Vacarme 41 / lignes
les mouvements homosexuels face à la droite nationaliste
Nouvelle ligne de Vacarme : il s’agira d’y « provincialiser l’Europe », pour reprendre la belle expression de Dipesh Chakrabarty. D’abord, en faire le cadre dans lequel penser et agir, spontanément, en accompagnant les mouvements sociaux - sans-papiers, précaires, minorités sexuelles ou nationales, sex workers... — qui, chacun à sa façon, font vivre l’Europe comme espace politique. Bref, être plus européens. Mais aussi l’être moins, et remettre l’Europe à sa place — une province dans le monde - en suivant ces mouvements lorsqu’ils en débordent les frontières : par exemple lorsque des migrants subsahariens expulsés de Ceuta et Melilla trouvent appui sur des réseaux européens et marocains, ou lorsque les luttes syndicales des employés américains du nettoyage s’exportent à Londres et Amsterdam. Pour commencer, naissance et stratégies d’un mouvement gay et lesbien dans la Pologne des frères Kaczynski : quand le rainbow flag doit composer avec l’identité nationale.
En 2003 une jeune photographe polonaise, inspirée par la société suédoise où elle vient de séjourner, décide de repré-senter des couples de même sexe se tenant par la main. Elle prend contact avec une toute jeune association, Kampania Przeciw Homofobii (KPH, Campagne contre l’homophobie) et ensemble ils organisent ce qui sera la première campagne de visibilité gaie et lesbienne en Pologne : « Niech Nas Zobacza » (« Qu’ils nous voient »). Encore s’agit-il de trouver des modèles volontaires... Les réseaux fonctionnent vite, et tous les petits groupes existant, à Varsovie mais aussi Cracovie et dans d’autres grandes villes, sont contactés. C’est au finale 60 jeunes gens qui seront immortalisés ainsi, en extérieur, deux par deux, le sourire aux lèvres. Beaucoup d’entre eux sont devenus des militants expérimentés aujourd’hui. Et cette action inaugurale a bien donné le ton, et posé les enjeux de ce nouveau militantisme : quand les groupes des années 1990 s’occupaient de questions identitaires, de soutien psychologique, de prévention VIH/sida, c’est maintenant la visibilité qui est au coeur des préoccupations, et l’accès à l’espace public. « Niech Nas Zobacza », en ce sens, est une réussite, car il sera l’occasion de l’émergence de la question de l’homosexualité dans l’espace médiatique. Malgré la neutralité revendiquée des photos, l’exposition fait scandale, sans parler de l’affichage parallèle de quelques-unes des photos en grand format, sur des panneaux publicitaires. Kampania Przeciw Homofobii a beaucoup de mal à mener la campagne jusqu’à son terme, les galeries se désistent les unes après les autres, les affiches sont arrachées. Mais l’association gagne soudain une visibilité médiatique inespérée. […]
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