Vacarme 38 / lignes

l’affaire des dessins de Mahomet / 2

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Dans le numéro 36 de Vacarme, Jeanne Favret-Saada entamait une enquête sur l’« affaire des caricatures » par un premier volet portant sur la politique « raciste » du Danemark envers ses « musulmans ». Six mois plus tard, après avoir rencontré des protagonistes de l’affaire, l’auteure revient sur le rôle joué par le journal Jyllands-Posten et les accusations de racisme portées contre lui.

En 1989, la gauche (tant danoise qu’européenne) soutient massivement Salman Rushdie, condamné à mort par l’ayatollah Khomeini pour Les Versets sataniques. En 2005, une grande partie de la gauche adopte une position inverse lorsqu’un journal de droite, le Jyllands-Posten, publie douze dessins représentant Mahomet afin de tester l’hypothèse d’une autocensure des artistes danois, qui craindraient les réactions des islamistes. Le Jyllands-Posten est alors blâmé pour sa « provocation raciste » des « immigrés », dont les « leaders religieux » exigeraient à bon droit des excuses. Une position qui sera maintenue tout au long de la crise.

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Au printemps dernier, je prévoyais d’écrire deux articles dans Vacarme sur cette affaire des dessins de Mahomet. Le premier, « Le petit pays qui se croyait seul », est paru dans le numéro d’été. Il portait sur le rapport que ce pays avait établi avec ses immigrés et montrait le succès récent, dans l’opinion, d’un racisme (fondé sur l’exaltation d’une culture danoise commune — plutôt que sur l’ethnicité) qui avait pris pour cible exclusive les « mahométans ». Selon moi, cette orientation avait triomphé en 2001 avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de libéraux et de conservateurs qui avaient admis dans leur coalition parlementaire un parti d’extrême droite, le Parti du Peuple Danois (PPD).

Le second article porterait sur l’affaire elle-même. Un séjour au Danemark, en octobre et novembre 2006, m’aiderait à mettre en perspective les données de presse que j’avais réunies. Avant mon départ, je pensais à peu près ceci. Le journal qui a suscité le scandale, le Jyllands-Posten, soutient en effet le gouvernement. Toutefois, dans le numéro du 30 septembre 2005 où il a publié les dessins incriminés, il ne s’en est pas pris aux immigrés musulmans ni à l’islam comme tel mais aux seuls islamistes. Lesquels se sont empressés de relever cette « provocation » et de l’organiser en protestation internationale contre l’islamophobie supposée du Jyllands-Posten et du gouvernement danois. Et ils ont été soutenus par des hommes politiques et des intellectuels : que ceux-ci soient de gauche ou de droite, ils ont nié que la liberté d’expression soit là en jeu et que cette affaire ait été montée en épingle par des islamistes. À les entendre, rien ne se serait produit si le journal n’avait blessé les sentiments religieux des « musulmans » et si le gouvernement n’avait eu cette politique « raciste » d’immigration et d’intégration.

Je souhaitais rencontrer au Danemark certains protagonistes de l’affaire, ainsi que des intellectuels, des journalistes ou des hommes politiques qui avaient perçu l’enjeu de la liberté d’expression. En particulier à gauche, où ils étaient peu nombreux. Pour amorcer le débat, je leur ai adressé une traduction en anglais du « Petit pays qui se croyait seul ». À ma stupéfaction, presque tous ont blâmé, avec une grande sévérité, mon emploi du mot « raciste » pour qualifier leur pays — notamment dans un sous-titre de l’article, « Le racisme au pouvoir ». Selon eux, ni le gouvernement Rasmussen ni même le Parti du Peuple Danois ne sauraient être qualifiés de « racistes » — du moins si l’on excepte, pour le PPD, sa Section Jeunes et quelques individualités marginales. Il faudrait au contraire rendre grâces à sa fondatrice, Pia Kjærsgaard, d’avoir depuis dix ans combattu l’esprit politically correct du débat public sur l’intégration et d’avoir suscité dans l’opinion un nouvel abord du problème. Ces critiques appellent deux remarques.

D’une part, un correctif. Dans « Le petit pays qui se croyait seul », j’ai en effet pratiqué un amalgame, en toute naïveté, entre les positions du gouvernement (libéral-conservateur) et celles du Parti du Peuple Danois : une politique d’intégration libérale peut en effet n’être pas « raciste ». J’en donnerai deux exemples. Premièrement, lors de la campagne électorale de 2001, Fogh Rasmussen a eu l’habileté de réserver l’annonce de sa future politique d’immigration à un public d’immigrés pakistanais, réunis dans une mairie pour célébrer la fête de l’Indépendance du Pakistan : « Vous êtes vraiment les bienvenus au Danemark si vous désirez y travailler et apporter votre contribution à la société, pas si vous venez pour vivre de l’aide sociale. » Et il définit l’esprit des lois qu’il fera voter : « Les nouveaux immigrants n’auront qu’un accès restreint aux droits sociaux. Mais pour peu qu’ils travaillent et qu’ils contribuent au système, ils auront les mêmes droits que tous les Danois. » Il est vivement applaudi. Deuxième exemple : tout au long de la campagne électorale de 2001 et de façon constante depuis son élection, Fogh Rasmussen n’a cessé de rejeter des propositions de lois sur l’immigration qu’il estime inconstitutionnelles, ou en contradiction avec les traités internationaux signés par le Danemark, ou enfin simplement discriminatoires — visant une fraction spécifique des habitants définie par l’origine ethnique. La plupart de ces propositions de lois viennent du PPD, mais certaines viennent du parti libéral, le propre parti du candidat puis Premier ministre.

D’autre part, une remarque d’ensemble. Mes interlocuteurs n’ont pas admis ma distinction entre un racisme classique (selon lequel les caractères héréditaires d’un groupe humain déterminent les conduites de ses membres) et un racisme différentialiste ou culturel, qui fait par exemple de l’appartenance religieuse supposée des « immigrés » un destin qui fixerait irrévocablement leurs conduites. Ils ont nié avec force que Pia Kjærsgaard adhère à une forme classique de racisme, ce dont je peux à la rigueur convenir, mais ils ont fait une totale impasse sur son engagement constant dans le second [1]. Quant aux rapports de Kjærsgaard avec ses « marginaux » (adeptes, eux, d’un racisme classique), je maintiens que les responsables que j’ai cités ne sont pas spécialement marginaux et que leur leader les défend de manière systématique dès lors qu’ils sont taxés de « racisme ».

Tout de même, cette étrange situation pose la question de savoir pourquoi mes interlocuteurs — surtout ceux qui viennent de la gauche — ont une telle impossibilité à reconnaître l’existence, dans leur pays, d’un racisme différentialiste. Car chacun sait que, depuis une quarantaine d’années, il constitue la forme la plus courante (parce que la plus présentable) du racisme en Europe : qu’on puisse le trouver au Danemark n’a rien d’étonnant. En outre, les gens que j’ai rencontrés ne sont pas de ces naïfs qui assurent que le peuple danois a révoqué, une fois pour toutes, « le racisme » au cours des années 1930.

Mon impression est plutôt celle-ci : les objections à mon travail viennent aprèsl’affaire des dessins de Mahomet, après d’innombrables débats qui ont progressivement conduit les critiques des islamistes à rejeter tout racisme culturel et à construire une position politique qui parvienne à l’éviter. Et c’est cela, au fond, qu’il convient d’enregistrer comme le principal résultat de ces événements.

Mon passage au Danemark s’est effectué au moment même — en octobre-novembre 2006 — où ces nouvelles orientations s’exprimaient, et où elles rencontraient l’adhésion d’un large public. Comme le montre le livre de Karen Jespersen et Ralf Pittelkow, Islamister og naivister — et anklageskrift (Islamistes et naïvistes. Un acte d’accusation) [2]. Les deux auteurs ont été des membres éminents du parti social-démocrate : Karen Jespersen était ministre de l’Intérieur et Ralf Pittelkow conseiller du Premier ministre avant la chute de la gauche en 2001. Pendant des années, ils s’étaient sans succès opposés à la politique cahotante de leur gouvernement en matière d’immigration. Ainsi qu’il est fréquent au Danemark, le cabinet libéral-conservateur qui a succédé au cabinet social-démocrate s’est appuyé, entre autres, sur un rapport de Karen Jespersen, écrit peu avant les élections de 2001, et sur les dossiers qu’elle avait préparés en vue d’une politique alternative [3]. Le livre de Jespersen et Pittelkow, paru au début septembre, a connu six réimpressions en l’espace de trois mois, et il a suscité quantité de débats publics dans lesquels les anciennes positions différentialistes paraissent abandonnées : désormais tous les étrangers seraient les bienvenus au Danemark à condition qu’ils acceptent ses valeurs politiques fondamentales, telles que les définit la Constitution.

Tout en appréciant le fait que mes contradicteurs aient franchi ce pas, je dois cependant noter que certains d’entre eux — surtout les hommes et les femmes politiques — n’ont pas toujours tenu un discours aussi pur de toute connotation discriminatoire [4]. Sans doute s’attaquaient-ils à une question particulièrement difficile.

Les gens que j’ai rencontrés avaient perçu depuis quelques années déjà la nécessité d’une politique de l’immigration et de l’intégration qui s’en prenne aux causes sociales de l’islamisme. En vrac : la concentration des immigrés dans des quartiers selon leur origine ethnique, la ghettoïsation de populations vivant exclusivement de droits sociaux, la reproduction à l’identique des structures d’autorité traditionnelles entre les sexes et les générations, l’ignorance du danois, le chômage, l’emprise des imams fondamentalistes, l’activisme des groupes islamistes... Or le discours compassionnel sur l’immigration, porté depuis trois décennies par les relativistes culturels — de droite aussi bien que de gauche — constituait l’obstacle premier à l’édification d’une telle politique. Les intellectuels de gauche avec qui je me suis entretenue n’ont jamais adhéré à aucune forme de racisme mais ils n’ont pas été entendus dans leur dénonciation de l’islamisme. D’autres — plutôt des hommes ou des femmes politiques — ont parlé haut et clair, mais ils ont été aussitôt taxés de racisme et rejetés vers la droite [5]. Seul le Parti du Peuple Danois, il faut l’admettre, a réussi à faire passer ces arguments dans l’opinion, bien qu’en les assaisonnant de racisme différentialiste.

Vu l’espace réduit d’un article, je ne peux ici montrer la manière dont l’affaire des dessins de Mahomet a conduit ceux qui critiquent l’islamisme à abandonner, au bout de quelques mois, tout racisme : je m’en expliquerai dans un livre que je prépare à ce sujet. Je me contenterai d’évoquer les préalables et le commencement de l’affaire tels qu’ils m’apparaissent aujourd’hui, après que j’ai suivi ses développements jusqu’au début novembre 2006 et que j’ai rencontré certains de ses protagonistes au Danemark [6].

avant l’affaire

Kaare Bluitgen, un militant connu de l’extrême gauche tiers-mondiste, vit depuis trente ans dans un quartier d’immigration où résident beaucoup de réfugiés palestiniens [7]. Il enseigne, réalise des films engagés, écrit des romans pour adolescents (le parcours de garçons scandalisés par l’injustice et poussés à se lancer dans des luttes politiques en Amérique latine ou en Palestine) et des essais sur le caractère multiculturel de la société danoise. En 1998, Au bénéfice des Noirsporte sur l’expérience de ses propres enfants à l’école publique du quartier : ils ont été trop souvent discriminés, battus et insultés par leurs condisciples immigrés. Bluitgen y raconte aussi la progression des islamistes, leurs attaques incessantes contre leurs coreligionnaires et le silence timoré de la population immigrée.

Les camarades politiques de Kaare Bluitgen s’empressent d’en faire un traître : « Il est passé à droite ». Traduire : il refuse désormais de défiler avec des groupes islamistes pour défendre les droits des Palestiniens [8]. Car, selon la gauche tiers-mondiste, il n’existe au Danemark aucune sorte de danger politique venant des islamistes. La poignée de terroristes présents sur le territoire relève des services spéciaux, et l’engagement récent, dans leurs rangs, de jeunes « descendants d’immigrés » s’explique par le seul « racisme » danois. Pour le reste, cette gauche ne connaît que des « minorités ethniques persécutées » : un groupe compact de « victimes », dépourvu de divisions internes, et qu’il convient de défendre en bloc [9]. Elle considère comme autant de fictions bâties par des « racistes » et par la « droite » tout propos qui imputerait aux islamistes des objectifs politiques précis : d’une part, envers les immigrés issus de pays musulmans (les réduire au statut de « musulmans » et les contraindre à reconnaître le leadership d’imams fondamentalistes) ; d’autre part envers l’État et la société danoise (leur imposer une gestion séparée des « musulmans » et la présence publique d’un islam intégriste).

En 2005, toujours dans l’idée de contribuer à la compréhension interculturelle, Kaare Bluitgen écrit un ouvrage destiné à enseigner aux adolescents danois la vie de Mahomet. Mais le syndicat des illustrateurs du livre, consulté sur le choix d’un dessinateur, n’en trouve aucun qui accepte ce travail. Tel s’est fait dire par un islamiste que la représentation de Mahomet était un interdit pour tous, musulmans et non-musulmans ; tel autre craint de subir le sort du réalisateur néerlandais Theo van Gogh, assassiné aux Pays-Bas en 2004 ; un troisième se souvient de la mésaventure de cet assistant d’université qui, toujours en 2004, s’est fait enlever et violemment tabasser par des islamistes pour avoir lu tout haut dans un cours des versets du Coran.

Ce dernier incident vaut qu’on s’y arrête. L’assistant était un immigré juif du Maroc. Il voulait montrer à ses étudiants les différentes manières de psalmodier le texte sacré. Peu après, un groupe d’hommes l’a enlevé sur le campus, enfermé dans une camionnette et roué de coups. On l’a retrouvé au cours de la nuit, gisant dans son sang. Les agresseurs n’ont pas été identifiés, mais, plus grave, l’Université n’a pas protesté ni manifesté la moindre solidarité envers cet enseignant. Ce qui a provoqué la réaction d’un intellectuel de grande réputation, Fredrik Stjernfelt, directeur de Kritik et professeur de littératures nordiques à l’Université. Il a déclaré dans la presse que tous les enseignants danois devraient lire des versets du Coran à leurs élèves, pour démontrer qu’ils en ont le droit [10]. Dans le même article, Stjernfelt a fait état de deux cas de violences pratiquées par des islamistes contre des immigrés venus de pays musulmans. Mais cette prise de position n’a rencontré aucun écho, ni dans la gauche ni dans le corps professoral — lui aussi grand défenseur de la relativité des cultures et donc négateur de la réalité de l’islamisme.

Revenons à Kaare Bluitgen. Au cours du mois de septembre 2005, il raconte, dans une interview à l’agence de presse danoise, ses difficultés à s’adjoindre un illustrateur : il en a enfin déniché un, mais qui, par prudence, refuse de signer son œuvre. Peu importe que ces craintes soient provoquées par des menaces directes ou qu’elles soient fantasmées par les artistes : il existe donc bien au Danemark une peur des fondamentalistes musulmans. Le Jyllands-Posten dépêche un journaliste chez Kaare Bluitgen qui en sourit encore : « Au début, il ne me croyait pas du tout, vraiment pas du tout. » L’écrivain y voit la preuve que le journal n’était pas en quête d’une provocation sensationnelle. Le rédacteur en chef met au travail une équipe de reporters, qui « ont fait une enquête très précise, très professionnelle ». Ils découvrent ainsi que le cas de Bluitgen n’est pas unique : par exemple, les traducteurs danois d’un essai de la Néerlandaise Ayaan Hirsi Ali, elle aussi condamnée par les assassins de Theo van Gogh, refusaient de signer leur travail. (La liste des cas d’autocensure artistique enregistrée à cette époque par le Jyllands-Posten ayant été plusieurs fois publiée dans la presse, je n’y insiste pas.)

C’est alors que le journal monte une expérience in vivo : afin de tester l’hypothèse selon laquelle les artistes danois s’autocensureraient par crainte des islamistes, le Jyllands-Posten écrit aux membres du syndicat des illustrateurs de presse pour leur demander de dessiner Mahomet « comme ils le voient », pas nécessairement sous forme de caricatures. Douze sur quarante d’entre eux envoient leurs dessins, publiés le 30 septembre 2005 avec un ensemble d’articles qui en constituent le contrat de lecture, « Les visages de Mahomet ».

« les visages de Mahomet »

À l’instar du gouvernement, le Jyllands-Posten a toujours parlé de l’immigration sur un ton « ferme et juste » [11]. Il salue les réussites des immigrés — ce pourquoi il a gagné un prix de l’Union Européenne en 2003 — et il fustige tous ceux qui font obstacle à l’intégration. Au premier rang desquels les imams fondamentalistes. Le journal met en évidence le refus de certains d’entre eux de condamner avec netteté Osama ben Laden ou Mohammed Bouyeri, l’assassin de Theo van Gogh. Il cite celles de leurs déclarations sur les sites internet qui contredisent leurs propos officiels ; certains prêches particulièrement sexistes dans les mosquées ; telle rencontre des imams avec le Premier ministre, en principe consacrée à l’intégration, au cours de laquelle ils lui demandent de censurer les médias. Bref, quand l’affaire des dessins de Mahomet commence, le Jyllands-Posten est en guerre avec eux depuis longtemps déjà.

Le 30 septembre 2005, l’éditorial du rédacteur en chef, Carsten Juste, les attaque frontalement. Eux, et non pas l’islam comme tel : « Les musulmans qui portent l’image publique de l’islam — au-delà desquels on trouve, par bonheur, une ample majorité, silencieuse et plus raisonnable — [...] ont une caractéristique commune : un sentiment gigantesque, démesuré, de leur propre importance. Cette suffisance les conduit à faire preuve d’une sensibilité exacerbée devant toute manifestation de désaccord, qu’ils interprètent comme une provocation. » Or ces « mollahs pompeux » convertissent les critiques de leur conduite personnelle en une insulte au Livre sacré, et il arrive que des fidèles, en toute bonne foi, se chargent alors de venger l’atteinte faite à la religion. On aura enregistré que le rédacteur en chef pose la question de l’autocensure des artistes dans un cadre conceptuel clairement défini : les imams fondamentalistes ne sont ni les musulmans, ni l’islam, ni même ceux qui assassinent autrui au nom de l’islam. Certes, il considère qu’ils sont échoués à l’« âge des Ténèbres » et qu’ils feraient mieux de profiter de nos Lumières pour en sortir : arrogance occidentale assurément, mais il n’y a rien là, à proprement parler, de « raciste » ou d’« islamophobe ».

Quant aux dessins de Mahomet, je n’en envisagerai qu’un seul, le plus problématique : la tête du Prophète coiffée d’un turban qui contient une bombe dont la mèche est allumée. Les adversaires du Jyllands-Posten au Danemark (et en Europe) ainsi que l’opinion du monde musulman l’ont compris comme un message « raciste » : l’islam, c’est le terrorisme. Les tribunaux danois, à trois reprises, ont rejeté cette interprétation du dessin. L’auteur, Kurt Westergaard, s’en est expliqué dans une interview : personnellement athée, il n’a aucun mépris envers l’islam ou son Prophète. Par contre, a-t-il précisé, « je n’ai aucun respect pour la version de l’islam qui sert d’aliment spirituel aux terroristes. Quand des parties d’une religion évoluent vers le totalitarisme et la violence, il faut protester. Nous [les caricaturistes] l’avons fait contre tous les autres ismes, nazisme, fascisme, communisme. Nous devons nous battre contre cela, avec les armes du caricaturiste — sa plume et son indignation. »

Serait-il néanmoins « raciste » ? Il suffit de le rencontrer pour que cette hypothèse soit ruinée [12]. Début octobre 2005, quand les menaces de mort se sont mises à pleuvoir sur les dessinateurs et que les imams fondamentalistes ont commencé à réclamer des excuses au journal, Kurt Westergaard a préféré faire face. Plutôt que de se cacher, il a invité chez lui Ahmad Kassem, un adjoint du leader Abu Laban. « On a longuement parlé du Moyen-Orient et on était à peu près d’accord sur tout. Sauf quand il a été question du Jyllands-Posten : cet homme croyait vraiment que le journal était entre les mains de forces très malfaisantes — les juifs et les Américains — et qu’il devait le démolir pour qu’il cesse d’attaquer les musulmans. Je lui ai dit qu’en 2003, le journal avait reçu le prix européen de la lutte contre la discrimination pour la façon dont il avait parlé des immigrés, ça ne l’a pas impressionné. Quand j’ai voulu parler des dessins, il s’est enfermé dans son ghetto intérieur et il a claqué la porte. » Westergaard a compris que les jeux étaient faits, que les dessins allaient fournir le prétexte à une opération politique de grande envergure. D’une façon générale, il estime « normal que des gens qui n’aiment pas la démocratie vivent dans une démocratie » et, le 14 octobre 2005, il a approuvé la manifestation pacifique des « musulmans en colère » contre le Jyllands-Posten. Mais depuis, il est en colère. Une colère politique, qui l’a protégé de la peur.

Notes

[1Beaucoup de mes interlocuteurs contestaient même que le qualificatif « d’extrême droite » s’applique au PPD. Je note pourtant que le Copenhagen Post, qui n’est pas un journal de gauche, l’emploie couramment.

[2Ignorant le danois, je n’ai pas lu ce livre, mais j’ai longuement rencontré Ralf Pittelkow le 19 novembre 2006.

[3De même, le nouveau gouvernement a utilisé les dossiers de la coalition de gauche défaite pour élaborer sa politique de l’emploi, cette fameuse flexi-sécurité que l’Europe envie au Danemark.

[4Je n’ai pas rencontré de responsables du PPD, malgré une soirée passée à débattre avec l’épouse de Soren Krarup. Je me garderai de parier sur l’avenir idéologique du Parti du Peuple Danois : j’enregistre seulement que Pia Kjærsgaard a sommé ses militants de s’interdire tout propos discriminatoire.

[5Certains s’y sont engouffrés, tel ce trotskyste qui s’est récemment converti aux sombres pronostics de l’idéologue britannique Bat’Yeor sur l’« Eurabia », l’Europe islamisée. D’autres ont maintenu une position de gauche.

[6Pour le déroulé des événements, cf. M. Sifaoui (2006), L’affaire des caricatures, Dessins et manipulations, Paris, Eds Privé.

[7Rencontre du 3 novembre 2006 à Copenhague ; et Le Monde, 5 février 2006, « Kaare Bluitgen, celui par qui tout est arrivé » (O. Truc).

[8Pendant la moitié environ de notre conversation, nous avons passé en revue l’histoire de nos engagements politiques respectifs : Kaare Bluitgen n’a changé que sur un point, la collaboration avec des islamistes.

[9Sur ce problème, je dois beaucoup à M. Hélie Lucas, fondatrice du réseau international de solidarité Femmes sous lois musulmanes/Women Living Under Muslim Laws (WLUML).

[10Rencontre du 7 novembre 2006 à Copenhague. Fredrik Stjernfelt dit se situer politiquement au « centre gauche ».

[11Slogan de la campagne électorale du Premier ministre en 2001.

[12Rencontre du 16 novembre 2006.