Vacarme 38 / Madjiguène Cissé

Émigration choisie entretien avec Madjiguène Cissé

D’un continent à l’autre, de l’un à l’autre, elle va et vient, vision planétaire plus affinités électives. Entre l’Afrique et l’Europe, Madjiguène Cissé se joue des frontières, travaille à les effacer sans chercher à gommer les différences de latitude. Dans la famille des citoyens du monde, elle serait la mère ou la fille. Retournée vivre au Sénégal, en 2000, après avoir aidé à construire le mouvement des sans-papiers en France, elle rend visite depuis, régulièrement, à ses amis européens pour les convaincre de s’engager en faveur du développement de l’Afrique. Apparue au milieu des visages de Saint-Bernard, Madjiguène Cissé a refusé d’être régularisée en solo et choisi son pays d’origine comme nouveau terrain d’action. Terrain de combat, plus exactement : pour elle, les avancées s’arrachent plutôt qu’elles ne se demandent. Trop indépendante pour être cheffe de bande, sa pensée s’articule autour de dynamiques collectives. À la tête du Réseau des femmes pour le développement durable en Afrique (Refdaf), qu’elle a fondé, elle sillonne le Sénégal à la rencontre de femmes aux faibles revenus mais à la forte volonté. Informatique, alphabétisation, santé, prévention, mise en réseau : ses impulsions se concrétisent, par exemple, au marché de Dakar, avec l’achat d’emplacements, pour échapper à la domination des hommes-propriétaires, ou encore, non loin de la capitale, avec l’achat de parcelles pour bâtir une cité d’habitat social. Madjiguène Cissé aime dans ces femmes assemblées leur potentiel révolutionnaire : ayant moins de droits, elles ont un monde à y gagner. Elle s’intéresse autant à la démarche qu’au produit fini et ne convoque le développement qu’en ce qu’il peut améliorer la vie quotidienne, pris en charge par ceux-là mêmes qui devraient en bénéficier. Après avoir œuvré pour l’autonomie des sans-papiers, elle affirme qu’elle n’aura accompli sa tâche au Sénégal que lorsque les femmes n’auront plus besoin d’elle. Comme si elle cherchait déjà à se libérer des nœuds qu’irrémédiablement fabriquent les relations humaines. Son point d’ancrage pourrait être un homme : dans son livre-témoignage, Parole de sans-papiers (La Dispute, septembre 1999), elle évoque son arrière grand-père paternel, Kagne, qui avait constitué « sa base arrière » sur un « vaste plateau de verdure ». « Dans cette zone, (...) personne n’osait s’aventurer, s’il n’était certain de son hospitalité, dans cette zone libérée qu’il ne considérait pourtant pas comme une propriété privée, mais comme un territoire hors de toute domination ». C’était, dit-elle, un « rebelle déterminé et incorruptible, une sorte de Robin des Bois tropical ». On lit Madjiguène à travers cette description, la belle et courageuse et aérienne et tenace et rieuse et surprenante femme que nous avons interceptée un matin de septembre 2006 lors d’un passage à Paris, dans les locaux du Gisti, pour enregistrer cet entretien.

Depuis votre retour au Sénégal, en 2000, l’une de vos principales réalisations a été la mise en place d’une ONG. Refdaf, ça sonne comme Rêve d’Afrique, mais en fait cela veut dire Réseau des femmes pour le développement durable en Afrique. En quoi est-ce que cela consiste ?

Le projet du Refdaf est d’aller ensemble vers le développement en partant, à la base, des femmes, de leurs problèmes, de leurs besoins, de leurs envies, mais aussi de leurs savoir-faire. Développer pour développer, ça ne sert à rien. Il faut s’inscrire dans un contexte local et créer une dynamique collective. Les femmes ont des savoir-faire qui sont mal utilisés. Elles travaillent beaucoup, quatorze à seize heures par jour, sans compter les tâches domestiques, et elles gagnent peu. Leur emploi n’est pas comptabilisé dans les statistiques : pas considéré comme un travail rémunéré, il ne leur donne droit à rien. À leurs savoir-faire, il faut en adjoindre d’autres, venus d’ailleurs, d’où l’importance de la mise en réseau. Ces femmes vivent dans une grande pauvreté, mais elles ont de la volonté, elles ne partent pas de zéro : la plupart d’entre elles ont déjà eu à travailler avec des institutions de micro-finance ou ont bénéficié de programmes d’alphabétisation organisés par l’État. Car l’État, il faut le reconnaître, forme et envoie des monitrices dans les villages. Le premier jour une cinquantaine d’élèves suivent les cours ; au bout de trois mois elles ne sont plus que trois ; finalement la monitrice se décourage et cesse de venir. Les femmes se demandent à quoi cela leur sert d’apprendre à lire et à écrire quand il n’y a rien à manger pour leurs enfants. Mieux vaut cueillir des fruits et les vendre au marché. Elles veulent apprendre, mais en même temps elles ont des problèmes de survie : il faut manger, boire, acheter du savon pour laver les habits, des besoins primaires. Dans ce cas, la formation ne marche pas : les gens n’apprennent pas le ventre vide. Alors les femmes vivotent, elles sont alphabétisées, mais à moitié. Cela veut dire que quelque chose ne fonctionne pas. Mais quoi ? C’est cela que le Refdaf a essayé de comprendre. Depuis mon retour de Paris nous avons fait des tournées, des réunions et des enquêtes dans les régions du Sénégal, en remplissant des fiches pour en apprendre plus. Après plus de quatre ans, nous sommes tombées d’accord sur le fait que la formation doit avoir des effets concrets sur l’amélioration de la vie. Il faut faire les deux en même temps, la formation qualifiante et le développement. On ne peut pas développer tant qu’on n’a pas appris, et on ne peut pas se former quand on a faim.

Comment ce principe s’inscrit-il, concrètement, dans vos projets ?

L’une de nos premières réalisations a été de créer un « espace d’échanges » dans un grand marché de Dakar. Au Sénégal, très peu de femmes possèdent des cantines ou des étals pour vendre leurs produits. Elles sont obligées de les sous-louer à des hommes organisés en réseau, ce qui diminue leurs bénéfices et les maintient dans la précarité. Nous avons donc décidé d’acheter ces étals. En ce moment, on essaie d’acquérir un autre espace en face du marché pour stocker les produits. Nous cherchons aussi un camion pour le transport de la marchandise. Sans cela, les femmes sont obligées de vendre sur des marchés moins porteurs que celui de la capitale. Il s’agit d’être plus rentables pour gagner plus et pour dégager du temps pour faire autre chose. Cet « espace d’échanges » est aussi un lieu de discussion sur la qualité des produits vendus, sur les modes de production, sur l’utilisation ou non de pesticides. C’est un point de rencontre pour réfléchir ensemble à ces questions. À plus long terme, nous espérons pouvoir ouvrir d’autres espaces de ce type dans diverses régions du pays. Un autre exemple pourrait être la formation, car c’est le plus petit dénominateur commun de l’ensemble des projets : en plus des cours d’alphabétisation, les femmes peuvent venir apprendre l’informatique, la gestion d’entreprise, ce qui doit leur permettre d’accéder à des métiers habituellement réservés aux hommes, mais aussi la prévention en matière d’hygiène et d’alimentation, où elles approfondissent des connaissances enfouies.

Vous, la « sans-papière » de Saint-Bernard, selon votre expression, pourquoi avoir pris la décision de centrer l’activité du Refdaf sur les femmes ? Est-ce que le risque n’est pas de les isoler, de les considérer comme un problème ou comme victimes ?

Si vous ne faites pas un effort spécifique en direction des femmes, les vieilles habitudes prennent le dessus et les écarts perdurent. Regardez Saint-Bernard : les femmes ont joué un rôle très important dans la lutte, mais ce n’était pas gagné d’avance. Au début, personne n’imaginait que les femmes puissent participer aux assemblées générales. Puisque leurs maris y allaient, pourquoi auraient-elles eu besoin d’être présentes ? Non seulement il n’était pas question qu’elles interviennent, mais l’idée même qu’elles écoutent paraissait saugrenue. Avant que nous nommions des délégués, les familles se réunissaient et c’étaient surtout les chefs de famille qui s’exprimaient. Puis deux ou trois femmes ont commencé à s’imposer dans les assemblées. Parallèlement, nous avons commencé à tenir des réunions entre femmes, pour faire le point sur ce que nous voulions nous, sur nos propositions pour relancer le mouvement quand celui-ci s’essoufflait. Les hommes, ça les a rendus fous, ils nous tournaient autour pour essayer de savoir ce qu’on pouvait bien raconter. Ils pensaient que, forcément, on était en train de manigancer quelque chose. Dans les pays africains, les femmes ne sont pas au même niveau que les hommes pour ce qui est de l’accès aux ressources, la possession des biens, la formation ou la prise de décision. Elles sont confinées dans l’informel et le petit : petit commerce, petit maraîchage, petit crédit, petit équipement, poulets de case, petits ruminants, etc. Après une répudiation, ou lorsque le mari polygame meurt, il n’est pas rare que la femme se retrouve sans-abri. Au Sénégal, les ressources naturelles, comme les intrants (équipements nécessaires au fonctionnement d’une exploitation agricole, comme les engrais, les aliments pour les animaux ou encore les outils) et la terre, sont distribuées aux chefs de famille, qui sont des hommes, ce qui fait que les épouses sont toujours laissées en rade et continuent de dépendre de leurs maris. Elles n’ont pas non plus accès au patrimoine bâti. Tout cela est paradoxal, car dans le même temps, dès le plus jeune âge, les filles ont beaucoup de responsabilités : elles s’occupent de leurs jeunes frères, elles vont faire le marché, elles font la cuisine, etc. En fait elles occupent une position centrale dans la société, en organisant la vie des quartiers et en tissant des liens avec les autres familles de la concession. En raison de leur tempérament elles sont les mieux placées pour transformer la société. Elles sont utilisées à une gestion domestique de la société, à faire en sorte que ça marche dans une certaine stabilité. Ce sont elles qui font les rois, sans avoir la possibilité de devenir reines elles-mêmes. Et comme elles ont moins de droits, ce sont elles qui ont le plus à gagner à un changement.

On repense à Mayant Faty, originaire de Casamance, qui a mené en France une lutte d’un an pour dénoncer les conditions de travail des femmes de chambre des hôtels Accor [1]. Y a-t-il une tradition de lutte des femmes sénégalaises ?

Il y a une longue histoire de la combativité des femmes, marquée par des traditions d’auto-organisation. Au début du XIXe siècle, en 1819, celles qu’on appelle les « femmes de Nder » ont organisé la résistance et la défense du royaume du Waalo (dans le Nord du Sénégal, à la frontière avec la Mauritanie) en se battant contre les Maures qui venaient faire des razzias et emportaient des captifs. Se sentant en position de défaite probable malgré leur grand courage, elles ont préféré s’immoler par le feu plutôt que d’être capturées et humiliées. Autre figure de la résistance féminine, la reine Ndatté Yalla, toujours dans le royaume du Waalo, s’opposa dès 1847 au gouverneur de la colonie à Saint-Louis. Après avoir lutté âprement contre la conquête coloniale entreprise par Faidherbe, elle a été vaincue en 1855 en raison de la suprématie militaire du conquérant. On peut aussi citer cette autre héroïne, Aline Sitoe Diatta, qui en Casamance, lors de la Seconde Guerre mondiale, a lutté contre la participation en nature (surtout en céréales) à l’effort de guerre imposé par le colonisateur, en organisant la désobéissance civile des populations. Un peu plus tard, en 1947, les cheminots du Dakar-Niger, le train qui relie actuellement Dakar à Bamako, se sont opposés à l’administration coloniale. La grève a été réprimée et de nombreux cheminots grévistes ont été emprisonnés. Leurs femmes, des Maliennes et des Sénégalaises, ont organisé une marche de Thiès à Dakar pour exiger leur libération. Plus récemment les femmes, aux côtés des jeunes, ont joué un rôle très important dans les protestations contre le trucage des élections de 1988. Pendant trois mois, de février à mai, elles se sont mobilisées sans relâche. Et quand il y a eu la répression, elles étaient en première ligne.

Dans la lutte des sans-papiers à Paris, il y a dix ans, vous vous êtes battue pour l’autonomie du mouvement, pour que les sans-papiers, au-delà de leurs soutiens, gardent le contrôle sur leurs revendications. Est-ce toujours une priorité du Refdaf ?

L’autonomie, c’est l’objectif numéro un. Toutes les formations convergent autour de ce projet : savoir se servir d’un ordinateur, trouver des financements, gérer un budget. Sinon, les femmes vont laisser les hommes ou d’autres femmes faire les choses à leur place, et ça ne marchera pas. Je tire cette expérience de Saint-Bernard : les relations avec les associations n’ont pas toujours été de tout repos. Que dire aux personnes qui vous soutiennent, qui ont l’habitude de faire le relais entre les immigrés et les pouvoirs publics, qui prennent des rendez-vous et qui vous disent : « N’en demandez pas trop, vous n’arriverez jamais à gagner la bataille de l’opinion parce que les gens ne sont pas prêts à entendre votre discours » ? Il faut prendre la parole et dire : « Nous allons nous expliquer par nous-mêmes et les gens comprendront ». Et c’est ce que nous avons fait. Cela passait par la maîtrise de certains outils, comme l’informatique. Pour être autonomes, il nous fallait apprendre à taper nous-mêmes, sinon les autres tapaient à notre place et ils nous coinçaient. Après l’évacuation de l’église, j’ai adressé une demande à la CGT : Louis Viannet m’a reçue, quelques jours après il m’a envoyé un ordinateur. Alors j’ai dû apprendre ; les garçons ne voulaient pas me montrer, j’ai appris toute seule. C’est devenu un outil. Maintenant, sans Internet, j’aurais du mal à travailler. Pour les femmes du Refdaf, c’est la même chose. En s’éduquant, elles apprennent à faire un travail mieux organisé et plus productif, ce qui leur laisse du temps pour elles, pour s’enrichir, pour écouter les informations, pour rencontrer d’autres personnes : bref pour devenir des citoyennes à part entière. Donner de l’autonomie, c’est un combat politique. Et le Refdaf n’aura réussi sa mission que lorsque les femmes n’auront plus besoin de nous, quand elles existeront par elles-mêmes, quand elles auront pris leur autonomie.

La « Citédes femmes » est un bon exemple pour comprendre comment « prendre » cette autonomie. Le film d’Alejandra Riera [2] montre le lancement de ce projet porté par le Refdaf. Il a démarré en décembre 2002 et concerne 325 femmes de la région de Dakar, dont les points communs sont le mal-logement, les faibles revenus et la volonté de s’en sortir. Elles ont mis leurs économies dans une coopérative d’habitat afin de pouvoir acheter une parcelle. On voit, dans ce film, les femmes découvrir pour la première fois le site sur lequel elles auront leur parcelle, se l’approprier, dessiner sur le sol une maquette géante de leur cité en traçant les contours des maisons, de l’école, du marché. Elles veulent en faire un endroit « où il fait bon vivre » et pas une « cité dortoir »...

Le projet a beaucoup avancé depuis ce moment où Alejandra filme la première visite du site. Plus de 70 millions de francs CFA (environ 106 000 €) ont été épargnés en trois ans. Cet automne, 100 femmes ont obtenu leur première parcelle de la commission d’attribution, et les autres continuent à cotiser pour la prochaine commission. Ces terrains sont à elles, ils leur appartiennent, ils sont le fruit de leurs économies. Grâce à l’aide de spécialistes, elles et leur famille vont participer à la construction de leur maison. Elles seront formées pour cela. Elles ont décidé de bâtir une crèche, qui pourra recevoir quotidiennement les nourrissons, donnant ainsi aux mères le temps de se consacrer à leurs activités économiques, sociales, citoyennes et culturelles. Il y aura aussi une école pour les enfants en âge d’être scolarisés, y compris, évidemment, les filles.

Ces femmes ont appris à ré-habiter chez elles. Quel regard portent-elles sur les jeunes venus de toute l’Afrique de l’Ouest prêts à risquer leur vie en haute mer pour rejoindre les Canaries puis l’Europe ?

Cela me fait beaucoup de peine. Ceux et celles qui partent, parce qu’il y a aussi quelques femmes, sont très jeunes. La moyenne d’âge doit être 20 ou 25 ans, les plus jeunes ont une douzaine d’années. Une femme est venue me voir il y a peu. Elle habite près de la côte. En peu de temps, vingt-quatre jeunes de son village sont morts comme ça. Quand on voit les risques qu’ils prennent avec les cayucos, ces fragiles barques de pêche à fond plat, on pourrait penser qu’ils sont fous. Mais en fait ces jeunes ne sont pas fous du tout, ils ont beaucoup d’espoir. Ils veulent vivre, ils veulent tellement vivre qu’ils sont prêts à tout. Pourquoi font-ils ça ? Parce que toutes les autres portes de l’Europe ont été fermées. Jusqu’en 2005, ils essayaient de passer par la voie terrestre, par Ceuta et Melilla. Mais le Maroc et l’Espagne, de concert, ont réussi à verrouiller ce côté-là. La voie du consulat étant totalement fermée, il ne reste plus que la mer. Les gens ne se jettent pas comme ça dans le vide. Ils y vont car ils savent que certains arrivent à destination. Je suis allée dans différentes familles dans les quartiers de Dakar et j’ai interrogé les femmes, les mères et les enfants. Les jeunes hommes, je leur déconseille de partir par la mer. Mais ils me disent : « On tente seulement ». Je leur dis que c’est très risqué, que c’est presque sûr qu’ils vont vers la mort. Ils me disent : « Non, l’homme ne va jamais vers la mort, mais des fois c’est la mort qui vient vers l’homme et ça on n’y peut rien ». Il y a ce fatalisme. De toute façon, ils pensent qu’ils n’ont rien à perdre.

Le départ, c’est aussi une tradition en Afrique de l’Ouest...

Nous sommes de grands voyageurs. Il y a une femme qui m’a marquée, une vendeuse de poissons. Elle part de chez elle à 4 h du matin pour aller acheter du poisson sur la plage, ensuite elle va le vendre au marché, et parfois elle fait le tour des quartiers avec sa bassine sur la tête. Quand je lui ai demandé ce qu’elle en pensait, elle m’a dit : « Je ne te cacherai pas que j’ai sept enfants. L’aîné est né handicapé, il ne peut pas travailler, j’ai eu trois filles qui se sont mariées et qui vivent maintenant dans la famille de leur mari, et j’ai trois garçons, ils sont allés un peu à l’école, mais on n’a pas pu les laisser continuer, ils ont dû travailler. L’un est mécanicien et les deux autres sont ébénistes : ils sont apprentis depuis dix ans, car on n’a pas les moyens de leur créer une petite entreprise. Nous, on va être bientôt à la retraite ». Les garçons, en Afrique, pensent que c’est leur rôle de subvenir aux besoins de leurs parents, c’est comme ça. Ça n’existe plus en Europe. La retraite chez nous, il n’y en a pas. Même les plus jeunes enfants vendent des cacahuètes pour aider leurs parents. La dame m’a dit : « Dans toutes les familles comme la mienne la mère nourrit le secret espoir qu’au moins l’un de ses garçons parte. Au moins, il pourrait financer les ateliers pour les autres ». Parce qu’ils ont vu ça ailleurs. Ils ont des amis qui sont partis et qui ont appelé au bout de quinze jours : ils étaient en Espagne. Quand ils arrivent aux Canaries, ils peuvent être 700, les Espagnols les trient : ils en prennent une partie et les laissent disparaître dans la nature, c’est une manière de leur dire d’aller chercher du travail. Ils leur donnent 30 € chacun. Alors les jeunes appellent, c’est l’effet des moyens de communication, parce qu’il y a partout des portables, même dans les villages. Ils travaillent dans la cueillette des tomates ou du raisin et sont payés environ 40 € par jour (25 000 francs CFA) : c’est une fortune chez nous, ils sont heureux ! Ceux qui travaillent à Dakar dans un garage touchent à peine cette somme à la fin du mois, ça fait une différence !

Certains jeunes arrivés en Europe ne cherchent-ils pas aussi à rassurer leurs parents, en leur disant que tout va bien, même s’ils vivent dans des conditions très difficiles ?

Bien sûr ! Mais s’ils trouvent un travail, ça va. Ils gagnent toujours plus que les jeunes maçons de Dakar qui fabriquent mille briques dans la journée, qui sont exténués et qui ne gagnent presque rien. Le fait de pouvoir aider la famille ça les valorise, même si c’est difficile. Alors que quand ils sont auprès de leur famille, sans travail ou sans argent pour les aider, ils se sentent inutiles, comme s’ils ne valaient rien.

La famille continue donc de jouer un rôle moteur dans le départ ?

Le deuxième garçon d’Ouli, la vendeuse de poissons, lui a demandé de rassembler toutes ses économies. Elle cotise dans des tontines. Elle m’a dit que si elle touchait sa tontine de 500 000 francs CFA, à peu près 700 €, elle lui paierait le départ. Je lui ai dit : « D’accord, mais pas dans les pirogues ». Mais ça, ça ne passe pas.

Est-ce que se met en place un savoir des parcours, des embûches et des législations dans les pays d’« accueil » ?

Les gens savent tout des frontières qui se ferment, qui s’entrouvrent. Ceux qui arrivent appellent et racontent. Ceux qui reviennent aussi. Il y a sans doute aussi des rumeurs, de fausses informations qui circulent. J’ai rencontré un jeune dont la barque s’est brisée en haute mer. Quand il est revenu chez lui il était épuisé, il avait échappé à la mort. Lui dit : « Jamais plus. Ce que vous voyez là, ce n’est pas la mer. La mer, c’est derrière ». Mais il y en a d’autres qui disent : « Dès que j’ai suffisamment d’argent, j’y retourne ».

Savent-ils que tel pays régularise ou que tel autre durcit sa législation ?

Ça, c’est plus difficile à dire. Je crois qu’ils ne savent pas précisément. Ils décident plutôt d’aller à tel endroit parce qu’ils y ont un frère ou un ami. L’effet d’« appel d’air » dont parle Nicolas Sarkozy, c’est en grande partie du fantasme.

Même si les frontières entre migrants et passeurs sont perméables, comment ces derniers sont-ils perçus par la société sénégalaise ?

Les familles les paient pour emmener leurs enfants. Elles leur font confiance, ce sont parfois des amis. Il n’y a donc pas de rancœur. Les policiers font semblant de patrouiller devant la côte. De temps en temps ils attrapent une barque, les journaux en font leurs gros titres. Les candidats au voyage sont relâchés, les passeurs sont placés en garde à vue à Mbour où ils passent en procès, certains vont en prison. Et ça recommence. Tout cela pour montrer que le Sénégal fait des efforts pour retenir ses ressortissants. Mais en fait les pouvoirs publics ne font pas grand chose : d’une part cela ne servirait à rien, d’autre part ils ne sont pas forcément mécontents de voir partir cette population sans travail. D’une certaine manière ils se rendent complices, car ce sont eux qui vendent les gilets de sauvetage, obligatoires sur les pirogues depuis 2002. Pendant des mois on leur en demande trois ou quatre par jour, puis 150 d’un coup : et ils ne s’en étonnent pas ! Le gasoil, c’est pareil. C’est l’administration qui le vend. Et tout le monde fait comme si de rien n’était ! Au fond, ça arrange bien l’État de voir disparaître ces jeunes qu’il considère, à tort ou à raison, comme dangereux.

L’accord bilatéral que le Sénégal a signé avec la France en septembre 2006 sur les questions d’immigration et de développement s’apparente donc à un jeu de dupes : Paris promet de l’aide financière afin de mieux fermer ses frontières, tandis que Dakar affiche sa détermination à réadmettre sur son sol ses ressortissants sans rien faire pour les retenir...

Le président de la République, Abdoulaye Wade, a déjà signé un accord de ce type avec l’Espagne, soi-disant pour retenir les gens. Aujourd’hui il rouspète en déclarant que les Espagnols ont promis de l’aide mais n’ont rien donné. Ce n’est pas tout à fait vrai : ils donnent de l’argent, mais uniquement pour surveiller les côtes, pas pour le développement. En septembre, des centaines de jeunes ont été rapatriés d’Espagne : ils les ont fait atterrir à Saint-Louis, parce qu’ils avaient peur des mouvements de protestation à Dakar. Ils leur ont remis 10 000 francs CFA pour rentrer chez eux (150 €). Eux disent qu’ils ont été vendus. Ces accords ne sont pas efficaces : tant que les jeunes n’auront pas de travail et que leurs familles vivront dans la pauvreté, ils essaieront de partir. Quant au volet co-développement de l’accord avec la France, il faut rappeler que d’une part l’Europe donne le minimum en matière d’aide publique au développement, et que d’autre part ce minimum est mal géré. L’argent passe d’un État à l’autre, mais en définitive 80% des fonds n’arrivent pas à destination, c’est-à-dire aux populations. Cela se perd dans la bureaucratie, les budgets de fonctionnement, et dans les coulisses aussi. Il faut entièrement remettre à plat la gestion et l’utilisation de cet argent, en diversifier les canaux d’acheminement, sinon cela ne sert à rien.

Pour continuer de faire le lien avec l’immigration, l’aide publique au développement, en termes de volume, est bien moins importante que ce qu’envoient les migrants dans leur pays d’origine. Comment sont utilisés ces fonds ?

Les Maliens de France, par exemple, envoient trois fois plus que ce que la France donne au Mali. Mais cet argent-là n’est pas très bien géré non plus. Les immigrés envoient certes beaucoup de fonds, mais pas pour créer des richesses. L’argent est utilisé pour des dépenses de prestige : on fait construire de grandes mosquées ou de grands immeubles. Il y a aussi des associations qui financent des puits ou des dispensaires, c’est très bien, mais souvent les infrastructures ne suivent pas, il n’y a pas d’infirmières, parce que ce n’est pas intégré dans un projet global. Et surtout ce ne sont pas des projets créateurs d’emplois et de richesses. Alors que, dans une région où il y a beaucoup de fruits et de légumes, le financement d’une unité de transformation pourrait être bien plus utile.

Ce dysfonctionnement s’explique aussi par l’organisation du milieu associatif en France : les structures concernées par les questions d’immigration et celles qui s’occupent de développement ne sont pas les mêmes et ne dialoguent pas assez. C’est un exemple, mais il est emblématique : au moment de la renégociation de la Convention de Lomé [3], le Gisti et la Coordination européenne pour le droit des étrangers à vivre en famille ont lancé une campagne européenne pour que les problèmes d’immigration soient pris en compte. En France, certains de leurs membres sont allés voir des responsables du Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID) et du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). En vain. Chaque association semble avoir son pré carré. Quand l’une d’entre elles marche sur les plates-bandes des autres, cela crée des drames. Comment remédier à cette situation ?

Je milite pour décloisonner tout cela. Je passe beaucoup de temps à faire des allers et retours entre les uns et les autres. Saint-Bernard m’a appris cela : comment tisser des relations et les conserver. Pour l’instant la France continue de me laisser venir. Quand je viens ici, je rencontre des organisations de femmes, d’immigrés, de sans-papiers. Je vais aussi souvent en Allemagne, où le réseau Kein mensch ist illegal joue un rôle moteur. Eux aussi organisent des actions communes dans tous les pays pour rendre la lutte mondiale. C’est comme ça que je vois l’avenir de la résistance, en créant des réseaux entre ici et là-bas. On ne peut pas avancer isolément. La bourgeoisie défend bien ses intérêts. Le seul moyen que nous ayons de défendre les nôtres est de rester connectés en permanence. Il est donc indispensable que les associations se parlent, non seulement celles de chez vous, mais aussi entre l’Europe et l’Afrique. Qu’elles se parlent, et qu’elles s’imposent face aux pouvoirs. Par exemple l’aide au développement ne doit pas rester aux mains des États. Les Français doivent savoir où va l’argent, à quoi il sert, comment il est utilisé. C’est normal, ils doivent pouvoir contrôler l’utilisation de ce qu’ils donnent. En cela le tissu associatif a un rôle central à jouer.

Un an après les événements de Ceuta et Melilla, vous avez participé cet automne au « Forum des migrants » organisé à Bamako au Mali par une coalition d’ONG d’Afrique de l’Ouest. Est-ce un début de connexion ? Quelle a été la tonalité des débats ?

J’ai le sentiment que quelque chose de très important s’est passé à Bamako : un espoir est né. Avant, les associations dialoguaient peu sur les questions d’émigration. Là, on s’est retrouvés, à l’initiative d’Aminata Traoré, avec des Maliens, des Sénégalais et des Guinéens. La force de ce Forum est d’avoir rassemblé autour d’une même table les associations et les rescapés du désert. Les jeunes ont pu parler sans honte de leur histoire traumatisante : il y a eu des débats entre ceux qui ont décidé de rester et ceux qui veulent repartir à tout prix. La première chose, c’est d’aider les refoulés à réapprendre à vivre ici, à avoir de nouveau confiance en eux et à trouver un métier. Certains, par exemple, ont obtenu une importante commande de vannerie pour le Gabon. Mais cela ne suffit pas : il faut aller au-delà pour parvenir à comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. À Bamako, nous avons pris conscience que nous, pays d’Afrique de l’Ouest, nous devions prendre en charge nous-mêmes les questions d’émigration, sans nous laisser imposer les problématiques et les solutions par les pays du Nord. Notre liberté, et notamment notre liberté de circulation, passe par le développement. Si nos jeunes avaient du travail, la porte du Nord ne leur serait pas fermée, et eux-mêmes seraient pressés de revenir. C’est donc nos États qu’il faut interpeller en créant des zones de contre-pouvoir. Mais c’est aussi l’ordre économique et politique mondial inégalitaire qu’il nous faut combattre. Après la traite des Noirs et la colonisation, les institutions internationales comme la Banque mondiale, le FMI et l’OMC continuent de dicter les règles au profit des grandes multinationales du Nord. Autre exemple : en signant les accords de pêche l’Union européenne contribue à piller nos richesses et à nous appauvrir, si bien que les jeunes, plutôt que de devenir ou de rester pêcheurs, prennent la mer pour s’en aller.

Vous parlez du développement comme d’un sésame. Pourtant les pays du Nord n’en font pas un outil d’échanges, mais un moyen pour que chacun reste chez soi. Financer la construction de puits, n’est-ce pas, comme le durcissement généralisé des législations en matière d’accueil des migrants, une nouvelle manière de construire des murs ?

C’est vrai. Les pays riches nous disent : « On va vous développer, comme ça vous resterez chez vous ». Mais ils se trompent ! Le développement ne nous empêchera pas de venir. Nous viendrons, car c’est un principe naturel d’aller voir ailleurs, mais cette fois-ci de manière volontaire et non plus contrainte. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut se mettre d’accord sur ce qu’est le développement. Le développement sans autonomie, c’est encore une manière, pour le Nord, de garder l’Afrique sous sa coupe.

Comment définiriez-vous une politique de l’hospitalité ?

Ce serait accepter de vivre avec l’autre, l’étranger. D’abord ce serait accepter de reconnaître que la population française se compose de vagues successives de gens venus d’ailleurs. Être Français, je ne sais plus très bien ce que ça signifie aujourd’hui. Ensuite, ce serait ne plus avoir peur de ceux qui veulent venir. Ce serait respecter la culture de l’autre et comprendre que chacun a à gagner à cette rencontre. La liberté de circulation, c’est pour cela que je me bats. Jusqu’en 1974 les gens allaient et venaient. Je me souviens de ce bateau, l’Ancerville, qui partait de Dakar pour aller quelque part en France, peut-être Marseille. Après 1974 ça a été fini. On ne pouvait plus partir, alors que les gens du Nord pouvaient continuer à venir au Sénégal. C’était incompréhensible. C’est à ce moment-là que les migrants sont devenus des sans papiers en France : du jour au lendemain le pays n’avait plus besoin d’eux officiellement, même si, dans les faits, les entreprises voulaient qu’ils restent pour pouvoir continuer à les embaucher à bas prix. Nicolas Sarkozy incarne cette politique d’inhospitalité. L’immigration est pensée selon les ¬besoins économiques du pays. Personne ne pense à inverser la problématique, en menant une politique migratoire fondée sur les conditions du développement. Ce serait cela, une politique de l’hospitalité. En fait les quotas ont toujours existé en France, d’une manière plus ou moins avouée, y compris en matière d’asile. Mais le ministre de l’Intérieur est le premier à le dire haut et fort. Même quand il régularise, comme cet été des familles avec des enfants scolarisés, il fait des quotas : au début de la procédure, il annonce qu’il y aura entre 6000 et 7000 personnes admises, et deux mois plus tard, comme par magie, il y en a 6924, alors même que toutes n’ont pas eu leur rendez-vous dans les préfectures. Cela montre le manque de sérieux de ce Monsieur. Les personnes « régularisées » représentent le quota des travailleurs sélectionnés pour entrer sur le marché régulier de l’emploi, pas le nombre de personnes répondant aux critères. Les 23 000 autres vont, elles, entrer dans le marché parallèle. Car, malgré les menaces d’expulsion, la plupart d’entre elles resteront ici sans papiers.

La politique répressive est aussi une politique du signal. Comme disait Charles Pasqua, le but est d’adresser un message aux gens de « là-bas », pour les décourager de venir. D’ailleurs, l’un des problèmes des associations est qu’en affirmant qu’il est de plus en plus difficile de s’installer en France, elles jouent le jeu du pouvoir qui cherche justement à leur faire dire cela. Vis-à-vis des sans papiers présents sur le territoire, le message est différent, mais du même ordre : « Taisez-vous, restez invisibles et vous n’aurez pas de problème »...

Le gouvernement veut supprimer la visibilité de la pauvreté. À Sangatte, on disperse, mais on ne supprime pas la venue des gens. Les tentes distribuées aux SDF sont insupportables parce qu’elles se voient, alors on les supprime. Idem à Cachan : le squat était devenu intolérable parce qu’il devenait trop gros. Donc on expulse, on disperse. On supprime la visibilité de la pauvreté, mais on organise la précarité, comme le fait la loi Sarkozy en supprimant le principe de la régularisation de plein droit après dix ans passés sur le territoire.

Liberté de circulation et droit au logement, Cachan a montré à quel point les deux étaient inséparables, même si tous les occupants du squat n’étaient pas des sans papiers. Cela fait-il une grande différence avec Saint-Bernard ?

Oui. Une très grande différence : à Saint-Bernard, toutes les familles avaient un logement. À Cachan, ce n’était pas le cas et cela leur a compliqué la tâche. C’est peut-être pour cela que le mouvement a eu du mal à prendre, même si, comme à Saint-Bernard, on a vu défiler beaucoup de personnalités du théâtre et du cinéma. Autre différence : alors que Saint-Bernard est dans Paris, Cachan est en banlieue. Cette lutte posait un triple problème : celui des papiers, du logement et des banlieues.

Cachan, dix ans après Saint-Bernard : n’est-ce pas un constat d’échec ? Le programme socialiste reste très prudent sur les questions d’immigration. Ségolène Royal propose, comme Nicolas Sarkozy, de réguler l’entrée des étrangers en fonction des besoins économiques du pays. On a l’impression que la bataille de l’opinion est gagnée, comme en témoigne la vitalité du Réseau éducation sans frontières, qui fonctionne sur les liens de proximité. Et pourtant, politiquement, les curseurs n’ont pas bougé, voire ont régressé...

Je ne le vois pas en termes d’échec. Saint-Bernard a quand même réussi à imposer les sans papiers dans le débat. Dix ans plus tard, Cachan, même si les conditions ont été très dures, montre que les étrangers sont debout et qu’ils sont capables de mobiliser autour d’eux. Je me dis qu’il y a un nouveau départ, une nouvelle dynamique qui se recrée. Des gens qui ne luttent pas, voilà ce qui m’inquiète. Tant que les gens sont debout et mobilisés ensemble pour défendre leurs droits, il y a de l’espoir. Et puis, comme lors de Saint-Bernard, les sans papiers sont de nouveau parvenus à créer un réseau de solidarité qui les dépasse, qui concerne la société dans son ensemble : des associations qui ne se parlaient plus ont recommencé à se mettre autour d’une table, des gens de droite, de gauche, des voisins, des enseignants, des directeurs d’école ont appris à se connaître et à travailler ensemble autour du soutien pour tel ou tel enfant. Ce n’est pas rien.

Est-ce que le terme de sans papiers convient toujours pour définir le nouveau contexte de la politique migratoire, marqué notamment par le durcissement continu de la législation régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France ?

Même s’il est apparu un peu avant, le terme de sans papiers s’est imposé dans l’espace public au moment de Saint-Bernard. L’objectif était d’inventer un mot pour changer le regard de la société. Clandestins, cela plaçait les étrangers dans l’illégalité, la délinquance. Sans papiers, cela expliquait leur situation par un déni de droit de la part de l’administration. C’était aussi les inscrire dans un mouvement plus large, qui était celui des « sans ». Mais c’est vrai que le terme n’est pas parfait. Ce « sans » les assigne à une position de victime, ce qui est à la fois juste et problématique. Sans doute faudrait-il inventer un nouveau terme.

Avec la dernière loi Sarkozy, la menace est mise sur les expulsions, même si on sait qu’en définitive tout le monde ne sera pas expulsé parce que cela coûte trop cher et que les entreprises ont besoin de main-d’œuvre peu coûteuse. Le risque d’être expulsé, c’est la politique du signal évoquée plus haut. Alors pourquoi ne pas les appeler les expulsables ? Ou les irrégularisables, si on considère que ce qui prévaut est le verrouillage de la régularisation ?

Ces deux termes me paraissent trop négatifs. Peut-être faudrait-il regarder ce que font les autres pays. En Angleterre, ils disent illegals, comme en Allemagne illegalen. En Espagne, c’est clandestinos, mais, depuis le mouvement des sans papiers français, les soutiens et les immigrants parlent aussi de sin papeles. En Allemagne d’ailleurs aussi, certains utilisent sans-papiers, comme ça, écrit en français, depuis 1996. Ils disent aussi Gastarbeiter : le travailleur invité. C’est une idée qui me plaît.

Notes

[3Accord de coopération commerciale signé en 1975 entre la CEE et 70 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (dits pays ACP), remplacé en 2000 par l’accord de Cotonou.