nos tubes / 3

Kafka à Star Academy

Des tubes, on entend et se souvient notamment de la voix qui les porte. Tout le problème est de parvenir à en cerner la nature. C’est un peu de ce dont il est question ici avec Joséphine, souris héroïne d’une nouvelle de Kafka. Son pouvoir est particulier. Son chant - ou est-ce plutôt un sifflement comme le fait n’importe quelle souris ? - semble tout à la fois exceptionnel et banal, dessinant dans le même temps un autre monde et une communauté d’esprit. Plongée dans le paradoxe du tube.

J’ai fait un rêve, lors d’un récent séjour à Rome.
Je devais chanter sur une scène, type Star Academy, et l’on mesurait ma performance vocale.
On me disait que j’étais en dessous d’un premier seuil quantifiable, celui de la portée de la voix. Et ça, je m’y attendais.
Mais, ajoutait-on à ma grande surprise, j’étais aussi en deçà d’un second seuil : celui nécessaire pour se sentir, c’est-à-dire pour s’entendre chanter ou parler. Je ne m’entendrais donc pas, me disait-on, comme si ma voix était condamnée à rester captive dans ma chambre sourde intérieure. J’aurais beau m’égosiller, insistait-on, ma voix resterait sans voix, et déjà et avant tout pour moi-même.
Au réveil, troublé, je pensais aussitôt à Joséphine.

Joséphine, oui, c’est l’héroïne d’une petite nouvelle de Kafka qui ressemble à une fable : Joséphine la cantatrice ou le Peuple des souris [1]. Une sorte de légende dans laquelle il y va du pouvoir de la musique et de la voix. Car Joséphine, on le verra, a un immense pouvoir sur le peuple qui l’écoute. Même si, ou peut-être justement parce que, apparemment, elle n’a pas de voix.
Ce que nous allons tenter de lire, donc, c’est ce « néant de voix », comme dit le narrateur, qui néanmoins semble avoir un pouvoir immense sur tout un peuple qui l’écoute. C’est « ce rien quant à la voix » (dieses Nichts an Stimme), c’est cette voix tellement banale et ordinaire qu’elle ressemble à toutes les autres, à toutes les nôtres, et qui pourtant, dans sa banalité même, fait exception au point d’incarner la raison d’être d’un public : il n’existe que par elle et pour elle.

« Notre cantatrice s’appelle Joséphine. »
Cette phrase initiale nomme d’emblée le personnage éponyme du récit : la Joséphine, qui est la fragilité même, sorte de faible petit organisme face à un peuple dont l’organisation paraît impitoyable dans sa rigide clôture.
Si cet incipit n’a rien de très remarquable, dans sa banale discrétion, il le devient pourtant très vite. Les deux premiers mots, en particulier, se mettent à trembler.
« Notre », d’abord (unsere).
Ce possessif devient étrange, dans le partage qu’il suppose mais que le récit contredit sans attendre. Car le nous en question, ce collectif qui semble rassembler tout un peuple, est un nous complètement étranger à ce qu’il paraît posséder. Joséphine est en effet musicienne, tandis que le peuple, lui, ne l’est pas : « car notre race, dans l’ensemble, n’aime pas la musique », dit le narrateur, qui ajoute un peu plus loin que Joséphine est « la seule » (die einzige) qui « aime la musique et sait aussi la communiquer ».
Prises comme elles le sont dans la préoccupation des tâches journalières, les souris n’accèdent apparemment pas à ce lointain que la musique représente :

« ... notre vie est difficile ; même une fois que nous avons tenté de nous dégager quelque peu de tous nos soucis quotidiens, nous ne pouvons nous élever à des choses aussi éloignées du reste de notre vie que la musique. »

La musique est presque présentée comme une sorte de mal ou de malheur, peut-être à la mesure de cette promesse de bonheur lointain qu’elle incarne, qu’elle fait miroiter dans un au-delà s’opposant à la banalité. Lorsque le narrateur explique que c’est « une certaine astuce d’ordre pratique » qui permet aux souris de se « consoler de tout », et que de cette qualité dépend leur survie, il ajoute en effet cette réserve étrange :

« ... même s’il devait nous arriver - ce qui n’est pas le cas - d’éprouver l’exigence de ce bonheur qui provient peut-être de la musique... » (auch wenn wir einmal - was aber nicht geschieht - das Verlangen nach dem Glück haben sollten, das von der Musik vielleicht ausgeht)

Comme si la musique contenait une sorte de menace, comme si elle était susceptible d’inquiéter irrémédiablement la précieuse faculté d’accommodation d’un peuple laborieux, elle est isolée par le narrateur dans la syntaxe surveillée d’une incise, dans l’enclave de deux tirets qui bordent et bornent l’exception : « - ce qui n’est pas le cas - ».
Joséphine, donc, cette Joséphine qui est dite « nôtre » (unsere), est cette absolue exception (Ausnahme), elle est cette incise, ce cas unique qui fait signe vers un bonheur que le nous du récit ne désire même pas. Voire surtout pas. Un bonheur musical qui n’est peut-être pas loin de promettre la pire des catastrophes, et auquel ce nous reste absolument étranger, même si, comme le suggère la suite, c’est bien en présence de Joséphine que ce nous paraît proprement se rassembler. Comme si la Joséphine donnait voix à une promesse qui, précisément pour ne pas nous concerner, nous constituait en un nous d’autant plus impérieux.
Toujours est-il que, par un effet rétroactif de la lecture, le possessif de la première phrase tremble : « notre cantatrice », en quoi peut-elle être nôtre, comment peut-elle être à nous, qui n’avons en commun que de n’avoir rien de commun avec elle ?
Mais tremble aussi le nom qui identifie la Joséphine : « cantatrice » (Sängerin, qu’il vaudrait sans doute mieux traduire par « chanteuse », pour ne pas la cantonner dans un chant classique ou savant, comme on dit).
En effet, apparemment, la Joséphine ne chante pas. Elle ne fait que siffler, comme le font toutes les souris les plus ordinaires. Autrement dit, ce qu’elle semble avoir d’exceptionnel, ce qui en fait l’incarnation d’une promesse de bonheur qui n’intéresse personne pour être trop éloignée des soucis quotidiens, c’est précisément ce qu’elle a de plus commun. Elle paraît se distinguer de ce nous - qu’elle rassemble autour de sa distinction même - dans et par une faculté plus que banale : indistincte.

Lorsque le narrateur s’interroge sur la cause de la fascination exercée par Joséphine, il envisage certes une première hypothèse, à savoir que son « chant » (Gesang) serait « d’une telle beauté que même la sensibilité la plus fruste ne peut y résister ». Qu’il serait donc capable d’émouvoir jusqu’à ce nous qui peut énoncer que « nous ne sommes absolument pas doués pour la musique » (wir sind doch ganz unmusikalisch). Mais, poursuit le narrateur, cette hypothèse impliquerait que ce chant soit « extraordinaire » (ausserordentlich), et même proprement inouï :

« ... que de cette gorge sorte quelque chose que jamais jusque-là nous n’avons entendu et que nous n’avons d’ailleurs nullement la capacité d’entendre, quelque chose que seule cette Joséphine unique nous rend capable d’entendre, et personne d’autre. »

Or, tel n’est pas le cas, dit-il. Le chant de Joséphine n’a absolument rien d’exceptionnel ou d’unique, comme apparemment les souris le savent et se le disent volontiers, quoique discrètement :

« En petit comité (im vertrauten Kreise, dans le cercle de l’intimité), nous nous avouons franchement que le chant de Joséphine, en tant que chant (als Gesang), ne représente rien d’extraordinaire. »

Certes, et ceci a sans doute son importance, ce n’est pas le même nous qui se fait ainsi l’aveu du caractère ordinaire, banal, de ce chant : c’est un nous plus petit, plus restreint, sans doute plus proche du je-tu que de la communauté d’un auditoire (le texte allemand parle d’un aveu fait « l’un à l’autre », einander, ce qui implique un autre régime que celui du rassemblement collectif). Bref, ce nous qui, par une certaine confession, rompt une part de la fascination ou du charme enchanteur de la Joséphine, ce nous est donc une sorte de nous dans le nous, à la fois inclus dedans (ce sont des souris parmi d’autres) et néanmoins soustrait à son effet englobant. Un nous sinon secret, du moins intime (vertraut).
Mais reste la question concernant l’art de Joséphine : « Est-ce vraiment du chant ? » (Ist es denn überhaupt Gesang ?), demande le narrateur.
Son impression, qu’il livre en l’entourant d’une certaine prudence, comme une hypothèse qu’il n’assume pas d’emblée, c’est celle-ci : « Joséphine ne chante pas mais ne fait que siffler », comme le font communément toutes les autres souris ; et « peut-être », ajoute-t-il, ne dépasse-t-elle même pas « les limites du sifflement usuel », commun aux souris en général. Un sifflement, donc, que nul ne songerait « à faire passer pour de l’art » (als Kunst auszugeben) et que tous pratiquent « sans le remarquer ».
Ainsi, notre chanteuse ne chante plus, n’a sans doute jamais chanté, et elle n’est « nôtre » (elle ne nous constitue en un nous) que par l’exception absolue logée dans son indistinction même.

Il y a là un paradoxe, celui de l’exceptionnelle banalité, que Kafka a magistralement déployé et que nous devrons continuer de lire, patiemment. Car c’est le paradoxe même de ce que, depuis Boris Vian, on appelle les tubes.

Notes

[1Franz Kafka, Josefine, die Sängerin oder das Volk der Mäuse ; je citerai (en la modifiant parfois) la traduction de Bernard Lortholary : Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles, GF, 1993.