Vacarme 29 / Fronts

le repos du fakir

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Des bancs hygiénistes, véritables planches de fakir, sont méticuleusement conçus pour qu’on ne s’y étende pas et qu’on s’y appuie de manière éphémère. Les designers de la RATP, les décorateurs de devantures de magasins, les syndics de certains immeubles gèrent les corps comme des flux à réguler, et les sans-abris qui stationnent dans « leur » espace comme des « indésirables ». Ces dispositifs sont tout d’abord anti-ergonomiques. Ils visent a priori les plus démunis, mais ils sont subis par tous. L’espace dégradé devient aussi dégradant. (GP)

Ces vidéogrammes sont tirés d’un film de 6 mn intitulé Le Repos du fakir, produit par l’association Canal Marches en 2003. Ils ont été rassemblés, avec d’autres, dans une plaquette éditée par l’association NE PAS PLIER. La diffusion de ce matériel permet de susciter des débats sur les transformations actuelles de l’espace public, et sur la nécessité d’en inventer une autre conception.

« Ruses, moins de la grande raison qui travaille jusque dans son sommeil et donne du sens à l’insignifiant, que de l’attentive malveillance qui fait son grain de tout. La discipline est une anatomie politique du détail. »
– Michel Foucault, Surveiller et punir

1-2. ASSISE ANTI-ERGONOMIQUE

Station Place d’Italie, Paris 13e. Double appui tubulaire d’un diamètre de 8 cm en métal cintré de 87 et 67 cm de haut et 1m16 de long. Ce mobilier porte le nom de « Miséricorde ». Dans les lieux religieux : « saillie fixée sous l’abbatant d’une stalle d’église, pour permettre aux moines de s’appuyer ou de s’asseoir pendant les offices tout en ayant l’air d’être debout ». Consolation dans la mortification.

3. SIÈGE POUR NE PAS SE PARLER

Station Arts et Métiers, Paris 4e. Sièges en bois vernis de 40 cm de large et de 47 cm de haut, scellés au mur. Les siège sont séparés de 60 cm. Ces assises offrent un certain confort, mais ne permettent pas de dialoguer avec une personne qui vous accompagne. Elles ont été surtout conçues pour éviter de s’allonger. Dispositif dissuasif installé contre la présence des sans-abris, nommés dans le langage des techniciens de la RATP « les indésirables ».

4. SIÈGE POUR NE PAS S’ENLACER

Station Nation, Paris 12e. Alcôves en plastique de 164 cm de haut et 60 cm de large, comprenant une découpe ovale de 80 cm de haut. Pour communiquer avec son voisin, il est nécessaire de se pencher fortement hors de l’alcôve. Des sans-abris se couchent, malgré ce dispositif, en se glissant dans les ouvertures latérales. Sur beaucoup de bancs du métro et des espaces publics parisiens, des accoudoirs plus ou moins agressifs séparent ainsi les corps et individualisent les places : il n’est plus possible de se « serrer » quand une nouvelle personne désire s’asseoir.

5. PIQUES À HUMAINS

Devanture du Crédit Lyonnais, place de Clichy, Paris 9e. Cônes métalliques d’un diamètre de base de 5 cm et d’une hauteur de 20 cm, espacés entre eux de 5 cm. Peuvent être pris pour un élément décoratif de la vitrine du commerce. Ce dispositif empêche les passants d’utiliser cet emplacement pour s’asseoir contre la devanture du magasin.

6. DÉCOR OBSTRUCTIF

Devanture de supermarché, place Pigalle, Paris 9e. Pierres cimentées dans un socle en béton de dimension variable. L’ensemble pourrait passer pour un agencement décoratif de style « rocaille ». La fonction de ces simili-décorations est d’empêcher le regroupement et la mendicité des clochards dans les entrées d’immeubles ou de bâtiments publics, souvent protégées des intempéries.

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Version imprimée

Publiée dans Vacarme 29, , pp. 150-151.