoiffés de pouvoir » —, et permet d’éviter la question des conséquences de l’aide humanitaire. Or l’action des organisations humanitaires, s’insérant dans un contexte où les questions de sécurité prévalent, a d’indéniables conséquences sur la situation militaire.

Ainsi, cette action est souvent instrumentalisée et intégrée dans la dynamique du conflit par le biais du contrôle des routes, des embuscades, des droits de passage, etc. Les combattants peuvent, ainsi interdire l’accès de l’aide d’urgence à une zone contrôlée par le camp adverse. Au Burundi, par exemple, l’enjeu du conflit est depuis deux ans la réorganisation de la distribution de la population sur un terrain restreint et surpeuplé. Il s’agit pour l’armée burundaise de mettre en place une partition ethnique de fait, en relocalisant les populations hutues dans des zones circonscrites. Ainsi, l’aide humanitaire est étroitement contrôlée, et les convois humanitaires régulièrement attaqués, au point que le pays est désormais considéré comme le plus dangereux de la planète : pour les agences humanitaires. Les combattants essaient également de diriger l’aide humanitaire . vers des positions qu’ils ne peuvent tenir que grâce à un support logistique extérieur. Le plus souvent, cette stratégie est combinée avec un contrôle de la distribution de l’aide alimentaire : tactique visant à gagner le soutien des populations cantonnées sur les positions avancées. L’exemple des camps de réfugiés rwandais au Zaïre décrit par Philippe Mesnard (« La représentation des bourreaux », Vacarme n°2, p. 69), en offre une illustration à grande échelle. Plus au Nord, le leader de la dissidente South Sudan Independence Army (SSIA), Riek Machar, envoya en octobre 1992 une partie de la population de son quartier général de Waat vers le poste avancé de Yuai, concentrant ainsi des milliers de civils, ’ auxquels il avait promis un climat favorable et une rivière poissonneuse, dans cette ville dépourvue de toute ressource. Confrontés à un potentiel désastre humanitaire, le Programme alimentaire mondial et plusieurs ONG décideront d’envoyer de l’aide d’urgence à ces populations, accélérant l’exode vers Yuai et permettant à la SSIA d’y relocaliser son quartier général, Lorsque Yuai fut finalement attaquée en avril 1993, par la plus importante faction du sud Soudan, la Sudan’s People Libération Army (SPLA) de John Garang, l’attaque fut interprétée par les médias comme un raid sur un centre humanitaire, une version qui occultait les manipulations de la SSIA. De telles tactiques permettent également de concentrer en un point central un large contingent de potentiels combattants, d’autant plus rapidement mobilisables que, nourris par les organisations humanitaires, ils ne sont pas occupés à travailler la terre.

La participation indirecte des organisations humanitaires à l’effort de guerre se fait également par le biais du pillage et du trafic de l’aide humanitaire. Les fameuses photos de combattants somaliens circulant en Jeep bleue de l’ONU sont la partie visible de lactiques très au point. toujours au Soudan, la défunte organisation Africa Watch décrivait dans son bulletin d’avril 1993 les tactiques employées par la SPLA pur détourner l’aide humanitaire. Le groupe de John Garang multipliait par trois le nombre de réfugiés dans les camps du sud Soudan — une tactique également utilisée, entre autres, au Zaïre et en Somalie —, récupérant le surplus (et parfois l’essentiel) de l’aide pour revendre les sacs de grains en Éthiopie et l’huile de cuisine en Ouganda, ou bien échanger les produits volés contre du fuel. Une version plus simple consiste tout simplement à piller directement les hangars où l’aide humanitaire se trouve stockée. Les gouvernements engagés dans une guerre civile, eux, ont recours à une stratégie plus discrète mais tout aussi profitable : la manipulation des taux de change. Les gouvernements éthiopiens et soudanais ont ainsi changé au Moyen-Orient les fonds qui leur étaient alloués par des agences humanitaires pour parfois quatre fois leurs valeurs réelles en monnaie nationale. Les revenus de cette opération, de même que les tares d’importation, permis, visas, et taxes d’aéroport levés sur le personnel des agences humanitaires, financent eux aussi, bien sûr, l’effort de guerre.

Ensuite, l’aide humanitaire exacerbe parfois les inégalités qui ont causé une guerre ; elle peut même précipiter les populations dans de nouveaux conflits. Le cas des réfugiés rwandais au Zaïre est un cas extrême, tant par la responsabilité écrasante des organisations humanitaires que par le nombre de victimes du conflit qui s’ensuivit. Deux faits donnent la mesure de l’ampleur des dégâts : pendant que les ONG et agences humanitaires concentraient toute leur attention, taus leurs efforts et tout leur argent (1400 millions de dollars en tout) sur l’exode en 1994 des responsables du génocide rwandais et leur bouclier de deux millions de civils, le gouvernement français empêchait l’attribution d’un prêt des 200 millions de dollars de la CEE au gouvernement rwandais, tandis que la Banque mondiale exigeait du même gouvernement le paiement de 45 millions de dollars d’arriérés avant de débloquer un prêt de 140 millions de dollars. Au nord du Zaïre, les organisations humanitaires ont soutenu à bout de bras de gigantesques camps dans la région du Kivu, permettant aux réfugiés de mettre à sac l’économie locale sous la haute protection de l’armée zaïroise, alliée de toujours des responsables du génocide rwandais, et depuis longtemps une force d’oppression pour les populations du Kivu. On connaît la suite.

Enfin, dans un registre beaucoup plus sensationnel, les organisations humanitaires sont parfois utilisées pour prendre directement part au conflit. En 1994, le gouvernement angolais veut acculer les combattants de l’UNITA à signer un accord de paix, mais ne peut atteindre cet objectif que s’il remporte une victoire décisive contre l’UNITA. Le régime du président Dos Santos fait alors appel à une firme sud-africaine de mercenaires, Executive Outcome. Les Sud-Africains organisent deux offensives foudroyantes, en mars et en avril 1994, et chassent l’UNITA de la province de Lunda Norte, une zone riche en diamants dans le nord du pays. La précision et la rapidité des deux campagnes surprennent tout !e monde, et la presse sud-africaine spécule sur de possibles fournitures de photos satellite des positions de l’UNITA par le gouvernement de Pretoria, ou même par les États-Unis. La réalité, révélée quelques années plus tard par l’universitaire américain Herbert Howe, est plus triviale et plus inquiétante. Executive Outcome, contactée en 1993 par le gouvernement angolais, avait envoyé alors

sur le terrain une de ses filiales qui s’occupe de secours d’urgence. Les mercenaires et infirmiers militaires ont joué les humanitaires et, grâce à leur extrême mobilité et un contact quotidien avec les soldats blessés, ont recueilli toutes les informations nécessaires à la mise en place des futurs raids sur les positions rebelles. À la fin de ce mois de juillet 1997, alors que tout indique que la guerre est prés de recommencer, une des premières actions de l’UNITA est de s’en prendre aux organisations humanitaires présentes sur le terrain des futurs affrontements. On peut être à peu près sûr que les mercenaires sud-africains ne sont ni les seuls, ni les premiers à recourir à une telle stratégie de récupération des informations. Les organisations humanitaires sont en effet présentes dans les zones de conflits les plus inaccessibles, et sont ainsi une formidable source d’informations. La plupart des services de renseignement sont abonnés aux précieux briefings des diverses agences de I l’ONU, qui résument quotidiennement les informations rassemblées par les employés des organisations humanitaires sur le terrain.

Plusieurs stratégies ont été élaborées pour répondre à ces problèmes inhérents à l’action d’urgence. Chacune tente de réévaluer les priorités, ainsi que les moyens d’actions. La palme de l’idée la plus désastreuse revient très certainement au groupe de sénateurs et généraux américains, qui a énoncé le programme « secouriste, mais armé » décrit dans le célèbre US Army Peacekeeping Manual. L’idée est résumée dans une affiche de l’armée américaine : un marine protecteur de la paix, tendre avec les bébés affamés et impitoyable avec les méchants rebelles/terroristes. Tout cela a conduit droit à l’intervention en Somalie, les combattants prenant les Marines pour une force d’occupation, et l’armée américaine, tout occupée à différencier les gentils des méchants, exacerbant les inégalités dans la région, puis finissant par s’impliquer directement dans le conflit, jetant le pays dans un nouveau cycle d’affrontements.

Les organisations humanitaires, quant à elles, se sont davantage penchées sur les principes et priorités qui gouvernent leurs actions. En schématisant à tours de bras, on peut esquisser les contours d’une idée qui fut un temps étudiée. Face à un auditoire de décideurs a priori totalement opposés à toute forme de crédit à l’aide ; d’urgence, l’idée prend la forme d’une froide analyse coûts ; résultats. Elle propose de minimiser les pertes et dégâts en concentrant l’aide humanitaire sur les zones contrôlées par les groupes qui ont le moins recours aux stratégies décrites plus haut : « des soldats dont le combat n’est pas prédateur ». Une présentation plus politique tournerait autour d’une nécessaire entorse au principe de neutralité. L’exemple le plus souvent cité pour appuyer cette conception est celui de la guérilla érythréenne. Le livre de John Pendergast Without Troops and Tanks détaille ainsi l’opération menée par un collectif d’ONG scandinaves basé au Sud-Soudan pendant la longue guerre qui a opposé le gouvernement éthiopien aux séparatistes érythréens. Pendergast explique que les ONG coopéraient avec les cellules humanitaires des groupes érythréens et géraient l’aide d’urgence avec elles. Le livre s’emploie à démontrer à quel point cette coopération s’est révélée efficace. Selon Pendergast, l’explication en est la nature des groupes érythréens, qui, parce qu’ils bénéficiaient d’un soutien populaire, étaient organisés pour intégrer la population dans leur lutte, plutôt que de l’exploiter. L’auteur conclut qu’il est préférable de travailler avec des groupes de ce type, que de tenter d’atteindre les populations à travers ceux qui les contrôlent et les exploitent. Le problème est que les combattants érythréens sont le dernier exemple d’une complète collaboration avec la population. Comme dit le refrain, « Au [ Soudan, Liberia, Congo, Angola, Algérie, Ouganda, Burundi... J, les bandes armées pillent, tuent et violent sans merci. » Privés du soutien des acteurs extérieurs qui caractérisaient les guerres civiles des années 1970 et 1980, les combattants des années 1990 ont tous recours à un contrôle étroit et à une instrumentalisation de la population. Vouloir collaborer avec « les soldats dont le combat n’est pas prédateur » revient à ignorer cette réalité.

La plupart des organisations humanitaires semblent aujourd’hui s’accorder pour rejeter les solutions systématiques. Certaines se concentrent sur un réexamen minutieux des pratiques, et sur une évaluation de la micro-économie des pouvoirs en jeu dans chaque conflit, plutôt que sur une comptabilité des crédits et des rations. Certaines ONG — Médecins sans frontières, par exemple — ont ainsi mis en place un département chargé d’étudier la nature et la dynamique des crises dans lesquelles l’organisation pourrait intervenir. de même, il semble que certaines ONG travaillent avec une conscience accrue de leur pouvoir et de leur influence. Une telle conscience se manifeste par une constante négociation avec les organisations combattantes, et par une extrême attention portée aux potentielles manipulations dont elles peuvent être victime. Une solution de fourmi, certes, mais probablement moins dangereuse que les a priori assortis de crédits démesurés.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mot-clé .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 04/05, , pp. 42-43.