Vacarme 14 / processus

Les morts-vivants fragments de morts violentes

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À quelques exceptions près, Mohamed Rouabhi a écrit dans Vacarme des textes sur les séjours qu’il a passés en Palestine, sur les ateliers d’écriture qu’il a animés à Ramallah, Bethléem, Jérusalem. Sa pièce El menfi (L’exilé) a été créée en juillet 2000 à Ramallah dans la mise en scène de Nadine Varoutsikos ; elle sera reprise en janvier 2001 à Épinay-sur-Seine. Cette fois-ci, il a préféré écrire sur les morts-vivants.

Qui sont ces morts qui reviennent pour nous épouvanter ? Ils nous effraient et nous glacent,car ces morts sont des morts qui vivent. Ils abandonnent leur nature de morts, et la vie nous les rend insupportables alors que la vie par ailleurs, chez les vivants, rend les vivants anonymes, leur forme de vie n’étant rien d’autre qu’une variété de la vie dans toute sa banale complexité de vie. La vie fait vivre la mort à l’intérieur des morts et nous donne à voir et à entendre les morts dans une vie qui n’est pas la vie des vivants, car les vivants font de leur vie un drame ou une partie de plaisir, les vivants nous donnent à voir le spectacle de la vie, alors que les morts nous font contempler l’infinie cruauté de leur état de mort, qui n’est autre qu’un état de vie dans une vie qui ne peut être représentée que dans une forme spectaculaire de la mort, c’est-à-dire dans une distorsion de la vie par le fantasme. On invente une forme vivante de la mort qui ne peut être qu’épouvantable puisque la nature même du mort qui prend la vie pour se manifester en tant que vivant parmi les morts est une aberration, une manière de désastre esthétique de la peur. On dit : je n’y crois pas, ou : c’est mal fait. On dit : ça me fait peur, même quand c’est mal fait et même quand on n’y croit pas, car les morts qui vivent, même quand c’est mal fait - c’est-à-dire avec peu de moyens techniques, en ne mettant pas l’accent sur le spectaculaire de la mort en marche - font partie de l’incroyable manifestation de la mort. Parfois même, il est indispensable de ne pas donner à voir la mort dans une débauche d’effets spéciaux, mais souvent en donnant à celui qui est mort un air de vivant pris par la mort à un moment où il manifestait la vie dans ce qu’elle a de plus insignifiant.

La nature du mort est également un élément indispensable à la terreur. On éprouve le dégoût de la mort lorsqu’on voit des enfants morts reprendre vie et venir tourmenter les vivants. Cette mutation n’est possible qu’avec l’aide d’une force encore plus terrifiante que la mort elle-même : le Malin.

Lui seul est capable de guider un enfant mort dans le monde des vivants, l’enfant est instrumentalisé dans la mort ainsi qu’il le fut dans le monde des vivants et le père des enfants morts est souvent Satan ou l’un de ses disciples, qui se risque à pénétrer jusque dans la vie pour s’emparer des enfants, braver les interdits et les forces du bien et de la morale et redonner vie à l’enfant en lui insufflant le mal à l’état pur, c’est-à-dire en dehors de toute forme de vengeance ou d’intérêt. Les enfants morts nous font peur, car ils donnent au Mal la toute puissance de la destruction et du chaos, le mal associé à l’innocence et à la candeur nous projette aux limites du supportable. Impossible de trouver dans le cinéma d’épouvante un enfant mort qui agit selon son proche chef, simplement par plaisir, perversion ou sadisme.

Mais quelquefois, les enfants reviennent du monde des morts pour aider les vivants à résoudre une énigme. C’est le cas dans un film de David Hemmings (1980), Le Survivant d’un Monde Parallèle, tiré d’une nouvelle de James Herbert. Juste après son décollage, un avion de ligne s’écrase, tuant la totalité des passagers. Les âmes des enfants morts vont venir tourmenter le pilote, seul survivant de la catastrophe, jusqu’à ce que celui-ci enquête sur cet « accident » et découvre que le crash a été provoqué par une bombe placée par un responsable sans scrupule de la compagnie aérienne.
Pas d’effets spéciaux, simplement des corps brûlés et pour figurer les enfants morts-vivants, des visages d’enfants habillés comme pour une cérémonie, des visages maquillés de noir. Le Survivant d’un Monde Parallèle est classé parmi les films d’épouvante. Des hurlements incessants pendant les deux tiers du film, une musique obsédante, une photo très contrastée, une fin étrange et un rebondissement incompréhensible font de ce film une exception dans le registre de l’épouvante.

Les enfants ne sont présents à l’image que rarement. Leurs hurlements, quasi continus sur certaines séquences, plongent le spectateur dans un état proche de l’hystérie.

Ici, les enfants sont des victimes et ils ne sont manipulés d’aucune manière, simplement guidés par une soif de vérité parfois meurtrière, puisqu’ils tuent un photographe et son épouse au début du film, les seuls qui ont pu prendre des photos insupportables des corps brûlés.

Les morts reviennent-ils dans notre monde pour nous jeter au visage nos mensonges et nos machinations criminelles, pour nous donner des leçons de vie, des leçons de dignité ? Ceux que nous ne voyons pas à l’écran et qui meurent sous les coups et les bombes reviendront-ils vraiment nous hanter un jour et nous jeter dans l’effroi et l’épouvante ?

Y a-t-il une leçon à tirer de ces morts-vivants qui pour la plupart ne peuvent exprimer leurs regrets que dans la mort qu’ils infligent eux-mêmes aux vivants, à travers de violents assauts (Le Jour des Morts-Vivants, Georges A. Romero, 1986) ?

Ces morts ne parlent pas. Ils oublient leurs anciennes habitudes, ils tentent parfois de réapprendre à vivre (Le Retour des Morts-Vivants de Dan O’Bannon, 1985), ils sont souvent cannibales, et dévorent la chair vivante des vivants, mais ce ne sont pas des vampires, car les vampires ont à voir avec l’éternité. Les vampires sont obsédés par la vie et ne vivent que dans la nostalgie de la vie. Les vampires sont des dandys, solitaires ou en couple, ou vivent parfois au sein d’une société secrète avec ses règles complexes, ses lois du marché, bien implantée dans l’économie mondiale (Blade de Stephen Norrington, 1998) ou encore une bande de méchants ivrognes qui ont trouvé refuge dans un cabaret infâme et qui attendent la nuit pour se transformer en vampires assoiffés de sang et de crimes (Une nuit en Enfer de Robert Rodriguez, 1996).
Peut-on vraiment trouver là une analogie avec un quelconque cinéma de la contestation, un cinéma anti-conformiste qui transpose la cruauté et le cynisme des hommes dans un genre dit mineur ou populaire, afin de raconter le devoir de mémoire, le travail de deuil ?

Le premier long-métrage qui met en scène des morts-vivants est le splendide Zombie de Victor Halperin (1932). Curieusement, ces morts-vivants sont pacifiques, ils sont conditionnés et manipulés par des vivants qui leur ont redonné la vie pour en faire des esclaves. Seul un mort-vivant peut travailler 24h /24h, sans être fatigué, ni payé, ni syndiqué... Fable sociale plus que spectacle du désordre des années 30 aux États-Unis, Zombie est plus proche de la série des Docteur Mabuse en Europe à la même époque, que de ce que nous connaissons aujourd’hui des gialli (films gore italiens).

Les morts-vivants ont cessé d’intéresser les cinéastes peu de temps avant 1990. Un clip vidéo réalisé en 1982 par John Landis d’un succès mondial de Michael Jackson, Thriller rend un hommage à cette sous-catégorie du film d’horreur et d’épouvante.

Nous nous débarrassons des morts trop rapidement, ils nous gênent, ils prennent de la place et souvent, ils sont le résultat d’une mort violente, d’un passage de la vie à la mort qui se fait trop brutalement. Les morts se retirent avec le secret de la vie et nous laissent dans une inquiétude, un égarement qui nous conduit à l’oubli, à l’amnésie.

Ils nous font peur et nous reconnaissons cette peur comme faisant partie notre vie. Les morts-vivants vivent alors violemment, ils sont violemment morts et violemment vivants. Ils expriment leur force de vie à travers leur force de destruction et leur force de mort une fois ressuscités d’entre les morts.

Ils deviennent alors des dieux, car ils n’ont plus peur de mourir.

Et ils deviennent des hommes, car ils n’ont plus peur de vivre.

Post-scriptum

Ce texte est extrait d’Une petite anthologie du film d’horreur et d’épouvante à laquelle Mohamed Rouabhi travaille en ce moment.

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Publiée dans Vacarme 14, , pp. 78-79.