avant-propos

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Que l’hospitalité s’invite dans le débat politique paraît ressortir, selon les points de vue, de l’évidence ou de la confusion. Évidence : le sentiment de scandale qu’inspire le sort aujourd’hui fait aux étrangers fait de l’exigence d’accueil l’un des vecteurs de politisation majeurs de notre temps, l’un des seuls à déverrouiller régulièrement la barrière qui sépare le public de l’intime. Depuis la pétition initiée, en 1997, par des cinéastes affichant contre les lois Debré leur résolution d’héberger des étrangers en situation irrégulière, jusqu’à la mobilisation du réseau RESF, en passant par la solidarité des habitants de la région de Sangatte, l’hospitalité a ces dernières années conduit des individus à opposer, en une étrange métonymie, l’ouverture de leur espace propre à la fermeture du territoire, jouant paradoxalement de la souveraineté du « charbonnier maître chez lui » contre la souveraineté politique même. À cet aiguillon taraudant, les adversaires de telles mobilisations opposent d’habitude l’hétérogéneité d’un tel principe vis-à-vis de l’ordre politique : soit pour renvoyer l’invocation du devoir d’hospitalité à une inconditionnalité d’ordre moral ou religieux, sans rapport avec les contraintes et les limitations qu’implique la gestion raisonnée d’un territoire ; soit pour la rejeter du côté d’une attention infra-politique aux manières d’accueillir et de recevoir, attention certes délicate mais guère transposable, de la relation privée que chacun peut entretenir avec son hôte singulier, vers une action publique par principe dégagée de la considération des personnes. En bref, invoquer l’impératif d’accueil ou s’indigner de ses transgressions brutales reviendrait à manquer le registre propre du politique, là dans les contingences dont celui-ci doit bien s’accommoder, ici dans la hauteur de vue qu’il requiert.

Le dossier que nous présentons voudrait ébrécher et cette évidence de l’hospitalité, et les objections qui lui sont opposées. D’une part, que l’hospitalité appartienne aux universaux d’une politique progressiste n’a, en soi, rien d’évident — ce qui en rend le surgissement d’autant plus intéressant. Pour quatre raisons au moins, qu’on croisera au fil des pages.

1. D’abord, cette mise en avant est inséparable d’une conjoncture singulière, qui voit diverger le commerce des choses et le « commerce » entre les hommes, dans une circulation généralisée des marchandises que ne redoublent ni la liberté de circulation ni la fréquentation réciproque des sociétés.

2. Ensuite, cette situation neuve fait affleurer un sentiment politique, qui fait de l’affront fait à l’étranger une rebuffade envers le pauvre, lie la lutte contre l’injustice à celle contre l’entre-soi : expérience dont on ne minorera pas la singularité, tant le rassemblement des deux questions sous l’égide de l’hospitalité constitue peut-être moins un invariant anthropologique qu’une particularité occidentale — ce qui n’invite certes ni à relativiser la portée ni à glorifier la supériorité d’un tel principe, mais oblige à en prendre la mesure, dans une confrontation où la rencontre des autres renseigne sur la manière dont notre rapport à nous-mêmes passe tout entier par eux.

3. D’autre part, on ne minorera pas combien l’invocation de l’hospitalité oblige celui qui s’y risque à se situer sur un registre impur, où les arguments circulent d’un bord à l’autre, où des positions adverses se soutiennent des mêmes comparaisons entre le pays et la maison, où l’internationalisme doit en passer par une rhétorique distinguant l’autochtone de l’étranger qu’il reçoit.

4. Enfin, on verra dans cette ambiguïté l’écho dans le champ des discours du trouble, du danger et de l’incertitude qui saisissent quiconque pratique effectivement l’hospitalité — laquelle n’institue de monde habitable qu’en obligeant chacun à faire un pas au-dehors, en bordant l’intimité du foyer d’une zone obscure où, littéralement, « on n’est plus chez soi », zone sans laquelle pourtant le foyer même perdrait son sens. C’est cet espace risqué qu’aménagent, manifestent et conjurent les rituels traditionnels, c’est lui encore que traversent les tentatives pour nouer un lien dans la langue des autres, et pour les accueillir dans la sienne : tout le contraire d’une certitude, ou d’un confort de la pensée.

Nulle évidence, donc, mais un seuil. C’est ici que les objections ci-dessus évoquées tombent en quelque sorte toutes seules. En rejetant l’exigence de l’accueil du côté des grands principes ou des politesses futiles, en prétendant par là expulser ces deux ordres de préoccupations de la sphère de l’action publique, ces objections dénient la dimension médiatrice de la politique. Il y a entre les lois de l’hospitalité et la raison politique une profonde homologie : il s’agit, ici comme là, de monnayer des impératifs nécessairement exorbitants en de menues façons de faire, en conventions, en échanges et en gestes. Prétendre l’ignorer, rêver d’une politique sans seuils, ce n’est pas seulement faire preuve de barbarie ou se conduire en rustre ; c’est nier la politique elle-même.