Vacarme 29 / Fronts

passages du mur

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Si la prison n’est qu’un rouage parmi d’autres de la pénalité contemporaine, son enceinte oppose encore, à l’émergence des subjectivités politiques, une opacité tenace. Vue depuis les cellules, elle demeure une chambre sourde où le discours des prisonniers, soigneusement invalidé, achoppe à traverser des murs. C’est qu’une chose est d’individualiser les détenus, autre chose de reconnaître les processus de subjectivation individuels et collectifs, entendus comme tentatives pour poser enfin, en première personne, ses propres problèmes. Quelles percées, aujourd’hui, pour une rationalité politique que le GIP avait rendue tangible ?

Merci à Nathalie Vallet

« Chaque individu doit savoir que dans la réponse de la société à sa déviance, il peut y avoir la prison. »
Pierre Bédier, 21 novembre 2002

« Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. »
Michel Foucault - GIP, 8 février 1971

La parole aux prisonniers. Cet impératif, avec celui d’un accès aux instances du public, et la création d’une coalition rassemblant, sous les traits du réseau informel, anciens détenus, proches et familles de prisonniers, avocats, intellectuels, etc., a probablement constitué l’invention politique dont a procédé le Groupe d’Information sur les Prisons. Dans ce mouvement faisant advenir les prisonniers à l’existence et au statut de sujet discursif, il y a déjà les traces, dans l’ordre de la pratique politique, de ce que Foucault rassemblera plus tard sous la création du concept de subjectivation. Foucault l’avait défini comme processus, individuel ou collectif, de constitution d’un sujet. On l’entendra ici, quitte à en supposer la mise à l’épreuve, comme production politique de subjectivité.

Les actions du GIP, soldées par la création du Comité d’Action des Prisonniers en 1972, ont permis une modification des conditions d’existence publique du problème des prisons. Il y a lieu, trente ans après, à l’heure où la France connaît un taux d’incarcération inégalé depuis la Libération et où le ministre de la Justice oppose un mépris sans précédent aux dénonciations des « traitements inhumains et dégradants » par le Comité européen pour la Prévention de la Torture, de reposer la question des possibilités de subjectivation des prisonniers, et celle de l’existence des prisons comme problème.

Si, aujourd’hui, l’existence médiatique des prisons ne se résume plus aux cas de mutinerie ou de tentative d’évasion - si, en ce sens, la question des conditions de détention accède bien à une existence publique, cela n’est pourtant pas l’occasion d’une parole de prisonniers. C’est, au mieux, celle de représentants associatifs, ou d’avocats. En réalité, la question de la surpopulation carcérale n’accède à ce mode d’existence que parce qu’elle n’excède pas les seuils de recevabilité du discours public. C’est qu’elle constitue précisément un levier de réajustement à elles-mêmes des politiques pénitentiaires, qui trouvent à y justifier leurs programmes de construction. Et c’est qu’elle se soutient de l’invalidation concomitante des discours de prisonniers. Car là est le point : les subjectivations de prisonniers continuent bien d’être bloquées par l’invalidation qui les frappe et les précède, en raison de la prégnance de l’infamant véhiculé dans la sanction d’enfermement. Il en résulte un processus de déproblématisation : l’invalidation étouffe en effet la capacité des prisonniers à poser par eux-mêmes leurs propres problèmes, concernant l’expérience de la prison et les situations dans lesquelles elle se fait. C’est bien, dans le même temps, la constitution de la prison comme problème qui est empêchée.

De fait, dans l’engouement médiatique et politique de 2000, les personnes détenues à l’époque ont été soigneusement écartées des commissions d’enquête parlementaire, et de l’élaboration du projet de loi pénitentiaire censé en découler. La brèche ouverte par les dénonciations de Véronique Vasseur, en tant que médecin, par la publication de Médecin-chef à la prison de la Santé, a ainsi offert, en définitive, son propre colmatage à l’institution pénitentiaire. Si l’invalidation des discours de prisonniers se soutient du silence des autres, des co-instances par lesquelles la régulation pénitentiaire s’opère (médecins, travailleurs sociaux, surveillants, etc.), la transformation des critères de validité et de recevabilité discursives ne saurait se faire qu’à la condition d’une centralité, et d’un primat, accordés aux discours des prisonniers. C’est qu’il y a là à s’affronter à la formidable puissance d’absorption et de réaménagement de l’institution pénitentiaire et de son mode d’administration (et des logiques politiques et pénales qui les traversent), puissance par laquelle la prison apparaît procéder moins d’un maintien que d’un entretien. C’est le propre de l’enfermement, ensuite, de produire l’effacement nécessaire à sa déproblématisation, et à celle de la situation des détenus.

Mais si une subjectivation de prisonniers ne peut se faire sans une priorité de valeur qui soit leur, ni sans co-subjectivations à l’intérieur de la prison, elle est également indissociable de relais à l’extérieur, en raison de la dissymétrie introduite par le mur même : l’enjeu est bien de passer au travers. On tentera ici de ressaisir, à partir des obstacles déployés par la prison, quelques marges de manoeuvre possibles, en même temps que les prises laissées à l’extérieur.

Conditions d’impossibilité

Il faut voir, en effet, que l’institution pénitentiaire, par les impératifs de contrôle qui lui sont propres (et par ceux dans lesquels la prison est prise), contrecarre toute subjectivation, en opérant au niveau de ses conditions mêmes : son action préexiste à l’émergence des productions de subjectivité. C’est cette préexistence qui garantit ses obstacles.

Légitimée par l’impératif sécuritaire et le maintien de l’ordre, c’est bien d’abord à une permanence de la surveillance qu’il faut faire face. Outre le fait que les prisonniers aient d’abord, comme seuls interlocuteurs immédiats et continus, le personnel de surveillance, le contrôle s’abat en priorité sur tout ce qui est susceptible de traverser le mur. Ainsi, la surveillance s’exerce sur la correspondance, avec rétention et censure de courrier, ou sur les appels téléphoniques (dont les prévenus sont privés), avec possibilité d’interruption des communications.

C’est encore la même chose aux parloirs, où, en plus des aléas de leur organisation, l’intégralité des conversations est écoutée, et éventuellement filmée, et où le personnel de surveillance peut intervenir à chaque instant. Les mesures de contrôle s’y resserrent d’ailleurs rigoureusement : le prisonnier est fouillé, généralement par palpation, avant chaque parloir, et intégralement (à nu) après. Le maintien des liens avec la famille et les proches pâtit aussi des conséquences des transferts, souvent décidés sans que le détenu en soit informé. Bref, on brise ici les possibilités de subjectivation du prisonnier via celles des reconnaissances qui demeurent à l’extérieur. C’est dire aussi toute l’importance stratégique, ne fût-ce qu’au titre de la survie, de la famille et des proches.

Mais ces interventions du contrôle aux abords du mur ne sont rien sans celles qui opèrent dans le même temps à l’intérieur. La permanence de la possibilité des fouilles (de cellule, à nu ou générales - qui s’opèrent rarement sans destruction), en même temps que l’itération continue de la menace de sanction (mitard, isolement ou transfert) en sont les ressorts principaux. À cela s’ajoutent les risques toujours avérés de divulgation, par les surveillants, d’informations médicales ou judiciaires, ou d’écrits des prisonniers. Et cela, de toute façon, dans un champ de mouvement et de manoeuvre existentielle qui ne s’offre au prisonnier que dans une raréfaction constante, de l’exiguïté des cellules à celle de la cour de promenade, avec la fermeture des portes des cellules en journée décidée récemment par Perben dans les maisons centrales. On comprend alors que le confidentiel devienne un enjeu crucial de subjectivation.

C’est aussi, par ailleurs, qu’une des forces du contrôle est de tenir dans la permanence de sa possibilité, et de conférer ainsi à cette dernière une effectivité propre : il y a dans l’ordre du contrôle une tangibilité de la menace et de la présomption, qui lui suffit à asseoir son pouvoir. La sanction disciplinaire, comme réalisation, intervient alors pour rabattre ce qui déborde la prédéfinition carcérale du prisonnier, sa réduction aux contraintes de la soumission et au numéro d’écrou. C’est que la prison individualise à l’excès le détenu, à rebours de l’individu même (non plus seulement du sujet), en jouant l’individualisation contre la subjectivation. Car la subjectivation est précisément ce qui met le collectif dans l’individuel (toute subjectivation est, intrinsèquement, co-subjectivation).

De fait, la régulation pénitentiaire se fonde aussi sur l’entretien de sur-statuts, purement sécuritaires, accordés à certains prisonniers : c’est le cas des Détenus Particulièrement Signalés, des « meneurs », des prisonniers politiques. Elle entretient, dans le même temps, toutes les séparations statutaires susceptibles de faire jouer entre co-détenus violences, stigmatisations, discriminations. Ainsi des statuts faits aux délinquants sexuels (les « pointeurs »), aux malades, aux étrangers, aux homos, aux trans, etc.

Mais c’est aussi qu’un interdit massif frappe tout ce qui peut être identifié comme action collective en détention. En effet, tout ce qui ressemble à la formation d’un groupe est immédiatement dissous par le personnel pénitentiaire et facilement sanctionné, quitte à en rabattre à l’occasion sur le droit à la religion (pour les prisonniers musulmans, en particulier). De même, alors que rien ne l’interdit dans la loi 1901, aucun droit d’association n’est reconnu aux prisonniers français (l’exemple, en 1985, de l’Association Syndicale des Prisonniers de France et des obstacles mis à son développement est significatif), ni de représentation et de participation aux décisions, encore moins de syndicalisation. Si la syndicalisation est conjurée, c’est qu’elle représente le risque, pour la pénitentiaire, d’une représentation immédiate des prisonniers, en même temps qu’une brèche ouverte vers la reconnaissance d’une nécessaire application du droit du travail en détention. Or, par l’entretien de ce déni de reconnaissance, ce sont bien les prisonniers comme interlocuteurs qui sont tenus comme inexistants, en même temps qu’on empêche leur auto-énonciation et qu’on reconduit l’invalidation de leurs discours. L’entretien de l’instabilité, parfois décrite comme chaotique, entre co-détenus comme entre détenus et surveillants, participe aussi de ce qui entrave l’émergence d’une rationalité politique en prison. C’est donc bien sur l’assèchement, l’effacement des coulées du collectif que se fait la neutralisation pénitentiaire.

Marges de manoeuvre

Il n’en reste pas moins que l’entretien de ces obstacles est aussi, par les contraintes dont il procède, ce qui rend nécessaires les essors de subjectivation. Le premier geste des prisonniers est alors de suspendre ce que l’administration pénitentiaire décrète illégal, et l’effectivité des menaces de sanction : la réduction aux contraintes carcérales ne laisse à vrai dire pas d’autre choix que celui du débordement. En d’autres termes, par appropriation de l’immédiat, il leur faut encourir les risques d’une énonciation clandestine ou d’actions de blocage, qui fassent un forçage de la reconnaissance.

C’est ce dont procède déjà la production de témoignages. Loin, ne fût-ce que par sa diffusion, de se circonscrire aux limites du cas particulier, le témoignage revêt ici une importance majeure. Il emporte en effet avec lui un peu plus qu’une particularité, en ce qu’il effectue d’abord une production de vérité politique, qui allie à la validation discursive de l’expérience de la prison la dénonciation des conditions de détention. Le témoignage produit ainsi le prisonnier comme sujet de discours de savoir et de vérité ensemble (c’était déjà ce que cherchait le GIP à travers ses questionnaires).

Et si la pénitentiaire déploie un arsenal très varié dans ses stratégies de neutralisation, il n’en reste pas moins que des collectifs se forment, comme à Arles, Lannemezan ou Clairvaux. Il s’agit en particulier de collectifs de « longues peines », qui existent et communiquent en deçà des conditions de leur reconnaissance par l’administration pénitentiaire, et au prix, évidemment, de représailles. Les prisonniers de la centrale d’Arles, au moment de la diffusion de leur communiqué filmé (au journal télévisé de France 3, avec la ministre de la Justice en plateau), avaient adopté une stratégie d’anonymat. Allié à un différé dans le temps, celui-ci permettait d’anticiper une protection face aux sanctions, en même temps qu’il se fondait comme discours : il s’agissait de battre en brèche les processus pénitentiaires d’individualisation et de personnalisation, en parlant au nom des longues peines.

Les revendications de ces collectifs se rassemblent généralement autour de la peine elle-même : refonte de l’échelle des peines, suppression de la perpétuité, abolition du mitard et du quartier d’isolement, application effective des mesures de libération et d’aménagements. En regard de la dénonciation des conditions de détention, cela fait apparaître que la rationalité politique qui émerge depuis les prisons est d’abord hétérogène (hétérogénéité non exclusive de tensions), et procède par coexistence d’horizons, selon que la revendication touche à un « changement de l’ordinaire » (augmentation des douches, amélioration de la nourriture, des conditions d’hygiène, de travail, etc.), ou à la prison même.

C’est par ailleurs aussi dans le discours de ces collectifs que ressort le plus clairement ce qui relève d’une véritable politique de la vie dans la gestion pénitentiaire, à travers la dénonciation des suicides et des décès, de l’isolement comme torture blanche, de la prison comme mort lente et substitut de la peine de mort. Car il y a bien, dans la régulation carcérale, une gestion qui se fait par prélèvement de la vie. On rappellera, de fait, qu’en moyenne deux personnes meurent tous les trois jours dans les prisons françaises (suicides, manque de soins ou fin de vie, morts suspectes). La force politique de cette dénonciation tient alors dans son hétérogénéité radicale à l’égard du mode d’administration pénitentiaire et du modèle politique qui le sous-tend, qui effacent la dénudation des vies, et se la rendent ainsi irrecevable.

À côté des formations de collectifs, des marges de manoeuvre se créent aussi par appropriation des contraintes carcérales immédiates : c’est le développement d’« actions de blocage », comme le dit Gabriel Mouesca (récemment devenu président de l’Observatoire international des prisons), par stagnation dans les couloirs, refus de promenade ou de réintégration des cellules, grèves d’atelier ou de plateaux (refus des plateaux-repas), etc. Elles sont souvent, de plus, l’occasion d’actes de solidarité. Ainsi, les prisonniers du centre pénitentiaire de Lannemezan s’étaient mis en grève de la faim pour relayer celle de Nathalie Ménigon. Leur action avait d’ailleurs été l’occasion de prendre à revers la séparation traditionnelle, entretenue par l’administration pénitentiaire, entre prisonniers politiques et prisonniers de droit commun : l’opposition était ici renversée au nom d’une continuité entre prisonniers politiques et prisonniers dits sociaux. Ainsi, à trente années d’écart, le biais opposé à cette séparation vient donc non plus des prisonniers politiques (c’était, au moment du GIP, à partir des grèves de la faim des militants de la Gauche Prolétarienne incarcérés que l’opposition était tombée), mais des autres. Tant, par ailleurs, l’incarcération, et l’individualisation de la peine qu’elle se donne comme principe (mais qui n’est que la bonne conscience de l’enfermement), procèdent bien d’une déproblématisation du social de l’acte identifié comme infraction, délictueuse ou criminelle.

Il y aurait lieu d’évoquer, enfin, les mutineries et les tentatives d’évasion. On s’arrêtera, à la marge de ces actions de blocage et en continuité avec les grèves de la faim, sur les actes d’auto-mutilation et de suicides (les « suicides DE prison », comme titrait la dernière enquête Intolérable du GIP), comme subjectivations acculées, et qui sont bien le produit d’un rapport de forces. Face à la restriction des horizons, elles font du corps, comme « point d’application » du pouvoir à la fois ultime et premier, l’instance de renversement de la situation, quitte à en abolir l’issue.

De l’extérieur

Parce que l’enjeu de ces tentatives de subjectivation est bien de traverser le mur, elles sont indissociables de relais à l’extérieur. Ils peuvent se faire, le plus immédiatement possible à l’égard de l’expérience de la prison, par les regroupements d’anciens détenus, ou en déplaçant le parloir (c’était l’exemple, sur Fréquence Paris Plurielle (106.3), de l’émission Parloir Libre, dont le relais a été pris par L’envolée). Mais leur nécessité est aussi pragmatique : ils sont en effet susceptibles de servir d’instances de veille et de contre-contrôle, en plus d’avoir un accès direct aux cibles, politiques ou médiatiques, sur lesquelles faire pression.

Tant que l’invalidation frappera la parole des prisonniers, une centralité et un primat de discours devront leur être attribués. Mais il nous reste bien, du dehors, à travailler les modes de reconnaissance de ces subjectivations, dès lors qu’elles ne sont pas validées en tant que telles. Faire, alors, le pari de la coexistence : de l’instabilité et de l’hétérogénéité prises pour elles-mêmes et comme forces politiques, contre leur entretien par la pénitentiaire, mais aussi à la place d’une unité par surplomb ; de celle, immédiate, des horizons de luttes et de revendications ; de celles des alliances, à l’intérieur et à l’extérieur et de l’un à l’autre. C’est par cette coexistence que se crée continûment une autre rationalité politique depuis et autour des prisons comme problème, qui, à partir d’un primat, fasse aussi du passage même la subjectivation politique.

Mais il semble aussi qu’il faille en passer par une confrontation des discours de légitimation. En raison de ce que sont, par exemple, les conditions de détention pour les homosexuel-le-s ou pour les transgenres, il y a urgence à ce qu’une visibilité de ces situations émerge. Cibles de discriminations et de phobies bien spécifiques, ces personnes se voient en effet contraintes à adopter les restrictions de l’isolement.

C’est-à-dire aussi à faire en sorte qu’un discours proprement minoritaire vienne bousculer les étalons du sujet politique trop facilement reconduits par les légitimations disponibles autour des prisons, généralement balisées entre l’anti-répressif du discours anticapitaliste et le discours des droits de l’Homme. De fait, ces discours, parce qu’ils présupposent chacun un sujet politique homogène, et ainsi en entretiennent la norme, échouent à relayer la pluralité et les spécificités ici en jeu, et à ce que les sujets concernés y existent en tant que tels et s’y reconnaissent autrement que par réduction abstraite.

Certes, il s’agit là d’importer des solutions ayant déjà fait leurs preuves à l’extérieur. On n’en rabattra pas, pour autant, sur la nécessité vitale d’un tel processus, ni sur l’efficacité d’un bouger, surtout s’il s’avère provisoire, ou inchoatif. Car on ne connaît pas d’invention sans appropriation ou déplacement préalables.

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Publiée dans Vacarme 29, , pp. 146-149.