Vacarme 41 / entretien Olivier Py

en faire trop

entretien réalisé par Philippe Mangeot & Antoine Perrot

C’était au début de l’été, Olivier Py rentrait de Moscou où il venait de mettre en scène Pelléas et Mélisande, et s’apprêtait à partir pour Avignon. Dans le petit bureau de l’Odéon où il nous a reçus, entre deux tableaux représentant Hamlet et le roi Lear, il nous a dit, en préalable à l’entretien, son amour du Festival et le besoin qu’il éprouve d’y retrouver chaque année la communauté du théâtre. On s’est souvenu de l’édition 1995 où l’on avait découvert sa Servante, spectacle monstre de vingt-quatre heures qui emprunte son titre au nom de la petite lampe qui veille sur les plateaux de théâtre quand ils sont vides. Cet été-là, on venait d’apprendre le massacre de Srebrenica ; la représentation de La Servante s’ouvrait par la lecture d’un texte : « Entre le camp des victimes et celui des salauds, il faudra trouver un troisième terme, parce que nous ne sommes pas dans le camp des victimes, et que nous refusons d’être du côté des salauds. » On connaît la suite : la grève de la faim dans laquelle il s’engagea à partir du mois d’août aux côtés d’autres personnalités du spectacle vivant — Ariane Mnouchkine, Maguy Marin, François Tanguy, François Verret — pour réclamer une intervention européenne en ex-Yougoslavie ; une série de pièces marquées par le souvenir des charniers bosniaques (Le Visage d’Orphée, Requiem pour Srebrenica), toutes traversées par la question de la responsabilité de la parole théâtrale.

Après avoir dirigé pendant neuf ans le Centre dramatique national d’Orléans, Olivier Py avait postulé pour le festival d’Avignon. Au terme de la très arbitraire valse des directeurs d’institutions culturelles qui a marqué la fin du règne de Jacques Chirac, il s’est retrouvé à la tête de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Depuis sa nomination, un nouveau président de la République a été élu après une campagne dont les enjeux culturels ont été presque complètement absents, à l’exception de quelques plaisanteries démagogiques sur l’élitisme des productions subventionnées. C’est de ce contexte qu’est née l’idée de rencontrer Olivier Py : parce qu’il dirige aujourd’hui l’une des plus grosses unités de production théâtrale de France ; et parce que certaines de ses pièces les plus récentes — comme les Illusions comiques avec lesquelles il inaugure significativement sa première saison — mettent en spectacle les rapports originels du théâtre et de la politique.

Que peut et que doit le théâtre ? que serait aujourd’hui un théâtre populaire ? que faut-il souhaiter en matière de politique culturelle ? Ces questions s’imposaient à un homme qui aime à se réclamer de Jean Vilar depuis qu’il lui a consacré un spectacle dans la cour du Palais des Papes. Ceux qui connaissent le travail d’Olivier Py — une quinzaine de pièces, un film, un roman, de multiples interventions publiques — savent comme il aime faire feu de toutes ses contradictions (ne s’est-il pas souvent lui-même présenté comme une « pédale papiste »?). Nous lui avons proposé d’en explorer quelques unes avec nous. Qu’il soit remercié d’avoir joyeusement joué le jeu.

Pour votre première saison à l’Odéon, vous remontez Illusions comiques, que vous aviez créées en 2006 à Orléans. Dans cette pièce, le personnage du poète (« moi-même ») se voit d’abord nommer directeur de l’Odéon et de la Comédie-Française, puis de tous les théâtres de France, avant que le ministre de la Culture ne lui cède sa place en étendant ses compétences à l’Éducation, aux Affaires étrangères, au Budget et à la Défense. Maintenant que vous êtes directeur de l’Odéon, pensez-vous au ministère ?

Absolument (rires). Mais à la différence du « moi-même » de la pièce, je m’arrêterai à la Culture. Le passage que vous citez vise l’élargissement excessif du périmètre du ministère, et la façon dont la culture est aujourd’hui écartelée entre l’événementiel, le patrimonial, et surtout la communication, qui figure d’ailleurs dans l’intitulé du ministère. Cette évolution a commencé sous l’impulsion de Jack Lang et a été poursuivie par tous les ministres qui se sont depuis succédés, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c’est la démocratisation de l’idée culturelle : les collectivités locales se sont enfin mises à considérer la culture comme un enjeu politique. Le pire, c’est la dissolution dans l’événement démagogique. Quand Vilar parlait d’un « théâtre populaire », quand Vitez à sa suite revendiquait un art « élitaire pour tous », leur idée n’était pas de concevoir des œuvres adéquates au projet préalable de faire venir un maximum de public ; elle était de faire des œuvres qui aient valeur en elles-mêmes, et de travailler sur la médiation avec l’ensemble de la société civile. Voilà mon programme pour quand je serai ministre de la Culture !

Vous revendiquez volontiers l’héritage de Vilar, à qui vous avez rendu hommage l’an dernier à Avignon.

C’était une commande du festival, à l’occasion de son 60e anniversaire. J’ai découvert que je croyais le connaître et que je ne le connaissais pas : j’ai été ébloui par le bonhomme. Je vous mets au défi de trouver chez lui une seule erreur politique : ni sur le stalinisme, ni sur la guerre d’Algérie, ni sur mai 68, ni même sur Malraux. Quand Vilar dit « théâtre populaire », il se dispute avec Sartre, qui veut un théâtre « révolutionnaire », ou avec ceux qui réclament un théâtre « prolétaire ». Il est évidemment un homme de gauche, mais il refuse qu’une certaine gauche le récupère, et considère que le théâtre, en tant que tel, n’est ni de droite ni de gauche. Pour lui, le théâtre ne pouvait tirer sa légitimité que de lui-même. Il n’a cessé de rappeler que ce n’est pas le théâtre qui fait une société meilleure. En 68, il disait : changez la société, je vous ferai un autre théâtre ; avant qu’un spectacle soit politique, il faut déjà que ce soit un bon spectacle. Son projet est plus simple, plus humble que celui de Malraux, qui pensait qu’il fallait éclairer le peuple : dès 1947, Vilar émet des doutes contre cette idée d’éducation des masses. Je ne sais pas comment cet homme réussit à se tenir aussi droit dans le vent des idéologies. Je crois que c’est parce que c’est un artisan : non pas celui qui a pensé de la manière la plus brillante, mais celui qui, entre l’esprit et la main, a fait le chemin le plus court. C’était un chef de troupe, un acteur, un homme qui lit des textes ; il a un côté pratique formidable, il pense par l’action. Je vais faire une digression, mais j’ai mieux compris Ariane Mnouchkine quand j’ai travaillé sur Vilar. En tout cas, sa conception du théâtre lui a permis d’être absolument ouvert à toutes les paroles. Il a pu monter Claudel et Brecht, qui, à l’époque, étaient régulièrement opposés. S’il l’a fait, c’est parce que la parole poétique était le centre de son activité. L’échec de Vilar, c’est de ne pas avoir trouvé le poète qu’il lui fallait pour Avignon. Il l’a cherché sans cesse, ça n’a jamais marché... Sartre ne lui écrivait pas la pièce qu’il voulait ; Claudel était Claudel — il y avait des points sur lesquels ils ne pouvaient tout de même pas s’entendre ; Brecht faisait son chemin pour lui-même. À un moment, Vilar a pensé que Pichette était à la fois Brecht et Claudel, une sorte de trotskyste rimbaldien ; mais Pichette était un poète trop complexe, trop obscur, pour rencontrer une grande audience. Bref, il n’a jamais trouvé. […]

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