Vacarme 29 / Contextes

Géographie de l’intolérable

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Foucault, tout au long de sa vie, n’a cessé de tracer sur la carte du monde deux genres d’itinéraires : celui de ses déplacements réels, celui de ses engagements internationaux. Entre les deux se dessine un même projet : refuser que le malheur des hommes soit « le reste muet de la politique », et construire une solidarité entre les gouvernés, une mobilisation mondiale dont les États ne soient plus les acteurs exclusifs.

Pierre Lascoumes a récemment publié : Le Capitalisme clandestin. L’illusoire régulation des places offshore (avec Thierry Godefroy), La Découverte, 2004 ; Gouverner et enfermer. La prison, un modèle indépassable ? (dir., avec Philippe Artières), Presses de Sciences Po, 2004.

Dans la première partie de sa vie, Michel Foucault se rêvait peut-être apatride, menant des investigations intellectuelles sans frontières. Ces découvertes, ces expériences sans passeport n’ont rien d’une errance, mais relèvent plutôt d’un travail de déprise permanente de lui-même et de notre culture. De retour en France en 1968, il n’en est pas moins resté très attentif à l’ailleurs, non par goût anecdotique de l’exotisme, mais par besoin d’être en relation avec les grands événements politiques mondiaux et de les intégrer comme des épreuves critiques. L’écho international de ses travaux est sans doute moins un effet de mode en faveur de la pensée française que la rétribution de son attention aux causes universelles dans lesquelles il s’est régulièrement engagé.

Entre 1955 et 1968, il passe ainsi plus de huit années hors de France, occupant des fonctions de lecteur de français ou d’attaché culturel successivement à Uppsala, à Varsovie, à Hambourg et à Tunis, et songe un temps diriger l’Institut français de Tokyo. C’est dans son premier poste en Suède qu’il rédige sa thèse Folie et déraison à l’âge classique, et il a semble-t-il envisagé de la soutenir dans ce pays qui a une tradition en histoire des sciences. Foucault s’imaginait bien en passeur diffusant à des publics étrangers la littérature et la philosophie françaises, tout en accumulant pour lui-même une expérience de liberté et de découverte politique et culturelle. Il retrouvera plus tard ce positionnement à l’égard des États-Unis et du Japon. Mais c’est surtout à l’occasion d’engagements dans des causes étrangères et en participant à de nombreux combats que se manifestera sa capacité d’implication dans notre actualité marquée de drames, de révoltes contre l’oppression, et de luttes multiformes pour les libertés. Cette forme d’engagement marque plus particulièrement les dix dernières années de la vie du philosophe-citoyen. Deux dimensions complémentaires organisent ses prises de position : dire l’intolérable, et développer des actions non-gouvernementales.

Percevoir et dénoncer l’intolérable

En août 1977, Foucault donne un entretien au Japon au sujet de la situation dramatique d’environ 80 000 boat people, moitié vietnamiens et moitié cambodgiens, qui dérivent depuis des mois, sont refoulés de terre en terre, et que « les États abandonnent aux portes de la mort ». Ce texte présente le problème des réfugiés comme un enjeu mondial en plein développement, car soulevant des problèmes spécifiques de solidarité que les démocraties occidentales et les organismes internationaux qu’elles contrôlent sont peu préparés à traiter [1]. Il présente de façon lucide les trois facteurs qui lui paraissent contribuer à ce phénomène : l’augmentation des régimes dictatoriaux ; les séquelles des politiques de décolonisation qui ont laissé des découpages territoriaux artificiels et des sources de tensions ethniques et religieuses majeures ; enfin la tendance croissante des pays industrialisés, qui, après avoir importé de la main d’oeuvre étrangère, veulent désormais renvoyer leurs émigrés. Quelques années plus tard, il rédige un texte-manifeste, « Face aux gouvernements, les droits de l’homme » [2], qui élargit la réflexion. Il est lu à Genève en juin 1981 à l’occasion d’une conférence de presse organisée par un ensemble d’ONG pour annoncer la création d’un Comité international contre la piraterie. Ce document est significatif du positionnement de Foucault et de beaucoup de militants engagés alors dans des causes internationales. Cette initiative trouve son origine chez « des hommes privés qui n’ont d’autres titres à parler, et à parler ensemble, qu’une certaine difficulté commune à supporter ce qui se passe ». On retrouve ici la même attitude politique et morale que celle qui l’avait conduit à se mobiliser en 1971 sur la situation des prisons. « Je perçois l’intolérable », déclare-t-il en présentant le Groupe d’Information sur les Prisons comme le relais public de la dénonciation des conditions de détention politique et de droit commun. Le mouvement est parti de l’intérieur des établissements où des politiques (gauchistes et maoïstes incarcérés) ont commencé une grève de la faim, et il s’agit « littéralement de donner la parole aux détenus ». C’est-à-dire rompre avec le silence, casser les connivences hypocrites qui occultent les violences, donner à entendre les révoltes afin qu’elles soient si possible mises en relation avec d’autres. C’est cette même forme d’action protestataire qui est reprise au niveau international. Le manifeste énonce : « C’est un devoir de cette citoyenneté internationale de toujours faire valoir aux yeux et aux oreilles des gouvernements les malheurs dont il n’est pas vrai qu’ils ne sont pas responsables. Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique ».

Cette citoyenneté internationale d’abord formulée par les pacifistes est ici reprise dans un sens plus protestataire. Selon Foucault, cette appartenance à une communauté politique sans frontières « a ses droits et ses devoirs », et elle « engage à s’élever contre tout abus de pouvoir, quel qu’en soit l’auteur, quelles qu’en soient les victimes. [...] [Le malheur des hommes] fonde un droit absolu à s’élever et à s’adresser à ceux qui détiennent le pouvoir ». Dans un texte antérieur (1977), il invoquait un « droit des gouvernés » : « Ce droit est plus précis, plus historiquement déterminé que les droits de l’homme : il est plus large que celui des administrés et des citoyens ; on n’en a guère formulé la théorie. Notre histoire récente en a fait une réalité encore fragile mais précieuse pour un avenir qui porte partout la menace d’un État où les fonctions de gouvernement seraient hypertrophiées jusqu’à la gestion quotidienne des individus » [3]. Ce droit des gouvernés fonde un droit à l’interpellation qui s’accomplit à deux niveaux : d’une part, à l’occasion de causes individuelles exemplaires ; d’autre part, dans la dénonciation de pratiques dictatoriales plus générales.

Les causes individuelles exemplaires sont autant d’occasions de mettre en visibilité et de stigmatiser le droit et la justice d’exception. En septembre 1975, onze militants sont condamnés au garrot en Espagne. Foucault rédige un texte de protestation qui est signé par L. Aragon, F. Jacob, A. Malraux, P. Mendès France et J.-P. Sartre. Sept mercenaires partent à Madrid pour faire entendre dans le lieu même du franquisme l’indignation que suscitent les pratiques totalitaires de ce régime. R. Debray, C. Mauriac, Y. Montand sont du voyage avec Foucault. La conférence de presse qui est organisée suscite une intervention policière musclée. Au bout de quelques heures, ils sont reconduits manu militari à l’aéroport. Les protestations et les appels se poursuivent depuis la France, en vain. Mais l’indifférence était impossible, l’intolérable devait être désigné et les résistants espagnols au régime devaient être soutenus, ne serait-ce que symboliquement. En octobre 1977, Foucault s’engage avec J.-P. Faye et l’anti-psychiatre anglais D. Cooper dans le mouvement amorcé en URSS par V. Fainberg en faveur de la libération de V. Borissov de l’hôpital psychiatrique spécial de Leningrad où il a été incarcéré : « ce qui se passe en Union soviétique, ce n’est pas l’accouplement monstrueux d’une fonction médicale et d’une fonction policière, qui n’auraient rien à voir l’une avec l’autre. Mais c’est simplement l’intensification, la solidification d’une parenté en réseau, qui n’avait pas cessé de fonctionner » [4].

En juillet 1977, Klaus Croissant, l’un des avocats de la Fraction Armée Rouge, demande l’asile politique en France, où il s’est réfugié par crainte d’être poursuivi en Allemagne pour avoir outrepassé les droits de la défense en fournissant des aides matérielles à ses clients. Arrêté, il est incarcéré à la prison de la Santé en attendant l’expulsion que la justice française autorise le 24 octobre ; en tant que complice de « l’apocalypse » terroriste, dira le procureur. Foucault est parmi les premiers à défendre l’avocat, à dénoncer le simulacre du procès en France où la salle est bourrée de policiers et où le président interdit à Croissant de présenter lui-même sa défense. Avec vingt-cinq personnes, Foucault tente symboliquement d’empêcher, à la sortie de la Santé, son expulsion [5], et il s’indigne de la mollesse des soutiens que la gauche accorde précautionneusement à cette cause [6].

À l’occasion de ses prises de position contre les atteintes aux droits fondamentaux des personnes, Foucault élargit régulièrement son propos à la dénonciation plus générale des pratiques dictatoriales. Ainsi, faisant le récit de l’expulsion qui achève le bref voyage à Madrid dénonçant les condamnations prononcées par le régime franquiste, il effectue un parallèle avec la violence du régime des colonels grecs : « [Y. Montand] est arrivé en haut des marches de l’hôtel, des policiers armés étaient disposés de part et d’autre de l’escalier ; en bas la police avait fait le vide et les cars se trouvaient beaucoup plus loin. Derrière, des centaines de personnes regardaient la scène. C’était un peu la répétition de la scène de Z où le député de gauche Lambrikis est frappé à coups de matraques. Montand très digne, la tête un peu en arrière, est descendu très lentement. C’est là que nous avons ressenti la présence du fascisme. Cette façon qu’ont les gens de regarder sans voir, comme s’ils avaient vu cette scène des centaines de fois. [...] C’est une forme supérieure de fascisme à la fois très fine et brutale, que nous avons vue à l’oeuvre. Ce fascisme avec sa pyramide d’ordre et de contre-ordre, cette mécanique... cette peur pour entretenir la peur » [7]. En 1976, il participe à la dénonciation des camps de l’Union soviétique, pas seulement ceux de l’époque stalinienne mais ceux qui sont encore en fonction, et à propos desquels les informations et les documents commencent à sortir [8]. L’année suivante, et peu de temps après l’expulsion de K. Croissant, Foucault effectue un séjour à Berlin. À son retour il livre un témoignage accablant sur l’oppression policière qui règne dans les deux Allemagnes : aussi bien « l’effrayante impression de pouvoir être un danger pour n’importe qui » qu’il a éprouvée face à la suspicion maniaque des policiers de l’Est, que la façon dont les intellectuels sont traités en tant que « sale espèce » à l’Ouest sur la base de dénonciations anonymes [9]. Cela ne l’empêchera pas de revenir en Allemagne peu après pour protester contre les interdictions professionnelles et pour soutenir à Hanovre un universitaire (Peter Brückner), suspect de sympathie avec la cause terroriste. Dernier exemple, en 1981, à l’occasion du soutien très actif que Foucault porte à Solidarnosc, après le coup de force militaire, il déclare de retour d’une mission humanitaire sur place : « Le problème permanent de la Pologne pose le problème de l’Europe du bloc soviétique, du partage de l’Europe. Or hormis de brèves périodes - celles des invasions et des coups d’État - on n’en parle pas ».

Développer des actions non-gouvernementales

« Qui donc nous a commis ? Personne. Et c’est cela justement qui fait notre droit. » Foucault prône non seulement le droit de la société civile à la protestation, mais aussi son droit à l’auto-organisation et à l’action. Il prône des initiatives non-institutionnelles, hors de tout cadre pré-construit et menées par « des hommes privés qui n’ont d’autre titre à parler [...] qu’une certaine difficulté à supporter ce qui se passe » [10]. Il prend pour modèle les initiatives des ONG humanitaires qui, depuis le début des années 1970, revendiquent leur droit d’accès à toutes les scènes de conflit. Il soutient ainsi en 1979 l’action menée par Médecins du Monde et B. Kouchner pour secourir les boat people en mer de Chine avec le navire hôpital Ile-de-Lumière. Amnesty International et Terre des hommes constituent aussi des modèles auxquels il se réfère. Cette forme de solidarité internationale active doit se démarquer d’un humanitarisme émotionnel qui cantonne les populations dans une protestation affective : « C’est vrai, les bons gouvernements aiment la sainte indignation des gouvernés, pourvu qu’elle reste lyrique. » Il s’agit de refuser le partage des tâches selon lequel il appartient « aux individus de s’indigner et de parler », alors qu’il reviendrait « aux gouvernements de réfléchir et d’agir ». « L’expérience montre qu’on peut et qu’on doit refuser le rôle théâtral de la pure et simple indignation qu’on nous propose. » Le projet dont Foucault se veut le défenseur est aussi une intrusion dans l’espace d’action capté jusque-là par les États : « La volonté des individus doit s’inscrire dans une réalité dont les gouvernements ont voulu se réserver le monopole, c’est ce monopole qu’il faut arracher peu à peu et chaque jour. »

Cet appel aux mobilisations multiformes de la société a pour corollaire une méfiance constante à l’égard des actions des États chroniquement marquées par le double langage et l’hypocrisie de refus de la realpolitik. D’où ses réticences face à la gauche institutionnelle, qu’il perçoit, à juste titre, enkystée dans une « grille politique traditionnelle », alors que les mouvements sociaux ne cessent « de faire apparaître des questions qui n’existaient pas sur la scène électorale » [11]. Régulièrement, il sera conduit à affronter directement les autorités politiques en place, de droite (joutes avec les ministres de la Justice R. Pleven en 1971 à propos des prisons, ou en 1976 avec A. Peyrefitte à propos de Croissant [12]), comme de gauche. Les événements de 1981 en Pologne en sont un exemple significatif. Foucault, qui n’avait pas particulièrement soutenu l’arrivée de Mitterrand [13], se trouve en opposition directe avec l’Union de la gauche lorsqu’a lieu en décembre 1981 le coup de force du général Jaruzelski, qui s’en prend directement au syndicat Solidarnosc et amorce une dure campagne de répression contre les mouvements d’opposition. Le ministre des Affaires étrangères Cl. Cheysson déclare qu’il s’agit d’une « affaire purement intérieure à la Pologne », et pour le parti communiste français M. Gremetz justifie la réaction militaire par un soi-disant « danger de guerre civile ». La rupture est dès lors consommée entre la gauche institutionnelle et une partie des intellectuels français. P. Bourdieu et Foucault prennent l’initiative d’un texte de protestation intitulé « Les rendez-vous manqués ». Il s’agit de rappeler la passivité complice avec laquelle d’autres gouvernements de gauche français ont fait l’autruche, en 1936 face au putsch militaire espagnol et en 1956 face à l’invasion de la Hongrie. Face à cette mémoire honteuse, la pétition demande que le gouvernement de P. Mauroy renonce aux facilités de la realpolitik et se positionne en fonction des « obligations de la morale internationale » : « Il ne faut pas que le gouvernement français, comme Moscou et Washington, fasse croire que l’instauration d’une dictature militaire en Pologne est une affaire intérieure qui laissera aux Polonais la faculté de décider eux-mêmes de leur destin. C’est une affirmation immorale et mensongère » [14]. La question du donner à entendre est à nouveau au coeur de son engagement, et seuls des mouvements issus de la société civile peuvent accomplir ce que les diverses raisons d’État interdisent. Dans le mouvement de soutien à la Pologne qui se met en place, il plaide pour assurer en priorité aux syndicalistes polonais des moyens d’information : « Il ne faut pas que la voix de Solidarnosc soit étouffée. » Il propose la création d’une agence de presse et l’envoi de missions de juristes et de médecins dans le cadre des opérations Varsovivre menées par Médecins du Monde [15]. Lui-même participera à une des dernières missions dans ce pays en septembre 1982 où la livraison de médicaments couvre celle de matériel d’impression.

Dire l’intolérable en développant des actions non-gouvernementales, dynamiser les réactions de la société civile pour construire des protestations hors des schémas politiques établis, le programme militant que Michel Foucault a balisé dès le milieu des années soixante-dix et auquel il est resté fidèle trace un horizon d’action politique d’une actualité inaltérée. n

Notes

[1« Le problème des réfugiés est un présage de la grande migration du XXIème siècle », n°271, Dits et écrits, III, p. 798 sq.

[2Publié dans Libération le 30 juin 1984, et n°355, Dits et écrits, IV, p. 707.

[3« Va-t-on extrader Klaus Croissant ? », Le Nouvel Observateur, 14 novembre 1977 et n°210, Dits et écrits, III, p. 361 sq.

[4« Enfermement, psychiatrie, prison », Change, octobre 1977, et n°209, Dits et écrits, III, p. 332.

[5« Désormais, la sécurité est au-dessus des lois », Le Matin, 18 novembre 1977 et n°211, Dits et écrits, III, p. 366 sq.

[6« La sécurité et l’État », entretien avec R. Lefort, Tribune socialiste, 24 novembre 1977 et n° 213, Dits et écrits, III, p. 383 sq.

[7« Aller à Madrid », Libération, 24 septembre 1975, et n°158, Dits et écrits, II, p. 760 sq. et « Lettre à quelques leaders de la gauche », Le Nouvel Observateur, 28 novembre 1977 et n°214, Dits et écrits, III, p. 388 sq.

[8« Crimes et châtiments en URSS et ailleurs... », entretien avec K.S. Karol, Le Nouvel Observateur, 26 janvier 1976, et n°172, Dits et écrits, III, p.63 sq.

[9« Nous nous sentions comme une sale espèce », Der Spiegel, 19 décembre 1977 et n° 217, Dits et écrits, III, p. 415 sq.

[10Voir note 2.

[11« La grille politique traditionnelle », Politique hebdo, 6 mars 1978, et n°227, Dits et écrits, III, p. 506 sq.

[12« Alain Peyrefitte s’explique ... et Michel Foucault lui répond », Le Nouvel Observateur, 23 janvier 1978, et n°226, Dits et écrits, III, p. 505 sq.

[13« Je me fais une règle de ne pas prendre position quant aux élections », art. cit. note 2.

[14Libération, 15 décembre 1981 et « Il n’y a pas de neutralité possible », Libération, 9 octobre 1982, et n°319, Dits et écrits, IV, p. 338 sq.

[15D. Eribon, Michel Foucault, Flammarion, 1991, p. 321-323 et n° 320, 321 et 334, Dits et écrits, T. IV, p. 340 sq.

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