Vacarme 26 / refaire la grève

bloquer les routes originalités et limites des piqueteros argentins

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Devenant piquete, le vieux piquet de grève change de continent, d’usage et de mains : en Argentine, ce sont les chômeurs qui arrêtent le travail, s’y forgent une identité, sollicitent et contestent l’intervention de l’état, tentent une échappée au-delà des luttes spécifiques.

Décembre 2001 : le peuple argentin est dans la rue, casseroles à la main. Ce formidable mou­vement populaire est alors interprété comme le signe du renouveau de l’engagement politique dans une société assoupie par dix ans de néo­libéralisme « ménémiste ». En quelques mois, pour ne pas dire en une nuit, les Argentins seraient passés du silence au bruit, puis à la parole politique. Pourtant, ce serait oublier qu’à côté de la mobilisation des classes moyennes, des mouvements de chômeurs existaient déjà depuis des années.

Le mouvement piquetero émerge en effet en 1995, organisant les premiers blocages de route dans le nord-ouest du pays, près de la frontière bolivienne, en réaction à la privatisation de la compagnie pétrolière argentine YPF qui se traduit à l’époque par le licenciement de près de 4 000 ouvriers. En dépit de son hétérogénéité, il regroupe l’en­
semble des organisations de chômeurs argentines et tire son nom de la pratique du « piquete », mode d’action caractéristique du mouvement, qui consiste à bloquer les principaux axes routiers du pays en signe de protestation face à une situation sociale insupportable. Si l’apparition des piqueteros dans l’espace public argentin est liée aux privatisations, à la flexibilisation du marché du travail et à la désindustrialisation qui s’ensuivirent dans les années 1990, cette situation sociale dramatique caractérisée par un chômage de masse [1]n’est pas propre à l’Argentine, de nombreuses sociétés latino-américaines connaissant des processus de désintégration sociale tout aussi avancés. Comment expliquer, dès lors l’émergence
en Argentine d’un mouvement social aux modes d’action si particuliers ? Le répertoire adopté est-il le fruit d’une profonde réflexion politique et idéologique de la gauche argentine sur la trans­formation des modes d’exercice du pouvoir et de la domination dans les sociétés contemporaines, ou se révèle-t-il au contraire dicté par des contraintes de situations qui en limitent de fait l’efficacité ?

La généalogie du terme « piquete » est assez évi­dente. Les mouvements de chômeurs argentins ont repris la stratégie du piquet de grève, typique du mouvement ouvrier européen, qui visait à empêcher les salariés de pénétrer dans les usines pour travailler quand une grève était décidée. Mais si le nom de piqueteros renvoie aux formes tradi­tionnelles de mobilisation, leur répertoire d’action n’en est pas moins original. Le blocage des routes est en effet un défi direct adressé à l’État, de par sa situation limite au regard de la légalité. Les autori­tés ont ainsi dénoncé et souvent réprimé ces actions, justifiant leur démarche par des argu­ments juridiques : couper les routes constituait un délit contre la circulation et le libre transit des personnes. Mais si l’État réprime, il distribue éga­lement des ressources, sous la forme d’allocation chômage, créant alors un rapport de dépendance exclusif. Il apparaît donc à la fois comme le prin­cipal interlocuteur et le principal adversaire du mouvement. Si la solution assistancialiste est reje­tée de toute part, l’universalisation des ressources distribuées, sous la forme d’une sorte de RMI ou de revenu d’existence, semble peu probable en Argentine. Dans un pays n’ayant jamais connu de véritable État de droit, la juridicisation des reven­dications est presque impossible. Bloqués entre positions politiques maximalistes et nécessité de survie au quotidien, les piqueteros ne semblent donc pas en mesure de sortir du rapport ambigu qu’ils entretiennent avec les autorités publiques. Comment expliquer dès lors l’émergence d’un mouvement si original, mais dépourvu de réelles opportunités politiques à long terme ? Le réper­toire d’action hérité du mouvement ouvrier et adapté aux ressources des chômeurs argentins ouvre-t-il des possibles ou enferme-t-il au contraire les piqueteros dans un conflit sans issue ?

à l’origine : un rapport ambigu à l’État

Afin de comprendre l’émergence du piquete comme mode d’action privilégié des mouvements de chômeurs argentins, il faut revenir sur les cir­constances de leur naissance. Si les piqueteros sont apparus à la suite de la vague de privatisa­tions et de licenciements qu’a connu le secteur industriel argentin à partir du milieu des années 1990, ils sont également le fruit du clientélisme de l’État. Le premier piquete de grande ampleur eut lieu en mai-juin 1997 à Cultural-Co puis à Tartagal, toujours en rapport avec la privatisation d’YPF Afin de démobiliser des chômeurs ayant bloqué les principaux axes routiers de la région pendant plus d’un mois et permettre un retour à la normale, le gouvernement leur octroya, sans rapport avec les véritables revendications du mouvement, une allocation chômage modique, les « Plan Trabajar. » Le gouvernement pensait ainsi pouvoir contrôler des groupes qu’il avait eu jusqu’ici bien du mal à maîtriser. Conformément à la conception de la poli­tique sociale promue cinquante ans plus tôt par Eva Peron, et généralisée depuis en Argentine, Carlos Menem pensait s’attirer les sympathies des groupes à faibles ressources en instaurant un rapport de dépendance exclusif. Pourtant, si la dépendance des chômeurs envers l’État est indéniable, dans la mesure où ils sont directement tributaires des ressources qui leur sont distribuées, le gouvernement ne pré­voyait pas que sa stratégie se retournerait contre lui. Alors qu’il était initialement confiné à quelques régions reculées et isolées du nord-ouest de l’Argentine, le mouvement piquetero va s’étendre à partir de la fin des années 1990 à l’ensemble du territoire et en particulier à la banlieue de Buenos Aires. Suivant l’exemple des premières mobilisa­tions, les chômeurs comprirent qu’en s organisant ils pouvaient obtenir des ressources substantielles de la part de l’État, et notamment des allocations chômage qui n’existaient pas jusque-là. Distribués au coup par coup, piquete après piqueté, les « Plan Trabajar » ont été conquis grâce aux mobilisa-tions. Les piqueteros ont su mettre à profit la seule ressource à leur disposition : leur corps. En blo­quant les routes physiquement, selon une stratégie d’exposition relativement classique chez les « mouvements de sans » [2], ils ont su faire de leur faiblesse une ressource symbolique particulière­ment efficace.

La dépendance à l’égard de l’État peut ainsi être interprétée comme une conquête des mouvements piqueteros, qui réussirent à retourner en leur faveur le clientélisme péroniste. Mais ils ne pou­vaient en rester là. Pour sortir de ce rapport de dépendance et dépasser la logique assistancielle, les leaders des principaux mouvements piquetero
ont également tenté de construire une figure néga­tive de l’État argentin, désigné comme principal responsable des problèmes vécus par les chô­meurs. C’est par cette construction non pas tant d’un adversaire que d’un ennemi, que le mouve­ment piquetero a pu se structurer et croître. Ce travail de « conflictualisation » du rapport à l’État s’est alors traduit par l’émergence d’une rhétorique de l’ennemi présente au sein de chaque organisation de chômeurs. Le « Que se vayan todos ! », slogan symbole de la révolte de décembre 2001, était déjà en gestation depuis quelques années au sein des organisations piqueteras, comme en attestent nombre de leurs tracts et journaux dès cette époque.

de la grève au piquete

Si l’émergence du mouvement piquetero est liée au rapport ambigu qu’il entretient avec l’État, il n’aurait jamais pu se développer sans la réappropriation, puis la transformation, du répertoire d’action ouvrier traditionnel. Un mouvement social n’est jamais une génération spontanée. Il faut souligner le rôle joué, en interne, par quelques cadres syndicaux et militants de base, habitués à ce type d’actions col­lectives. La mobilisation d’un savoir-faire syndical bien rodé et de ressources politiques dont ne disposaient pas la plupart des chômeurs était indispensable à la structuration du mouvement : le rôle des membres de la Centrale des Travailleurs Argentins (CTA) a été décisif dans l’apparition d’un mouvement de chômeurs en Argentine [3]. La continuité entre mouvement ouvrier et chômeurs apparaît donc naturelle. Les piqueteros ont simple­ment transposé le répertoire ouvrier traditionnel de la sphère professionnelle au champ politique.

La relation entre mouvement ouvrier et mobilisation des chômeurs a donc été assurée par des « profes­sionnels de la protestation » dont la perte d’emploi ne remettait pas fondamentalement en cause l’engagement politique. Pour les individus, la conti­nuité est évidente entre leur protestation contre les plans de restructuration en tant qu’ouvriers et la dénonciation quotidienne de leurs licenciements, une fois devenus chômeurs. Ainsi, c’est la rupture même entre salariés et chômeurs mobilisés qu’il faut repenser. De la grève au piquete il n’y a qu’un pas. N’étant plus employés, ils ne pouvaient plus faire valoir leurs revendications en arrêtant de travailler ou en empêchant les autres salariés de pénétrer dans l’usine ; ils ont donc cherché à empêcher le travail et la circulation de n’importe quels autres citoyens. Ils ont ainsi fait évoluer le rapport de forces en le politisant. Si « l’ennemi » a changé de visage, l’État se substituant au patron, la continuité de la mobilisation a été assurée par la construction d’un responsable à qui faire porter le chapeau. Cette analogie devrait peut-être inciter à reconsidérer la notion même de grève. Face à la faiblesse des res­sources de la plupart des syndicats aujourd’hui, une grève réussie consiste peut-être moins à arrêter le travail qu’à empêcher celui des autres.

Mais si les piqueteros se sont réappropriés le répertoire d’action ouvrier, ils s’en sont néanmoins progressivement affranchis. Ils sont ainsi passés d’une revendication d’emploi à une revendication de revenu. Cette transformation structurelle s’explique à la fois par la croissance du mouvement et l’enraci­nement du chômage. Lié à la distribution des « Plan trabajar », le développement des mobilisa­tions piqueteras s’est traduit par l’apparition de nouvelles organisations, assez différentes des pre­mières. Si les premiers piquete étaient l’oeuvre d’ouvriers licenciés en colère, ils ont peu à peu changé de nature avec la routinisation du mouve­ment. Les nouvelles organisations piquetera ont toutes été créées par des partis d’extrême-gauche en vue d’offrir une alternative politique à des chô­meurs démobilisés. De plus en plus, et le tournant se situe certainement en 2001, le lien entre mou­vement ouvrier et chômeurs s’est fait au sein des partis politiques. C’est donc encore par une politisa­tion du rapport au travail qu’a pu être entretenue une relation qui commençait à s’étioler. La trans­formation du mouvement est aussi directement liée à l’enracinement du chômage. Si les premiers piqueteros demandaient avant tout un retour rapide à l’emploi, la pérennisation du chômage les a conduits à se contenter des subsides de l’État. Leur situation étant de moins en moins provisoire, et toujours plus précaire, les chômeurs n’avaient plus d’autre solution que de réclamer l’aide directe des autorités publiques. Se considérant désormais comme des chômeurs à part entière, ayant appris à accepter une identité qu’ils rejetaient jusque-là, il leur était plus facile de revendiquer ouvertement des revenus. La fonction même des organisations a donc fondamentalement changé. Les mouvements piqueteros sont ainsi devenus des espaces centraux de construction d’une identité collective valorisée, (auto)gérant la misère plus que la combattant.

de l’invisibilité à l’identité

« Le piquete n’est pas seulement une forme de mobi­lisation qui vise à atteindre un objectif, il permet aussi et surtout la construction d’une culture poli­tique alternative et solidaire. » (Victor de Gennaro, secrétaire général de la CTA). Les mouvements de chômeurs argentins ont réussi, par leur mobilisa­tion, à construire une identité piquetera, et à redonner une dignité à des individus ayant perdu avec leur travail, non seulement leur salaire mais surtout leur unique possibilité d’intégration sociale. Ils ont ainsi comblé substantiellement le vide créé par le déclin de l’identité ouvrière tradition­nelle. En permettant le passage de l’invisibilité à la reconnaissance, le piquete, par sa médiatisation, est apparu comme une arme symbolique très efficace dans la construction d’une nouvelle identité collec­tive. Produit d’une mise en scène bien ficelée, on ne peut le réduire à un simple barrage routier. Le piquete est un rituel. Il est structuré par des séquences précises toujours répétées : on bloque la route en brûlant des pneumatiques, puis on organise une soupe populaire pour tous les mili­tants, et en général le tout se termine par quelques chansons piqueteras fortement politisées. Au-delà de ces actions à haute portée symbolique, c’est la figure même du piquetero qui permet la construc­tion d’une identité collective. Le piquetero, au moment du blocage, possède une apparence bien spécifique : foulard sur le visage, bâton ou drapeau à la main, brassard noir... L’exposition du corps se traduit ainsi par une forme de virilité. Outre les vêtements, l’identité piquetera s’est aussi construite autour de la figure de certains martyrs de la cause : des noms de militants tués par la police, comme Teresa Rodriguez, Anibal Veron ou Maximilliano Kosteki reviennent souvent sur les drapeaux et les banderoles lors des manifestations, références à des figures auxquels on peut aisément s’identifier. Ce processus de construction identitaire est facilité par l’ancrage local des mouvements piqueteros, qui apparaissent souvent dans les quartiers déshé­rités de la banlieue de Buenos Aires comme les seuls espaces de solidarité et de convivialité. En organisant des communautés de base dans les quartiers, les mouvements de chômeurs concou­rent à la formation d’espaces publics alternatifs, largement autonomes par rapport à l’État.

une limite : l’absence d’alternative juridique

L’action des mouvements piqueteros pourrait ainsi sembler particulièrement efficace, leur mobilisation leur permettant à la fois d’obtenir des ressources et de regagner une dignité perdue. Mais leur stratégie limite aussi très largement les possibilités d’avancées sociales à plus long terme. À la différence des mobi­lisations de chômeurs en France et en Europe, le mouvement piquetero ne dispose pas de la mémé opportunité politique que représente la revendica­tion de droits universels. Une des forces des « mouvements de sans » est qu’ils s’appuient sur un discours du droit, à haute portée légitimante. Les mouvements argentins dé leur côté n’ont pas la possibilité de recourir au canal juridique. Si elles ont su retourner le clientélisme de l’État pour se construire, les organisations piqueteras se trou­vent de fait inscrites dans des relations de pouvoir qu’elles tentent d’infléchir. Coincés dans une logique assistancielle qu’ils avaient initialement conquise, les piqueteros ne parviennent pas à modi­fier significativement la nature des relations qu’ils entretiennent avec le gouvernement, l’allocation des « Plan Trabajar » se faisant toujours au cas par cas, selon la force des mobilisations, sans possibilité d’universalisation des ressources distribuées.

Le système juridique argentin est depuis long­temps délégitimé par une corruption massive et généralisée, qui empêche les mouvements sociaux de traduire leurs revendications dans un discours du droit. Alors qu’en France les « mouvements de sans » manifestent devant le Conseil Constitution­nel pour demander l’application du droit au travail inscrit dans la constitution, une telle juridicisation du différend est plus qu’improbable en Argentine. Il n’y a pas de justice sans tiers impartial et désintéres­
sé. La revendication de droits universels suppose en effet une grande confiance dans le système judi­ciaire. L’existence d’un État de droit enraciné depuis des décennies permet ainsi aux mouve­ments de chômeurs européens de dénoncer l’écart entre le fait et la norme. La contradiction entre normes juridiques et réalités sociales ne surprenant plus personne en Argentine, de telles revendications n’auraient qu’un faible impact symbolique sur l’opi­nion publique. En outre, l’Argentine n’a jamais connu de véritable État providence ni de social­démocratie. Alors qu’en Europe toute l’histoire du progrès social est celle de l’inscription dans le droit de conquêtes syndicales et politiques, les choses se sont toujours passées différemment en Argentine. Si le pays a bien connu des « luttes » syndicales importantes, l’instabilité politique a rendu le processus de progrès social bien plus chaotique. Face à une population peu éduquée, prise en étau entre guérilla marxiste et dictature militaire, les maigres avancées sociales ont toujours été le fruit du clientélisme de régimes populistes, bien représentés par le péronisme, et non de la juri­dicisation de conquêtes syndicales ou politiques. La revendication de nouveaux droits par les « mou­vements de sans » européens s’inscrit dans une tradition historique qui n’existe tout simplement pas en Argentine.

Bloqués entre le refus de l’assistancialisme et leur volonté de changement social profond, les pique­teros ne sont jusqu’à présent parvenus qu’à très peu de résultats durables pour les chômeurs. Leur stratégie leur permet, certes, de peser dans le rapport de forces qui les oppose à l’État, mais l’absence de solution juridique par le haut, universalisante et non assistancialiste, leur interdit l’accès à un jeu de négociations qui pourrait se traduire par des avancées sociales significatives. Si la revendication d’une forme de RMI, voire d’un revenu universel garanti, se fait souvent entendre, aucune négocia­tion avec l’État n’est possible en ce sens. Dès lors que les piqueteros sont dépourvus de cette arme symbo­lique, si précieuse pour d’autres mouvements, qu’est la revendication de droits, il devient facile pour le gouvernement de dénoncer leurs armes comme par­ticularistes, les chômeurs étant alors accusés, selon une rhétorique très en vogue également en France, de prendre la population en otage.

Notes

[1Le taux de chômage et de sous-emploi de la population active est en effet passé de 29,8 % en 1995 à 37,7 % en octobre 2002. En septembre 2003, 54,7 % des Argentins vivaient sous le seuil de pauvreté. Source : INDEC.

[2Voir l’article de Daniel Mouchard, « Les mobilisations des sans dans la France contemporaine : l’émergence d’un radicalisme autolimité ? », Revue Française de Science Politique, vol. 52, n°4, août 2002, pp. 425-447.

[3La CTA est le principal syndicat de gauche en Argentine, le champ syndical ayant historiquement été dominé par les organisations péronistes (la CGT notamment). La CTA représente l’aile modérée du mouvement piquetero et contrôle deux des organisations les plus importantes.