Vacarme 26 / refaire la grève

grève publique, grève privée

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S’ils veulent combattre « l’alignement sur le privé », les salariés de la fonction publique doivent se garder de mimer, dans leur pratique de la grève, la posture du prolétariat : la différence des secteurs se joue aussi dans celle des luttes.

Juin 2003 : devant le stade vélodrome, à 12 Marseille, se tient un meeting intersyndical face à des milliers de grévistes, largement dominé par les salariés de la fonction publique et les syndicats. Ce sera le dernier temps fort du mouve­ment social, mais personne évidemment ne le sait. À la tribune, Bernard Thibaut, figure emblématique du mouvement de 1995, qui en 2003 a mis tout le poids de la CGT dans la mobili­ sation depuis la signature de l’accord Fillon, se fait copieuse­ ment siffler par la foule. Il refuse en effet de prononcer le mot attendu par beaucoup, l’appel à la grève générale ; il pense qu’elle ne se décrète pas mais se construit, et le mouvement n’est visiblement pas mûr puisque la mobilisation dans le secteur privé reste réduite. La grève générale, c’est par définition l’appel à une mobilisation réunissant public et privé, sur la base d’une logique de l’action collective supposée commune à tous. La grève générale, c’est à la fois un pilier de la culture politique du syndicalis­me français, l’arme que les pacifistes comptaient opposer à la grande guerre avant 1914, le moyen ultime de renverser le capitalisme, et à plus court terme, celui des grandes conquêtes sociales du XXe siècle, de 1936 à 1968. Mais de grève générale il n’y aura pas, et, dans les jours qui suivent, les gré­vistes du secteur public discuteront des moyens de poursuivre la mobilisation par d’autres voies (la grève du bac, les temps forts de l’été dans la connexion avec le mouvement altermondialiste et celui des intermittents, etc.).

Retourner à la grève. Quelques mois après le mou­vement d’opposition du printemps, la formule pourrait passer pour ironique, comme l’image inversée de ceux qui, la grève perdue, devaient malgré tout « retourner à la mine ». Le « retour à la grève », ou plus exactement la poursuite du mouvement interrompu par les vacances de l’été 2003, était promis par de nombreuses organisa­tions syndicales dans la fonction publique. On devait assister à une reprise des luttes sociales sur le front de l’assurance maladie, ou dans la solida­rité avec le mouvement des intermittents. Il n’en fut rien en cet automne, et même les organisations syndicales les plus radicales n’ont pas appelé à la reprise de la grève. S’il y a là une erreur de dia­gnostic, très largement partagée du reste, il est très instructif de relire maintenant le mouvement du printemps en connaissant son triste épilogue. Il pose en fait le problème d’une stratégie fondée sur l’attente d’une extension de la mobilisation au­delà du secteur public, ce qui suppose, à un degré ou un autre, que les logiques de mobilisation dans les deux secteurs puissent se rejoindre.

Dans la fonction publique, il est coutumier de mettre l’échec de l’automne sur le compte du gouvernement et des mesures financières inhabi­tuellement défavorables au personnel gréviste qui ont été prises, notamment dans l’Éducation. Et certes le gouvernement, avec une volonté manifeste de faire payer leur zèle aux fonctionnaires, a retrouvé ici un réflexe assez répandu dans le patronat, consistant à préférer casser un mouve­ment social en jouant le rapport de forces, au prix du risque de sa radicalisation, plutôt que d’entrer durablement dans une logique de négociation, si fragile dans la culture des rapports sociaux en France. Mais si le gouvernement est parvenu sans grande résistance à remettre en cause le rapport de forces habituel dans les grèves du secteur public, c’est en s’appuyant à la fois sur son isolement, et sur l’argument de « l’inéquité des régimes excep­tionnels », très largement utilisé durant tout le débat sur les retraites. Après avoir utilisé l’argu­ment de « l’alignement sur le privé » pour la durée de cotisations à la retraite, il était assez logique de le reprendre pour contester aux salariés du public tout ce qui pourrait ressembler à un « avantage social » dans les mobilisations. Abusant habilement de l’argument de l’équité, la droite n’a cessé de prôner un rapprochement des salariés du public et du privé, en s’alignant sur le statut majoritaire, le plus défavorable à la mobilisation. Avec juste ce qu’il faut de mauvais esprit, on peut se demander si au final le mouvement social n’a pas participé à cette logique de rabattement de la grève publique sur le modèle du privé, celui des luttes sociales conduites et pensées depuis l’opposi­tion entre le prolétariat salarié et le patronat, depuis la naissance du syndicalisme au XIXe siècle. Les grévistes n’ont pas cessé d’appeler à une « poursuite du mouvement » dans le secteur privé, supposant que la grève répond à la même logique dans les deux secteurs. La référence à la grève générale, comme on l’a déjà souligné, repose elle aussi sur une logique anti-capitaliste née et construite autour des enjeux du secteur privé. Paradoxalement, la forte mobilisation des ensei­gnants, des fonctionnaires territoriaux, ou des salariés des grands services publics s’appuie donc sur une conception de la grève héritée des luttes dans le secteur privé. Ce décalage entre le mouve­ment et sa représentation à soi-même est encore concevable si, au final, les mobilisations dans les deux secteurs finissent par se rejoindre, mais il est en train de voler en éclat cette année : il ne permet pas de penser les formes de mobilisation propres au secteur public, et il laisse le champ libre à la droite, qui a beau jeu de vouloir imposer des « règles communes » aux deux secteurs.

La grève dans la fonction publique ne présente pas les mêmes caractéristiques que la grève ouvrière du secteur privé, qui reste notre matrice pour lire l’action collective. Elles s’opposent presque terme à terme sur les objectifs, les moyens de pression sur lesquels elles s’appuient, et les contraintes qui pèsent sur elles, et c’est encore plus visible si l’on se focalise sur l’exemple des grèves enseignantes, qui ont joué un rôle moteur dans la mobilisation du printemps.

l’objectif, dans le modèle classique de la grève pri­vée, est d’exercer une pression économique sur l’employeur, en le privant du produit qu’il doit vendre pour faire vivre son entreprise. Dans une grève publique, la pression exercée sur l’État n’est pas d’ordre économique : au contraire toute journée de travail par un fonctionnaire représente une éco­nomie pour l’État, puisque la production de ce dernier ne se vend pas, mais qu’en revanche il économise la dépense en salaire ! Les enseignants ont ainsi significativement contribué, par le mou­vement du printemps, à réduire les difficultés budgétaires du gouvernement Raffarin. En fait, la grève publique doit peser indirectement sur l’État, en le plaçant sous la menace de l’opinion publique. La pression qu’elle exerce peut être de ,nature très variée : elle passe par l’exaspération des usagers vis-à-vis des conséquences de la grève, qui ne contribue pas à populariser le mouvement mais qui a toujours été plutôt efficace pour inciter l’État à céder. Qu’on songe par exemple aux grèves dans les transports publics. Elle peut également se tra­duire en mécontentement électoral, et enfin en soutien de l’opinion aux grévistes — les sondages ont toujours été une arme pour disqualifier ou au contraire légitimer les mouvements sociaux dans la fonction publique, alors qu’ils n’ont pas cette vocation pour la grève privée. On a redécouvert, à l’occasion du mouvement du printemps, combien le « succès de la mobilisation » ne suffisait pas à assurer le succès d’une grève. Certaines écoles sont restées fermées plusieurs semaines sans que cela ne parvienne à modifier l’action gouvernemen­tale, et la grève a été majoritairement soutenue par l’opinion d’après les enquêtes par sondage. Mais face à une grève publique, l’État est le « maître des horloges », selon la belle expression de P. Delmas. Il peut décider de jouer l’épreuve de force aussi longtemps qu’il peut espérer faire basculer l’opinion publique en sa faveur, et c’est au fond ici que se loge le caractère historique de la grève du printemps der­nier. Si le mouvement de 1995 avait donné à voir la fragilité de l’action politique lorsqu’un gouverne­ment s’isole face à une grève paralysant le public (Juppé droit dans ses bottes), le mouvement de 2003 a montré au contraire l’incapacité de la grève publique à infléchir à elle seule un gouvernement faisant le pari de bousculer les règles du jeu social, et d’une transformation du rapport à la grève publique, ce qu’a symbolisé son intransigeance sur le paiement des jours de grève.

Les deux formes de grève s’opposent ensuite par les moyens d’action sur lesquels elles s’appuient. Dans la grève privée, les travailleurs doivent prendre le contrôle de la production, ou a minima la perturber significativement. C’est le sens qu’ont toujours eu les piquets de grève, par exemple : les ouvriers peu qualifiés sont aisément remplaçables, par conséquent ils ne peuvent « réussir » une grève si l’absence d’une majorité d’entre eux ne suffit pas à arrêter la production, contrairement à l’élite ouvrière, dont la qualification se monnaie dans les conflits sociaux car son absence est plus directement préjudiciable au bon fonctionnement de l’entreprise. Dans le secteur public, une telle situation est peu fréquente (si l’on excepte le domai­ne très particulier des transports, car il s’est forgé dans la révolution industrielle sur une véritable culture ouvrière). Dans l’enseignement, la pra­tique des piquets de grève est massivement rejetée, et la grève est un choix individuel : il paraît « nor­mal » aux enseignants que l’administration fasse chaque jour le décompte individuel des grévistes, ces chiffres de participation étant attendus par tous pour mesurer la mobilisation. Empêcher en revanche un collègue de rejoindre sa salle de classe serait une véritable atteinte au droit individuel. Pourquoi ? Peut-être est-ce tout simplement en raison de la nature du service public, qui est dans des conditions normales offert aux usagers : l’inter­rompre sciemment est un acte grave, qui relève de la décision individuelle ; aussi contrevenir au travail d’un autre fonctionnaire serait au fond s’opposer à la mission même de l’État, et non, comme dans le cas de la grève privée, reprendre légitimement au patron ce qu’il a déjà extorqué à l’ouvrier...

Enfin, les deux types de grèves n’ont pas à se construire face aux mêmes types de contraintes pouvant limiter leur action. Dans le secteur privé, on a relevé depuis une vingtaine d’années une baisse très sensible de la conflictualité, le nombre de jours de grèves a été divisé approximativement par quatre. Au contraire, la grève a progressé dans le secteur public et elle représente désormais deux tiers environ des jours de grèves sur l’année, contre moins de 20 % il y a vingt ans. Ces faits sont largement connus, et attribués au durcis­sement du marché du travail, qui fragilise le fait de grève dans le secteur privé. Faire grève, c’est prendre le risque de perdre son emploi si l’entreprise ferme à cette occasion, chiffon rouge si souvent agité dans les conflits sociaux. Au contraire, le statut des fonctionnaires semble les protéger de ces dangers, ce qui expliquerait leur mobilisation continue depuis 20 ans. En fait, l’exercice de la grève dans la fonction publique s’affronte à de toutes autres formes de contraintes, moins visibles mais égale­ment très efficaces pour limiter la grève. Pour les profs, c’est par exemple la difficulté et la mauvaise conscience à laisser ses élèves sans cours durant une trop longue période, spécialement lorsqu’il y a un examen à la fin de l’année, c’est donc respecter ce qui donne sens à la mission de service public. Combien d’enseignants, un brin schizophrènes, ont dans les lycées voté la grève reconductible au petit matin pour ensuite aller faire deux heures de cours à une classe de terminale, avant de faire grève le reste de la journée ? La reprise très majo­ritaire du travail au moment du baccalauréat montre bien, a posteriori, le poids très élevé de la contrainte exercée par le « sens du service public », même vécue de façon traumatique par nombre d’enseignants. Plus délicate est la pression exercée par l’opinion publique à cause des pertur­bations engendrées par la grève publique, avec les déclinaisons convenues sur la « prise en otage des usagers », sordide marronnier des médias en temps de grève. En réalité, la perturbation de l’usager n’est jamais un « dégât collatéral » de la grève publique, la conséquence non voulue d’un mouvement d’opposition à l’État-patron. C’est davantage l’instrument principal des grévistes, qui sont alors dans l’obligation, de mieux en mieux intégrée dans les établissements scolaires, de contre-argumenter pour persuader les usagers que leur grève est faite aussi en leur nom, pour défendre un intérêt commun. Bataille incertaine mais qui donne lieu semble-t-il à de plus en plus de tentatives pour établir le contact avec l’usager, expliciter les raisons du mouvement et le convaincre d’être un soutien et non un adversaire des grévistes, contrairement aux habitudes des mouvements de grève dans l’éducation il y a une vingtaine d’années. Poussée à la limite, cette thé­matique se décline sous la forme de la « grève par procuration », donnant alors toute justification au mouvement puisqu’il ne se fait plus seulement au nom de l’intérêt général, mais à la place de ceux censés ne pas pouvoir faire grève.

Naturellement, les conditions objectives opposant grève publique et grève privée ne sont pas récentes. Si elles ont pris plus d’acuité aujour­d’hui, c’est parce que l’échec du mouvement du printemps s’est précisément logé dans la différence de stratégie entre les grévistes, pariant sur une extension du mouvement et finalement sur l’identi­té de la grève privé / public, et le gouvernement qui n’a cessé d’insister sur « l’inéquitable spécificité » de la grève publique, dans l’intention de la réduire. On voit se profiler un débat sur le service minimum, souvent abordé par la majorité actuelle, débat dans lequel il sera probablement assez suicidaire de s’en­gager sans prendre la mesure de la spécificité de la grève publique. Une réflexion délicate, parce qu’elle se heurte à la représentation, encore très forte, de la logique de la grève à travers le seul pris­me de la grève ouvrière du secteur privé, qui rend invisible la question des usagers, pourtant centrale dans la fonction publique. La fin du mouvement social du printemps dernier montre clairement tout ce qui sépare les deux logiques : on n’a jamais vu une grève massive du secteur privé arrêtée par des vacances scolaires, ni par une reprise du travail volontaire pour « finir l’année » avec l’examen. Il ne faut peut-être pas se désespérer, comme l’ont fait les mouvements les plus radicaux, de l’apparente tié­deur des manifestants retournant tristement faire passer le bac à leurs élèves. C’est le signe de la pré­éminence du sens de l’usager, qui après tout fait partie de l’identité même de la fonction publique. Simplement, il est encore difficile de construire, sur ce sentiment, une réflexion sur les modalités de mobilisation les mieux à même, dans la durée, de concilier le rapport immédiat au service de l’usager qui définit les fonctionnaires, et la construction d’une opposition au pouvoir politique.