Vacarme 39 / Vacarme 39

une histoire courte éditorial

par

très loin dans le temps

À Athènes, à la fin du Ve siècle av. J.-C., la dictature des Trente a été vaincue. Les démocrates victorieux, de retour après cette parenthèse oligarchique de quelques années, prêtent serment de « ne pas rappeler les maux du passé » et font de l’amnistie un instrument de réconciliation entre les citoyens. Cet interdit de mémoire jeté sur le passé récent se double alors d’une surveillance accrue de l’écriture du passé lointain. Ne sont retenues que quelques figures consensuelles formant une généalogie d’où toute lutte serait absente. C’est la même logique qui procède à la substitution lexicale du terme de polis à celui de demokratia : l’exaltation de la Cité une et indivisible contre le peuple dont on ne veut pas se souvenir qu’il a conquis le pouvoir. Subtile opération idéologique qui permet l’oubli de la division, comme si la démocratie n’avait rien à voir avec le conflit. Par l’occultation du litige se joue l’évacuation progressive du politique. Et c’est ainsi que la démocratie disparaît à la fin du IVe siècle.

très loin dans le temps ?

Printemps 2002, des élections mettent la droite au pouvoir. Cinq ans durant lesquels on a aimé à jouer avec les mémoires, à relire l’histoire. Une victime en particulier : la Révolution française, dont on ne veut plus se réclamer, condamnée d’avoir été une œuvre subversive et où serait inscrite en son origine même la Terreur. Subtile opération idéologique qui permet notamment d’évacuer le temps court et l’événement traumatique de la fuite du roi à Varennes. Et si la Terreur, plutôt que fille de la violence populaire, était venue de la droite, du massacre du champ de Mars qui a réprimé une démonstration pacifique du peuple.

pas si loin dans le temps

En 1946, avec la fin du Code de l’indigénat, les Kanaks de Nouvelle-Calédonie (Territoire d’Outre-Mer) deviennent citoyens ; ils ne sont plus sujets, mais relèvent toujours d’un droit particulier. Il faut attendre le milieu des années 1950 pour qu’ils obtiennent le droit de vote — auparavant seuls les chefs et les notables avaient ce droit.

aujourd’hui

En Guyane (Département d’Outre-Mer), les Amérindiens ont le droit de vote s’ils ont des papiers français ; beaucoup, nés du côté brésilien ou surinamien, n’ont qu’une carte de séjour. Pour les élections « qui comptent » (régionales, départementales ou communales), les élus sollicitant les voix distribuent force caisses de bières et professions de foi.

À Mayotte, dont le statut est intermédiaire (ni DOM ni TOM), l’ensemble des lois métropolitaines ne s’applique pas. Si les dispositifs de protection sociale sont en vigueur, les droits fondamentaux, ceux des étrangers en particulier, régressent.

Dans les prisons françaises, il est souvent compliqué pour les prisonniers d’exercer leur droit de vote : ils n’en sont théoriquement pas déchus, sauf quand une incapacité électorale a été prononcée ; c’est depuis mars 1994 que le droit de vote n’est plus automatiquement supprimé pour les condamnés. Souvent, pourtant, les mairies font obstacle à l’inscription des prisonniers sur les listes électorales ; l’Observatoire international des prisons avait mené (et remporté) bataille à ce sujet à Fresnes pour les élections de 2002.

Par ailleurs, malgré un grand tapage médiatique du gouvernement, perdure une discrimination fondée sur la nationalité à l’égard des anciens combattants et fonctionnaires civils ou militaires.

Pour les étrangers, les droits politiques sont niés, les politiques sociales sont instrumentalisées et détournées au service des politiques migratoires de contrôle. Rafles et expulsions de jeunes scolarisés, d’étrangers malades (en janvier et février 2007, trois renvois dans des pays où les malades expulsés n’ont pas accès aux soins, contre les avis médicaux, en violation des textes et en contradiction avec la politique affichée de protection des étrangers malades). Plus largement de tous ceux dont le seul délit est d’avoir enfreint ou tenté d’enfreindre les règles fixées par l’État français pour le franchissement de ses frontières.

le passé et le présent

Les démocrates athéniens avaient compris qu’ils ne pouvaient exister sans la présence des étrangers. Les adversaires de la démocratie ne cessaient, en vain, de le déplorer. On peut considérer sans doute que la condition des étrangers était bien plus enviable que celle actuelle des immigrésau pays des Déclarations des droits de l’Homme et du citoyen, dont on se demande parfois si elles sont encore lues. L’histoire court toujours, sans anachronisme, par-delà les ans, d’Athènes à 1789, comme des débordements d’un temps bien ordonné. Des débuts qu’il faut regarder en face et qui seuls font que la suite sera belle.

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