Vacarme 39 / cahier

De l’art de conduire des chiens de traîneau (extrait)

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De l’ensemble des moyens de transport que j’ai eu l’occasion de tester, le traîneau à chiens sera à jamais mon préféré. C’est absurde, car un traîneau à chiens est en réalité inconfortable, lent, périlleux, et impossible à manœuvrer. De plus, il est tiré par une meute de bestioles fainéantes, sans foi ni loi, rusées, acariâtres et enclines à mordre. Rien n’est aussi abominable que la conduite d’un traîneau à chiens, rien n’est plus humiliant, inesthétique et ennuyeux que de mener un traîneau à travers les étendues glacées. Mais rien n’est plus merveilleux ! Je vais, de façon objective et sans aucune forme d’exagération, tenter d’expliquer pourquoi.

Un chien de traîneau est un moteur à quatre pattes, enrobé d’une housse, muni d’une queue touffue roulée en boucle et doté d’une personnalité. Il est aussi équipé d’une gueule qui, en plus des dents et de la langue, peut contenir un kilo et demi de viande de bœuf, ainsi que la main qui le lui tend au cas où elle ne serait pas retirée à temps. Le chien de traîneau a été inventé par les Inuit, que l’on appelle par erreur des Eskimos, un peuple unique qui s’est distingué par des millénaires de survie en Arctique. Les Inuit ont également inventé le traîneau, sorte de porte-bagages en bois, en os de baleine ou fait d’une peau gelée, à l’avant duquel on attelle les chiens.

Toutes les races de chiens ne sont pas adaptées. Le Teckel trébucherait dans les harnais, le Grand Danois boucherait la vue au cocher, le Chinese crested dog, communément appelé chien nu chinois, mourrait de froid, et le Bouledogue anglais gèlerait instantanément dans sa propre bave. C’est pourquoi on utilise de préférence le chien de traîneau arctique depuis si longtemps rompu à cet emploi et appartenant à la race des Samoyèdes, ou faute de mieux des loups polaires capturés et domptés. Ces animaux n’ont que peu de besoins naturels. Comme nourriture et activité physique.

Les chiens de traîneau sont omnivores. Nous avons vu des chiens manger des sacs à charbon, des cartons, des housses de couette, des bottes-sabots ainsi que des choses encore plus appétissantes comme par exemple des fouets, des harnais, des sacs de couchage en peau de bœuf musqué, des kamiks, des pantalons en peau d’ours et des moufles en peau de phoque. Les mets mentionnés ci-dessus sont cependant à considérer comme des extras par rapport au régime quotidien constitué de viande de phoque, d’ours et de morse, de lard, de requin et de poisson séché.

En général, un chien de traîneau est nourri tous les deux jours quand il est au chômage technique. En voyage, il est nourri quand on monte le camp au bout de 10-12 heures de route. La ration est d’un kilo et demi de viande, servie gelée à cœur, et avalée telle quelle sur-le-champ. En alternance, on le nourrit avec du poisson séché accompagné de morceaux de lard de phoque, un régime qui n’est toutefois pas aussi nourrissant que le précédent.

Sa boisson est ordinairement l’eau. L’hiver, les chiens lapent la neige, et l’été, on les enchaîne près d’un cours d’eau ou d’un petit lac d’eau de fonte auquel ils peuvent s’abreuver à volonté. Je me dois d’ajouter qu’en certains endroits de l’Arctique il est de coutume de ne pas nourrir du tout les chiens pendant l’été. L’ensemble des chiens du hameau est débarqué sur une île que l’on appelle toujours, pour une raison qui semblera évidente, l’Île aux chiens. Là, il faut que les chiens se débrouillent pendant trois mois. Ils survivent de façon miraculeuse en chassant les oiseaux et en pillant les nids, mais ils sont maigres et un tantinet agressifs quand on les ramène.

En dehors de l’eau, il peut arriver qu’un chien tombe sur des boissons plus stimulantes. Ainsi une fois où nous avions distillé un seul litre d’alcool pour le nouvel an, parce que nous allions avoir de la visite, nous avons mis l’alcool à refroidir dans une bassine d’eau dans la cabane à charbon sans penser qu’une chienne avait mis bas une portée de chiots la veille, dans cette même cabane. La chienne, qui avait apparemment besoin d’un remontant après l’accouchement, avait sifflé le litre d’alcool en une petite heure, et quand nous l’avons trouvée elle était dans un triste état. Couchée sur le dos, les quatre fers en l’air, hurlant vers le plafond. Les chiots essayaient en vain de s’accrocher aux tétons, mais comme le lait avait été fortement enrichi, ils tombaient de tous côtés avec un bruit mou, comme anesthésiés. L’alcool est rare, cependant, dans un régime du chien arctique.

Le travail du chien de traîneau consiste, chacun l’aura compris, à tirer un traîneau. Cela a l’air simple comme ça, mais ça ne l’est pas du tout. Un traîneau chargé pour un long voyage peut peser jusqu’à 400 kilos ce qui, avec un attelage de huit chiens, donne quand même 50 kilos par chien. Ces 50 kilos sont à tirer sur divers types de terrains 8 à 12 heures par jour pendant peut-être 40 à 50 jours de suite. L’état du terrain peut passer d’une glace lisse, où le chien a du mal à prendre ses appuis, à une neige profonde où il s’enfonce jusqu’au ventre. La route peut passer par des montagnes où chaque mètre à gravir est une conquête, et où la descente se fait à une vitesse vertigineuse avec les 400 kilos de chargement aux fesses. La glace peut être fragile et se briser, l’un après l’autre les chiens peuvent tomber à l’eau, ou elle peut être faite de glace à la dérive qui s’est figée en blocs entre lesquels le traîneau se coince et les harnais s’accrochent, un véritable cauchemar. La glace toute nouvelle permet d’aller vite, mais blesse les coussinets, et le risque de tomber d’un surplomb glacé et de se transformer en viande attendrie est omniprésent. Ce n’est pas facile du tout de tirer un traîneau. C’est même l’enfer. Bizarrement, les chiens adorent.

Mais reprenons au début. Tout commence le jour où l’on arrive au Groenland ou tout autre endroit en Arctique où le chien de traîneau est le moyen de transport le plus commun. Au bout de quelques jours, des Inuit zélés vous ont déjà persuadé de vous procurer un attelage de chiens. Et comme ils conduisent eux-mêmes les traîneaux aussi aisément que nous autres faisons du vélo, et que même des petits morveux arrivent à faire avancer des chiens attelés à de gigantesques traîneaux, on s’empresse de trouver l’idée séduisante, touché de l’aide qu’on nous propose.

Ainsi, ces gens dévoués, pleins de bonnes intentions, entreprennent de vous présenter des chiens. De nombreux chiens de toutes sortes. Des maigres, des boiteux, des chiens improbables et des méchants. Il y a des chiens soumis, des doux, des chiens aux oreilles déchirées et des édentés. Ils sont tous à vendre pour environ 30 couronnes [1] pièce. Très bon marché, nous informe-t-on, et il est vrai que 30 couronnes ça ne semble pas exagéré pour une créature vivante qui arrive à tenir debout par ses propres moyens. La transaction se fait vite. Peu de palabres, parce que l’acheteur ne parle en général pas la langue inuit, et que l’Inuit a tout oublié du danois qu’il parlait à la perfection une demi-heure auparavant. En un rien de temps, on est devenu propriétaire de quinze chiens, soit facilement deux fois trop. Mais compte tenu de l’état des chiens en question c’est peut-être, en fin de compte, largement insuffisant.

Suit l’achat du traîneau. Là encore, l’inventivité est grande. Des traîneaux de toutes tailles et de tous modèles vous sont présentés. Les courts de lest du Groenland, les longs de la côte ouest, des traîneaux à traverses, des traîneaux à skis. Tous ces moyens de locomotion ont quelque chose en commun, à savoir que les fixations des patins sont faussées, que leurs garnitures sont fines comme du papier à rouler, que des traverses manquent, que le montant cassé a été rafistolé de façon pour le moins rudimentaire. Mais l’acheteur n’a pas connaissance de ces menus défauts. Il ne voit qu’un rassemblement de traîneaux magnifiques, et il s’imagine lui-même dessus, cinglant à toute vitesse, cheveux au vent, sur les immensités glacées. Alors, tope là, marché conclu. Et il se retrouve en général avec un lourd traîneau de transport, et un autre léger, pour la chasse. Suit l’achat des harnais, des traits, des chaînes, des cordes à freiner, du sac de traîneau ainsi qu’enfin d’un fouet. Puis il n’y a plus rien à acheter, et en réalité plus rien à vendre non plus. Ça a été une bonne journée pour les Inuit, et pour l’acheteur une journée qu’il n’est pas près d’oublier.

Maintenant peut commencer l’apprentissage. Un brave Inuit se charge de transformer le propriétaire de traîneau frais émoulu en un habile cocher. D’abord il vous apprend à assujettir les harnais à la corde de devant, ce qui peut se révéler très dangereux. Les harnais des chiens sont constitués de lanières que l’on passe à travers deux boucles ménagées dans la corde de devant du traîneau. On doit donc passer la main dans les boucles, pour attraper l’ensemble des harnais et tirer rapidement le tout. Si on n’est pas à la fois rapide et vigilant, ça peut finir très mal. Nous avons à plusieurs reprises vu des cochers inexpérimentés se faire traîner sur la glace, par le poignet, à moitié couchés sur l’un des patins, et hurlant comme des phoques.

Ensuite, l’élève apprend comment passer les harnais aux chiens. Ceci n’est pas non plus sans risque, parce que notre homme ne connaît pas encore le caractère des chiens, et les chiens pas encore le sien. À ce stade de l’apprentissage, l’élève se retrouve en général gratifié de nombreuses morsures aux mains, aux bras et aux cuisses. L’instructeur garde dans un premier temps un calme olympien, avant de se charger de faire comprendre aux chiens, par des arguments frappants, qu’ils vont être attelés, qu’ils le veuillent ou non.

Suit alors le plus dur : la maîtrise du fouet. Et ce n’est certes pas une leçon d’un simple après-midi.

Le fouet dont on se sert pour conduire un traîneau est en fait une lanière tressée en peau de phoque barbu, quatre longs mètres assassins, avec lequel un Inuit standard est capable d’arracher un œil à Tordenskjold, le fameux vice-amiral dont l’effigie orne depuis des lustres les boîtes d’allumettes de ménage danoises, et ce sans faire broncher la boîte. Un bon cocher opère avec son fouet exactement comme un chirurgien accompli avec son scalpel. Il peut raccourcir une queue, réduire une oreille, enlever un œil et procéder à une frappe chirurgicale à n’importe quel endroit voulu. Il est cependant rare qu’il le veuille, et seuls les mauvais cochers passent à l’acte. Apprendre à utiliser le fouet est un processus long et douloureux. Je le sais parce que, quarante ans après mon apprentissage, j’en porte encore les stigmates.

L’Inuit fait la démonstration. Il prend le long fouet en main et le fait claquer. Tous les chiens se couchent immédiatement à plat ventre dans la neige. Puis il montre du doigt une boîte de conserve vide, bouge légèrement et habilement le poignet, envoyant en l’air la boîte dans un claquement sec. Il maintient alors la boîte en l’air aussi longtemps qu’il a envie de poursuivre ce gracieux petit mouvement du poignet. Ça a l’air facile et l’élève a envie d’essayer. Il tire le fouet en arrière comme il a vu l’Inuit le faire. La pointe disparaît à une vitesse époustouflante et lors de son passage par-dessus la tête de l’élève, touche la joue de celui-ci, laissant une entaille sanglante. Le futur cocher pousse un hurlement de douleur, les chiens regardent, une joie mauvaise au fond des yeux, par-dessous leur queue touffue. Une fois la douleur estompée, l’élève tente une nouvelle fois ce petit mouvement délicat du poignet. Cette fois la pointe passe derrière sa nuque, déchirant l’autre joue.

L’Inuit reprend le fouet, avec une patience d’ange. Refait le geste très lentement de manière à ce qu’aucune étape ne se perde. Trois, quatre fois il touche la boîte, dans des claquements secs. Un des chiens lève la tête, et l’Inuit envoie pour l’exemple la pointe du fouet dans sa direction, provoquant un nuage de neige et de glace devant son museau. Le chien se fait alors plus plat qu’une blatte.

Notre flambant neuf propriétaire de traîneau tente encore sa chance. Il s’applique à reproduire l’exploit du virtuose lentement et, selon lui, exactement comme il l’a vu faire. La pointe lui ménage au passage une méchante balafre à travers le menton et le nez. Mais cette fois la lanière du fouet est allongée derrière lui ; il tend alors le manche du fouet en un ample arc, comme s’il lançait avec une canne à pêche, et la lanière passe en sifflant à quelques pouces au-dessus de sa tête. Il regarde alors avec fierté l’Inuit qui a rentré sa frimousse dans le capuchon de son anorak pour se marrer en douce.

Il n’y avait pas vraiment de force dans la frappe, l’élève essaye donc encore une fois. L’arc est cette fois plus petit, et la pointe frôle une de ses oreilles, le faisant hurler de douleur. Mais, enfin, un bon et solide claquement se fait entendre là-bas au loin.

« Ajungilak, s’exclame l’Inuit, toi très bon au fouet. Juste essayer encore. »

Et le propriétaire de chiens juste essayer encore. Il fouette la neige, le traîneau, une bonne femme groenlandaise qui passe par là, un étal de viande qui traîne, et lui-même. Les chiens dorment tranquillement, persuadés qu’eux en tout cas resteront hors du coup. Ce sont de vieux chiens qui en ont vu d’autres. Leur queue touffue sur le museau pour réchauffer l’air avant de l’inhaler, ils prennent plaisir au spectacle et aux cris de douleur de leur nouveau maître.

Quand l’heureux propriétaire de chiens finit par avoir le visage trop tuméfié et sanguinolent, on cesse les leçons pour la journée. Il ré-enroule son fouet et le pose contre le montant du traîneau, sans imaginer un instant qu’il aura été bouffé par les chiens quand il voudra le reprendre le lendemain. Puis il rentre chez lui pour se laver et panser ses blessures.

Les leçons du lendemain diffèrent peu. Sauf qu’elles sont un peu plus douloureuses, vu que les blessures de la veille sont remises à vif, et que de nouvelles se rajoutent. À ce stade, nombreux sont ceux qui renoncent. Ceux-là deviennent alors de fervents défenseurs de l’idée que seuls les mauvais cochers utilisent le fouet, ce qui est d’ailleurs tout à fait vrai. Mais le bon cocher qui ne touche jamais à son fouet sait cependant le manier à la perfection si cela se révèle nécessaire. Par exemple pour diriger les chiens à travers des amas de glace, ou sur de la glace trop fine en les faisant sauter par-dessus des fentes larges, ou les retenir en descendant le versant escarpé d’une montagne. Dans de nombreuses situations, le fouet est un instrument indispensable. Non pas pour punir, mais pour diriger.

Il faut bien admettre qu’on peut vivre de vraiment très bonnes journées lors d’un voyage en traîneau. Quand le soleil brille dans le ciel jour et nuit, quand on glisse sur une bonne neige bien damée, quand la glace étincelle dans des reflets violets, verts et mauves, illuminant parfois d’or les parois de montagnes qui entourent le fjord.

Et il faut bien dire aussi que ça peut être presque agréable de rester allongé sur le traîneau en tirant sur sa bouffarde et en se sentant à l’unisson avec la nature magnifique qui vous entoure. Alors, on éprouve un sentiment d’amitié, presque d’amour, envers les chiens qui trottent devant le traîneau, leur queue roulée en boucle et une vapeur blanche sortant de leur mufle.

Et il peut être quasi merveilleux de faire une halte, de mettre à bouillir la viande en bavardant avec les chiens, d’autant que l’on sait qu’il ne viendra à l’idée d’aucun d’entre eux de vous contredire.

Mais la plupart du temps, c’est épouvantable de conduire un traîneau à chiens. D’être bousculé par-dessus les congères, des gelures aux joues. De démêler les harnais de ses mains gelées et à l’aide des dents, après avoir nourri les chiens avec de la graisse de phoque qui leur donne immanquablement la diarrhée. De traverser, infiniment lentement, un monde blanc infiniment grand. D’être entouré par une nature congelée, grandiose, de pouvoir hurler et chanter sans personne pour vous entendre. D’être seul, libre, heureux. C’est douloureux de conduire un traîneau à chiens, mais rien n’est plus merveilleux.

Post-scriptum

Traduit du danois par Suzanne Juul et Bernard Saint Bonnet.

Merci aux Éditions Gaïa de nous avoir autorisé à publier ce texte inédit.

Notes

[1Environ 4 €. [N.d.T.

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Publiée dans Vacarme 39, , pp. 70-72.