Vacarme 29 / Contextes

politique et intelligence depuis 68

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Pour situer les interventions politiques de Foucault, on doit tenir compte des forces qui pèsent sur le champ des intellectuels engagés. Or celles-ci sont les mêmes qui depuis 1968 ont pesé sur les syndicalistes, les journalistes ou les électeurs, créant des conjonctures communes d’implication et de retrait. Foucault l’écrivait : « Un changement, dans l’ordre du discours, ne suppose pas des « idées neuves », un peu d’invention et de créativité, une mentalité autre, mais des transformations dans une pratique, dans celles qui l’avoisinent et dans leur articulation commune ».

Après 68 s’ouvre une période d’intense activisme des intellectuels, qui va jusqu’à brouiller la démarcation entre travail universitaire et engagement politique. Ils sont des dizaines à rallier les comités de soutien à la candidature de François Mitterrand créés par le nouveau parti socialiste en 1974 et 1981 et certains, qui ne s’étaient jamais engagés, s’affichent désormais comme des compagnons de route de groupes d’extrême gauche. Pourtant, pendant les années 1980, ces mêmes intellectuels se caractériseront par leur « silence » politique. Gauchissement après 68, recentrage ou mutisme au cours des années 1980 : comment expliquer la rapidité du passage d’une période historiquement haute d’engagement politique à une période qui semble au contraire marquée par le retrait des intellectuels ? L’analyse se perdrait à ne viser que le monde intellectuel. Les fluctuations des passions politiques touchent l’ensemble des militants et des électeurs se reconnaissant dans la gauche. Elles invitent à penser que les conjonctures politiques et les chances de rétribution de l’engagement ont davantage canalisé les prises de positions politiques depuis mai 68 que les travaux des intellectuels eux-mêmes ou leur propre réflexivité.

La Geste de Mai et les effets de conjoncture

La configuration politico-économique de l’après-mai 68 se révèle particulièrement favorable à l’engagement à gauche. La situation de plein-emploi et la possibilité pour les salariés sanctionnés d’être réembauchés ailleurs limitent la répression de l’engagement syndical et des postures politiques radicales. Le niveau d’adhésion syndicale augmente entre 1968 et 1977, ainsi que le nombre de journées de grève annuelles, indices des capacités de protestation des salariés. Les tensions sur le marché du travail facilitent en outre les investissements militants intensifs d’étudiants qui auront moins à craindre les conséquences possibles du retard scolaire.

Les événements de mai 68 entraînent la nationalisation des marques politiques trotskistes ou maoïstes auparavant confinées à quelques universités et entreprises localisées. La concurrence au sein du monde étudiant entre les divers groupes d’extrême gauche (trotskistes, maoïstes, situationnistes, anarchistes) se traduit par une course à la radicalité idéologique qui contribue à diffuser et à normaliser des thématiques considérées auparavant comme extrémistes. Cette radicalisation des discours au sein de ce qui devient « l’extrême gauche », interprétée comme une conversion idéologique de la jeunesse, tend à infléchir l’offre politique de la gauche parlementaire. La signature du Programme commun en 1972, en déplaçant le centre de gravité de l’opposition entre le PS et le PC, rend cela manifeste. Toutefois, loin de réduire la concurrence électorale entre les deux partis (par exemple en généralisant les candidatures uniques comme en 1974 et 1977), elle l’accentue lors du premier tour et favorise ainsi l’usage de rhétoriques radicales pour capter l’électorat. Le gauchissement relatif du nouveau PS par rapport à la SFIO et la concurrence objective entre les marques politiques de la gauche parlementaire et extraparlementaire contribuent de fait à faire converger la tonalité des énoncés politiques des formations de gauche et à généraliser ou à réactiver la référence au marxisme. La distance idéologique et organisationnelle apparente entre l’extrême gauche et la gauche parlementaire est alors historiquement faible. Lors de la dissolution de la Ligue Communiste en 1973, François Mitterrand, premier secrétaire du nouveau PS, accueillera ainsi Alain Krivine au siège du parti en le protégeant d’une arrestation qui n’interviendra qu’à sa sortie. Un tel affichage comporte évidemment une dimension tactique : il permet à Krivine de ne pas apparaître isolé, tandis que Mitterrand peut manifester qu’il n’a pas d’adversaire à gauche, permettant au PS d’être acceptable pour un vote de second tour. Cette rencontre est alors politiquement concevable et suscite peu de réticences. La notion même de « gauche » à laquelle se réfère encore une partie des leaders partisans et des électeurs venus à la politique avant 1981 est en effet la conséquence de la solidarité des organisations et de la convergence des programmes, produites par la présence de la droite au gouvernement depuis 1958. Lesspécificités de cette configuration politique - scrutin d’arrondissement, gauche dans l’opposition mais concurrence militante et électorale accrue entre ses composantes, radicalisation des offres partisanes - auront pour effet de structurer les représentations de la politique des jeunes électeurs ou de tous ceux se reconnaissant dans la gauche dans un sens très différent des représentations requises sous la IVème République, lorsque la SFIO n’avait pas besoin du PC pour faire élire ses candidats. À partir de 1958, et plus encore après 1968, le travail politique des partis d’opposition contribue à produire des électeurs dont la perception de la politique sera ajustée à la nouvelle définition bipolaire du jeu partisan. Les moins de trente ans voteront en 1978 à plus des deux tiers pour des candidats de l’opposition ; ils resteront durablement la génération électorale la plus fidèle aux partis de gauche par-delà les redéfinitions de leur offre programmatique.

La radicalisation relative de l’offre politique des partis d’opposition accompagne celle des lignes éditoriales des principaux journaux de gauche. Après 1968, ceux-ci couvrent largement les groupes d’extrême gauche, à la fois parce qu’ils constituent un segment dynamique et spectaculaire de l’opposition, et pour satisfaire ce qui apparaissait comme l’orientation idéologique nouvelle de la jeunesse. L’intérêt de la presse contribue ainsi à la valorisation de l’engagement, au-delà des réseaux militants. Les éditoriaux de gauche fortement critiques envers le gouvernement accompagnent un important succès commercial : les tirages de la presse d’opposition doublent de 1968 à 1981, notamment ceux du Monde, du Canard Enchaîné et du Nouvel Observateur, et cette réussite contribue à valider l’orientation politique de ces titres. Deux nouveaux journaux d’opposition sont même créés en 1973 et 1977 (Libération et Le Matin de Paris).

C’est donc une ambiance favorable au militantisme et à l’engagement dans l’opposition qui s’impose après 1968. Selon un modèle intellectualiste, la propagation des idées tiendrait le premier rôle dans la transformation générale des comportements. On constate plutôt que c’est la mise en place dans certains secteurs - comme les entreprises et les universités - de configurations d’acteurs (réseaux politiques ou syndicaux en concurrence, marché de l’emploi tendu, importance des recrutements dans l’enseignement supérieur et la fonction publique, sympathisants disposés à soutenir les attitudes contestataires) qui tout à la fois abaissent les coûts du militantisme (menace de licenciement, ralentissement de la carrière, retard scolaire) et procurent aux nouveaux militants des gratifications étendues pour leurs investissements politiques. Au cours de ce processus, dans un certain nombre d’arènes comme l’université, certains secteurs de l’édition ou du journalisme, l’expression d’un soutien à la majorité peut susciter tellement d’hostilité ou de dérision qu’elle en marginalise leur auteur - et c’est dans la configuration politique postérieure et à la faveur d’un travail de célébration spécifique que Raymond Aron passera du statut de journaliste conservateur à celui d’intellectuel « lucide ».

La généralisation des prises de position progressistes des intellectuels peut alors s’analyser comme le résultat des propriétés de la configuration professionnelle et politique dans laquelle ils sont engagés : l’insertion d’un grand nombre dans un secteur universitaire favorisant le radicalisme politique (présence de groupes militants, sécurité de l’emploi des enseignants, vedettisation de certains universitaires progressistes) ; l’ampleur nouvelle des rétributions symboliques de l’engagement dans un contexte de propagation des « idées de Mai » alors que s’envolent les tirages des ouvrages des auteurs mis en vedette (le grand public intellectuel - salariés diplômés, enseignants - apparaît alors fortement orienté à gauche) ; la plus grande attention portée aux positions des intellectuels dans la presse d’opposition (Le Monde ouLe Nouvel Observateur) ; enfin une conjonction exceptionnelle de facteurs politiques et économiques favorisant l’engagement (marché de l’emploi, durée au pouvoir des gouvernements de droite, prestige des événements de Mai). De surcroît, il ne faut pas sous-estimer l’effet du travail d’enrôlement des entreprises partisanes : le Parti socialiste, qui cherche à s’associer à tous les mouvements hostiles à la majorité (mouvements homosexuels, antinucléaires, mouvements de femmes, défenseurs de l’environnement, associations de soutien aux immigrés), va solliciter le soutien d’intellectuels par la demande de tribunes dans la presse, par l’organisation de colloques politico-universitaires ou encore par la constitution de comités de soutien à François Mitterrand. Dans une autre conjoncture, ce travail d’enrôlement aurait pu rester sans effet. Mais la dramatisation de l’antagonisme droite-gauche est alors telle - on parle alors avec beaucoup de sérieux de « choix de société » et de « rupture avec le capitalisme » d’un côté, du « danger de collectivisation de l’économie et de la société » en cas de victoire des « socialo-communistes » de l’autre - et l’intensité des engagements antigouvernementaux est si forte que les groupes d’extrême gauche et le PS rencontrent le concours spontané de beaucoup d’intellectuels souhaitant intervenir en politique. L’opposition de l’intelligentsia au gouvernement induit alors une orchestration objective des interventions publiques des intellectuels. En 1976 puis en 1978, l’organisation par le cabinet de Giscard d’Estaing d’un dîner entre le président et un certain nombre d’écrivains et d’artistes classés à gauche entraîne de sévères critiques publiques envers ceux qui se sont prêtés à une entreprise de communication giscardienne. Cette situation quasi-expérimentale de manquement à l’obligation d’opposition laisse penser que l’orientation progressiste de l’intelligentsia reposait aussi sur des rappels à l’ordre formels ou implicites et sur l’anticipation d’une riposte coordonnée des soutiens intellectuels de la gauche politique.

Les discours et les postures critiques requis pour s’imposer dans le jeu politique tendent donc à devenir plus radicaux après Mai. Le gauchissement des offres partisanes accompagne celui des lignes éditoriales de la presse d’opposition et des attitudes susceptibles d’être adoptées par les intellectuels. Remarquons que ces transformations conjointes se renforcent mutuellement : les journalistes s’appuient sur les programmes partisans et les positions publiques des intellectuels pour définir la fenêtre de crédibilité de leurs éditoriaux. Le niveau d’adhésion des sympathisants de la gauche au Programme commun dépendra de la cohérence et de l’efficacité de la validation offerte aux énoncés politiques par des acteurs plus extérieurs au jeu partisan - intellectuels et journalistes - susceptibles d’en garantir la vraisemblance. La convergence relative des énoncés issus de l’opposition jusqu’en 1981 constituera un facteur de renforcement de l’attractivité des postures militantes.

La campagne de dénonciation du Goulag

La progression électorale de l’Union de la gauche de 1971 à 1973 et l’hégémonie des thématiques progressistes doivent pourtant susciter des oppositions. Dans l’espace intellectuel, ces résistances prennent nécessairement une forme codée et euphémisée, tant apparaît alors difficile dans le milieu spécifique des écrivains et des universitaires l’affirmation publique d’une préférence pour le maintien au pouvoir des giscardiens plutôt que pour le « changement ». La thématique du Goulag va être portée non seulement par le personnel politique, les journalistes et les intellectuels associés à la majorité, mais aussi par l’alliance conjoncturelle de minoritaires du PS (que rassemblera le courant rocardien), d’universitaires opposés à la généralisation des références marxistes dans l’espace intellectuel (notamment les animateurs de la revue Esprit), et de tous ceux qui, à gauche, considèrent que le PS a excessivement radicalisé son offre politique depuis la signature du Programme commun - parmi ceux-ci, la rédaction du Nouvel Observateur constituera un relais important. S’indigner en 1975 des camps soviétiques peut rétrospectivement paraître absurde : leur existence est connue et documentée depuis longtemps, tandis que les purges et les procès staliniens, l’édification du Mur et les interventions en Hongrie et en Tchécoslovaquie laissent peu de doute sur la nature du régime soviétique. Ce serait oublier combien toute campagne associant le PC français au Goulag embarrasse l’opposition : le Parti socialiste est alors sommé de justifier son alliance avec un partenaire stigmatisé. Si la polémique revêt ce caractère d’urgence et prend cette ampleur dans la configuration politique initiée par la signature de l’Union de la gauche plutôt qu’en 1950 ou en 1964, c’est précisément parce que la campagne de dénonciation du Goulag procure à une multiplicité d’acteurs situés dans des secteurs professionnels autonomes mais cependant partiellement interdépendants - espace partisan, journalisme, monde intellectuel - un angle d’attaque adéquat contre les énoncés de forme marxiste généralisés par Mai 68 et ce qui apparaît comme leur traduction politique : l’accord de gouvernement entre PS et PC initié par François Mitterrand et ses soutiens.

Effets politiques du retournement de la conjoncture économique

La configuration qui favorisait la politisation à gauche de la jeunesse et des intellectuels avant et après 68 va s’infléchir à partir du milieu des années 1970, bien que la présence d’un gouvernement giscardien atténue jusqu’en 1981 cette désaffection rampante pour la politique.

Tout d’abord, la génération des étudiants qui a connu Mai quitte l’université pour entrer dans des milieux professionnels où l’expression d’opinions radicales est moins valorisable qu’à l’université, quand elle n’est pas durement sanctionnée. Le déclin relatif des mouvements les plus radicaux après 1974 n’est pas l’effet d’une « prise de conscience » ou d’une « perte des illusions », encore moins d’un effet « Goulag » qui aurait atteint des militants politiques largement opposés à ceux qu’ils appelaient les « staliniens » du P« C »F, mais la conséquence nécessaire de leur retrait d’un univers social dont les rythmes permettaient l’activisme politique et qui requérait l’usage de thématiques et de postures radicales.

À partir de 1976, le chômage qui augmentait depuis 1974 en frappant d’abord les nouveaux entrants sur le marché du travail, les travailleurs immigrés ou en contrat temporaire, commence à atteindre les salariés stables. Les entreprises amenées à licencier écartent d’abord les salariés contestataires qui ne sont pas protégés par le statut de délégué syndical. L’adhésion à un syndicat et les postures revendicatives dans le monde de l’entreprise deviennent plus dangereuses et peuvent plus difficilement fonder un statut d’excellence reconnu au sein de la communauté salariée. Les effectifs syndicaux diminuent en 1978, pour la première fois depuis 68. La rupture de l’Union de la gauche puis la défaite aux élections législatives de 1978 contribuent à la contraction relative des effectifs militants de l’ensemble des organisations de gauche, bien qu’ils restent à un niveau historiquement élevés jusqu’en 1981.

1981 : une nouvelle conjoncture

L’alternance de 1981 façonne une nouvelle configuration politique et pose de nouvelles conditions à l’engagement militant. Tout d’abord, les énoncés publics des dirigeants de l’ancienne opposition changent plus vite que ne le laisse croire l’expression du « tournant de la rigueur ». Dès juin 1981, les logiques qui pèsent sur le discours public des responsables de la gauche se transforment : là où il fallait promettre, il faut justifier ; là où la critique était requise, il faut défendre. Beaucoup d’acteurs (journalistes, intellectuels) vont se révéler davantage attachés aux postures critiques qu’aux positions partisanes de la gauche. Seule la durée de la présence de celle-ci dans l’opposition avait pu conduire à les confondre. La critique du gouvernement apparaissait avant 1981 comme l’une des multiples modalités de l’engagement à gauche, puisque celle-ci disposait du monopole de la contestation. La présence d’un gouvernement de droite assurait donc la coordination symbolique de l’ensemble des mécontents et masquait les divergences.

L’alternance va aussi diminuer les investissements militants au sein des organisations de gauche. Une part de la hargne et de l’énergie militantes provenait de l’exaspération que suscitaient les politiques des gouvernements gaulliste puis giscardien, ou de l’indignation envers certaines de leurs pratiques - les détournements ou les trafics d’influence ultérieurement attribués à « la classe politique » touchaient avant 1981 essentiellement les partis de la majorité (« gaullisme immobilier », « affaires » dites « de Broglie », « Boulin » ou « des diamants », etc.). L’alternance désamorce l’un des ressorts essentiels les conduisant à s’engager : les effectifs des partis, syndicats et associations identifiés à la gauche décroissent dès 1981. Un phénomène semblable touche la presse associée aux partis de gauche : leurs tirages baissent rapidement après 1981. Après quelques mois de flottement et de baisse des ventes, les journalistes du Canard Enchaîné se résoudront à transformer leur dénonciation de la droite en ironie exercée envers le gouvernement en tant qu’institution. Les rédactions de Libération puis du Monde adopteront également un ton critique à l’égard d’acteurs politiques qu’ils soutenaient dans l’opposition - le traitement par Le Monde et Edwy Plenel de l’affaire des « Irlandais de Vincennes » puis de celle du Rainbow Warrior sera perçu comme un tournant stratégique de la rédaction.

C’est seulement dans un second temps que la pratique gouvernementale de la gauche suscitera déception puis mécontentement, ce qui contribuera à l’affaiblissement de sa capacité à susciter l’engagement. Ce découragement militant s’amplifiera après le « tournant de la rigueur » qui verra les dirigeants socialistes adopter la politique et les discours publics qu’ils dénonçaient dans l’opposition. Ce contre-pied politique et idéologique se traduira après 1988 par une nette désaffection pour le PS des catégories salariées et ouvrières qui constituaient depuis 1968 une part essentielle de ses électeurs.

En juin 1981, lorsque le personnel politique giscardien quitte le gouvernement, le consensus et la coordination des oppositions, hier encore opérés par sa seule présence aux affaires, ne se réalise plus. Ce qui a été ensuite appelé « le silence des intellectuels de gauche » constitue sans doute moins une désapprobation à l’égard de l’action gouvernementale que la posture structurellement la moins coûteuse face à la nouvelle configuration politique : ne percevant aucun profit à apparaître soutenir un gouvernement que les réformes réalisées vont vite rendre impopulaire, mais ne pouvant pas davantage sembler renier les engagements « progressistes », les intellectuels se revendiquant toujours de la gauche sont donc conduits à éviter les prises de position publiques. L’emprise que la censure implicite exerçait sur les comportements politiques des intellectuels s’est estompée : des stratégies de prise de distance avec la gauche institutionnelle deviennent possibles sans provoquer les attaques coordonnées des acteurs politiques et intellectuels les plus attachés à la réussite électorale de « la gauche », puisque la nouvelle configuration politique rend à la fois plus difficile et moins nécessaire la mise en scène d’un front cohérent face à « la droite ».

L’engagement à gauche des intellectuels

La mise au jour des logiques de renforcement puis de déclin relatif des incitations à l’engagement politique laisse apparaître le rôle essentiel joué par les transformations des configurations institutionnelles. Ce qui change en 1981, c’est l’économie de la production des croyances et des comportements politiques. L’alternance n’a donc pas seulement constitué un remaniement conjoncturel de l’organisation des pouvoirs publics, mais a entraîné la modification durable des représentations politiques des électeurs. Le phénomène connu sous le terme de « déclin des idéologies », dont les manifestations recouvrent la raréfaction des acteurs se réclamant des thématiques traditionnelles des partis « de gauche » et l’affaiblissement de la propension des électeurs à y accorder du crédit, loin de constituer un processus historique autonome, issu d’on ne sait quelle « prise de conscience » collective, se révèle au contraire le produit du fonctionnement ordinaire du jeu politique. La concurrence électorale entre les entreprises partisanes, par leur capacité à enrôler des militants, par les productions intellectuelles qu’elles influencent, par les relais médiatiques qu’elles mobilisent, par les flux financiers qu’elles mettent en oeuvre, par la multiplicité des intérêts qu’elles coordonnent, par l’énergie sociale que leur antagonisme engendre, exerce donc une emprise déterminante sur les logiques de production des comportements politiques comme sur les cadres d’interprétation de la réalité sociale que peuvent mettre en oeuvre les électeurs, même lorsqu’ils sont des professionnels de l’intelligence.

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Publiée dans Vacarme 29, , pp. 58-63.