Vacarme 39 / lignes

fractions de classe

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Le discours sarkozien oppose volontiers deux figures du peuple : la France des cités, objet de toutes les sollicitudes à la mesure des perturbations qu’elle cause ; la France délaissée, qui souffre et qui se tait. S’interroger sur la réalité d’une telle iniquité, c’est découvrir une politique à double fond : à un premier niveau, une répartition inégale des aides et l’application de critères qui rendent effectivement invisible une part des souffrances populaires. Mais ce déséquilibre n’a rien de fortuit, tant ces critères viennent rationaliser la perception policière qui a d’abord présidé à la gestion différenciée des territoires et déchire aujourd’hui, dans le décalage entre rénovation urbaine et politiques municipales, l’unité du populaire.

Qu’est-ce que le populisme ? La fabrication d’un peuple non plus défini (positivement) comme une classe sociale, mais (négativement) comme l’envers d’un groupe imaginaire : la « racaille », ou les « étrangers », ou les « assistés », ou « ceux qui profitent et pourtant cassent », etc. On reconnaît sous ces qualificatifs les termes de l’opération de préemption lancée par Nicolas Sarkozy sur les suffrages populaires. Aussi grossière soit-elle, l’opération n’est pas sans succès [1]. C’est que certains mécanismes actuels de redistribution des richesses et de correction des inégalités donnent à première vue prise au bien-fondé de l’opposition entre le « peuple silencieux, peuple oublié » et la « racaille violente, racaille soignée ».

Un numéro récent de la Revue française de science politique pose les termes du débat de manière particulièrement éclairante [2] . L’argumentation vise les politiques en direction des territoires pauvres, les « politiques de la ville ».Au milieu des années 1990, des « Zones urbaines sensibles » (ZUS) ont été ordonnées sur une échelle statistique synthétisant l’état des quartiers. Le classement en ZUS repose depuis lors sur un indicateur ISE (Indice synthétique d’exclusion) composé de trois variables : la part des moins de 25 ans, la part des chômeurs de longue durée, la part des étrangers. 752 quartiers estampillés ZUS sont ordonnés sur l’échelle ISE (les 38 en bas de l’échelle sont classés « zones franches urbaines », bénéficiant d’exemptions de cotisations sociales et fiscales de grande ampleur, les 230 en haut du classement sont des « zones de redynamisation urbaine » et toutes les autres, soit 470 quartiers, simples ZUS).

Dominique Lorrain compare deux quartiers. L’un, classé ZUS, est celui des Hautes-Noues, dans la ville de Villiers-sur-Marne dans le Val-de-Marne (94), administrée par Jacques-Alain Bénisti (UMP). L’autre n’est pas classé ZUS. Il s’agit de la « Cité verte » de Verdun, dans la Meuse (55), administrée par Arsène Lux (UMP). Le quartier ZUS bénéficie d’une manne financière considérable : un programme de 64 millions d’euros, soit 12 000 € par résident, sera réalisé de 2007 à 2012 sur le quartier. La ville de Verdun a signé un « contrat de ville » avec l’État en faveur de ses différents quartiers : 12 € annuels par habitant.

Considérons les critères ISE. Les Hautes-Noues et la Cité verte sont frappées par la minoration des conditions sociales : en 1999, la part des chômeurs recensés aux Hautes Noues est de 21%, de 17% à Verdun. La précarité est toutefois plus accentuée dans le quartier ZUS, si l’on considère la part du chômage de longue durée (44% contre plus de 30%). La part des jeunes de moins de 20 ans est par ailleurs supérieure aux Hautes-Noues : 36% contre 28%. Mais c’est surtout l’écart entre les proportions de populations étrangères qui distingue les deux quartiers : 22% et moins de 5%. Aussi, l’ISE appelle sans doute possible le classement de l’un et l’indifférenciation de l’autre, l’abondance des crédits publics pour l’un, la quasi-absence pour l’autre. Ceux-là touchent (= les jeunes étrangers ou d’origine étrangère des Hautes-Noues). Ceux-ci sont laissés à leur compte (= les pauvres de la Cité verte).

Or, D. Lorrain montre que les indicateurs ISE n’enregistrent pas vraiment la misère éprouvée par les gens. Par exemple les jeunes quittent Verdun, comme dans la plupart de ces villes qui ne cessent de perdre leurs populations, en raison des ponctions dues aux guerres, puis à la désindustrialisation [3]. Ce couloir, des Ardennes au Gers et aux Hautes-Pyrénées en passant par la Nièvre, le Cantal ou la Lozère, s’est vidé de sa population. De ce fait, l’indicateur « part des jeunes », constitutif de l’ISE, ne peut enregistrer à Verdun la crise économique qui en fait exile les jeunes, disponibles à l’emploi. Cet exode silencieux est une dynamique de protestation loyale, une résignation collective qui ne vise aucunement la déstabilisation de l’ordre politique et le laisse en effet inchangé. Le silence des exilés retentit dans les urnes : en 2002, le Front national a dépassé 25% dans les départements de l’Est de cette diagonale d’exode et l’abstention y est considérable.

D. Lorrain montre également que l’on aurait pu plutôt retenir des indicateurs de qualité de vie pour construire l’ISE. Tout accuserait alors la précarité de Verdun et l’opulence des Hautes Noues. En 10mn à pied, on a accès à tout un ensemble d’équipements sportifs et en 15mn aux gigantesques centres commerciaux de la banlieue parisienne. En 20 mn et pour 2,5 € c’est le centre de Paris qui est accessible par RER, en 1h Lille, en 3h30 Marseille, Amsterdam, Londres. De la Cité verte, le trajet est plus compliqué, peu aménagé, vers le petit centre ville de Verdun. Les grandes surfaces nécessitent un long trajet en voiture (Nancy se trouve à 100 km, 46 € en véhicule individuel, 6,40 € en autocar, avec deux changements, pour une durée de trois heures de trajet) ; 3h30, c’est le temps nécessaire pour gagner Paris.

Face à un tel déséquilibre, comment comprendre le ratio 12 000 € / 12 € ? Faut-il opposer « peuple » (= précaire et silencieux) et « minorités » (= violentes et enrichies — par la redistribution) ; ce qu’un lecteur rapide pourrait être amené à défendre ? Non, car au-delà des montants accordés, la nature des ressources « Politique de la ville » à la Cité verte et aux Hautes-Noues n’est pas du tout la même. D. Lorrain l’évoque, mais pas suffisamment. Pourtant, c’est cette différence qui fait toute la différence.

Aux Hautes-Noues, la manne financière symbolisée par le « 12 000 € / habitant » est allouée dans le cadre de la fameuse Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU). Cette « agence Borloo », créée en janvier 2004, est aujourd’hui la principale manifestation de la politique de la ville, voire la seule. Philippe Estèbe la définit ainsi : « [La loi de rénovation urbaine] progresse dans la logique d’une politique qui, de plus en plus, s’adresse non aux habitants mais bien à l’espace en tant qu’il constitue, par lui-même, un problème. Ainsi progresse l’idée que, pour traiter les cités les plus « enkystées », la seule solution consiste à les faire disparaître » [4] .

Quel est alors l’effet, sur les habitants eux-mêmes, de ce type de programme ? Hugues Lagrange constatait que l’un des indicateurs les plus prédictifs des émeutes en 2005 était le fait, pour le quartier, d’avoir signé une convention ANRU [5] . Un compte-rendu d’observation que j’ai menée au sein d’une brigade anti-criminalité (BAC) au printemps 2004 donne la mesure de ce que peut être une opération de relogement.

« Nous nous trouvons vers 20h en accompagnement des policiers en tenue chargés de l’application du plan Vigipirate à la gare SNCF de la ville. Le capitaine vient informer la BAC qu’une réunion un peu « chaude » se tient sur le relogement des familles dans la cité des Tilleuls ce soir, avec les associations « types MIB, LDH », etc., et que le maire tient à ce qu’une BAC soit présente. Comme l’activité à la gare est maigre, une longue discussion s’engage sur la loi Perben II. Puis, passée une petite heure, nous nous rendons dans la cité, où se tient la réunion. Celle-ci oppose, dans une des salles de rez-de-chaussée des tours de la cité un représentant de l’Office HLM, le maire et quelques-uns de ses adjoints. À l’extérieur de la salle ont été appelés une brigade canine de la police municipale, un équipage de la police municipale, les personnels affectés à la sécurité personnelle du maire, une BAC (trois policiers et un sociologue) et deux cars de Police-Secours et leurs équipages (six agents). L’abondance des forces de sécurité sur la petite place devant les vitres de la salle de réunion est patente. La réunion est d’ailleurs extrêmement tendue et le représentant de l’Office semble perdre le contrôle de la situation, qui n’est à peu près maîtrisée que par le bagout du maire. L’enjeu pour les familles est en effet de disposer de « dossiers » pour accéder au relogement. Or les prises de parole des habitants témoignent d’une extrême inquiétude quant à ce qui sera exigé dans ces dossiers pour espérer un relogement satisfaisant (à proximité du lieu de travail, des enfants, etc.). Le maire recherche (et semble obtenir) le soutien des travailleurs (immigrés) retraités, à qui il témoigne de la valeur du travail, et s’oppose aux mères de famille et à leurs enfants, dont les plus grands accusent le dispositif en place de chausse-trappes, de non-dits, de fichage des familles indésirables, etc. Le simple fait pour une mère de famille d’avoir « égaré » son bail contracté il y a quinze ans provoque chez elle des accès de panique. Le maire de la ville rejette ces accusations et ne cesse de répéter que ceux qui ont travaillé honnêtement et ont payé leurs loyers n’ont rien à craindre. Pendant toute la réunion, des jeunes connus des policiers présents leur tournent autour, les questionnent, les saluent. La réunion est levée. Le maire regroupe autour de lui des vieux travailleurs et les assure de sa confiance. Il se dirige vers sa voiture, accompagné de son agent de sécurité. Il s’y engouffre avec le responsable HLM et tout un cortège part en trombe, voiture du maire en tête, suivie de la voiture BAC, empruntant à grande allure des chemins de traverse pour éviter les éventuels caillassages. Les fonctionnaires de la BAC sont invités à un pot à la mairie, vers 23h, mais nous ne nous y rendrons pas [6] . »

Cet aperçu ethnographique d’un déploiement local de la politique de la ville fait d’un coup ressurgir les origines mêmes de la territorialisation politique. La politique de la ville est en effet la combinaison d’un instrument socio-démographique (l’indicateur ISE) et d’une géographie de la mauvaise réputation. Au départ, en décembre 1981, une Commission nationale de développement social des quartiers, présidée par le maire socialiste de Grenoble Hubert Dubedout, s’engage à rompre l’isolement social des quartiers pour éviter toute « dérive à l’américaine » [7]. Dubedout demande à ses collègues maires de lui adresser les noms et les contours géographiques des quartiers problématiques. Les critères mis en avant par les maires sont essentiellement fondés sur la réputation locale des quartiers. Quatre-cents quartiers en ressortent, évidemment extrêmement hétérogènes. Ce n’est qu’ensuite que des instruments, dont le fameux ISE, sont venus donner une apparente cohérence statistique à ce classement, sans d’ailleurs que cette cohérence ait véritablement affecté la liste des quartiers concernés : elle les a ordonnés, elle en a ajouté quelques-uns, mais ils sont restés les mêmes.

Ce qu’ont apporté la hiérarchisation par l’ISE et le dispositif ANRU, c’est la possibilité de centraliser et d’uniformiser une « politique de la ville » pour aujourd’hui la convertir en politique centralisée de destruction et de relogement. Les politiques municipales des quartiers, dont le programme adopté pour la Cité verte à Verdun témoigne (soutien aux associations, accompagnement de projets collectifs, amélioration de l’offre de biens collectifs), sont aujourd’hui enterrées. On comprend du même coup que la partition « jeunes (fils d’)étrangers violents (qui touchent) » / « chômeurs silencieux (qui ne voient rien venir) » cache et renforce tout à la fois une partition policière de l’espace social. La politique de la ville est ordonnée par l’ISE, soumise à l’ANRU, accompagnée de la force publique. Les politiques municipales vivotent à l’écart des reportages télévisés sur la politique Borloo, les feux de poubelles et les déploiements policiers.

La polarisation de la conscience collective des classes populaires contre « ceux d’en bas », ou les « voyous », ou les « étrangers », n’est pas le produit d’un soudain racisme de classe ou d’un « populisme ouvrier » [8]. Elle se trouve supportée (au sens figuré comme au propre) par la centralisation administrative et bétonnière de la politique de la ville. Les quartiers ZUS, quartiers de mauvaise réputation, se voient aujourd’hui dans le même temps destinataires des dotations financières estampillées « politique de la ville » et des forces de maintien de l’ordre : en apparence, donc, ses populations coûtent, et cassent. N’est-ce pas parce que la politique vendue sous la rubrique « redistributive » est avant tout destructrice et bétonnière ? Le couplage des politiques de « reconquête des territoires » vantées par le ministre de l’Intérieur et des politiques dites de « rénovation urbaine » est sans doute onéreux, mais il peut dégager un bénéfice crucial : celui de la peur. La peur, qui voit les « quartiers à mauvaise réputation » devenir l’objet des bulldozers et des CRS (preuve donc que la peur est fondée), et qui forge le populisme dressant le « peuple » en dernier rempart contre ceux d’en bas.

Notes

[1Voir, dans cette même rubrique, l’entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz, « Haut, bas, fragile. Sociologie des classes populaires », Vacarme 37, automne 2006, pp. 50-55.

[2Dominique Lorrain, « La dérive des instruments. Les indicateurs de la politique de la ville et l’action publique », RFSP, 56, 3, juin 2006, pp. 429-455.

[3Superbe ethnographie d’un de ces villages ouvriers par Nicolas Renahy dans Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale. Paris, La Découverte, 2006, p. 223-272. Jean-Noël Retière développe les conséquences de la dévalorisation brutale de la simple qualité d’« être du coin » dans « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur un capital social populaire », Politix, 63, 2003, p. 121-143.

[4Philippe Estèbe, « Les quartiers, une affaire d’État. Un instrument territorial », in Pierre Lascoumes, Patrick Le Galès (dir.), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Sciences Po, 2004, p. 65.

[5Hugues Lagrange, « La structure et l’accident », in Hugues Lagrange, Marco Oberti (dir.), Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, pp. 112-113.

[6Le maire en question est à l’époque mis en examen pour corruption passive et abus de biens sociaux et sa recherche de proximité avec les services répressifs n’est pas bien accueillie par les officiers du commissariat.

[7Philippe Estèbe, op. cit., pp. 48-53.

[8Entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz, « Haut, bas, fragile. Sociologie des classes populaires », Vacarme 37, automne 2006, pp. 50-55.