Vacarme 21 / Arsenal

éducation nationale ?

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Que proposait-on et qu’attendait-on, cette année, des candidats littéraires à l’épreuve d’allemand de langue vivante 2 ? Comme de règle, le sujet s’articulait sur un texte en langue allemande. Il s’agissait d’un extrait d’un roman de Stefanie Zweig,Nirgendwo in Afrika (Nulle part en Afrique), publié en 1995. Si l’on résume cet extrait en lecteur averti, on relève qu’il témoigne des efforts d’une famille juive pour quitter l’Allemagne nazie en 1938. La situation de base est la suivante : le père est parvenu à se réfugier au Kenya, où il se trouve dans un dénuement presque total, et écrit à son épouse, restée en Allemagne, pour la presser de le rejoindre au plus vite avec leur fille, même si cela exige de son épouse qu’elle abandonne en Allemagne sa mère, qui implicitement ne peut pas être du voyage. Il prodigue des conseils pour organiser le voyage et affronter un avenir incertain au Kenya.

De quels éléments disposaient les candidats pour identifier correctement cette situation dans le texte ? Tentons de retracer leur cheminement. Les concepteurs du sujet introduisent l’extrait ainsi : « Stefanie Zweig, auteur et journaliste, écrit des romans autobiographiques sur sa jeunesse et l’émigration de sa famille au Kenya. » Suit l’extrait du roman, qui se présente sous la forme d’une lettre, datée de février 1938, qu’un certain Walter adresse, depuis le Kenya, à Jettel. On comprend bientôt que Jettel est son épouse et qu’elle se trouve à Breslau avec leur fille Regina, ainsi que sa propre mère. Walter vient d’arriver au Kenya et raconte les terribles difficultés qu’il rencontre : ne parlant pas l’anglais, il n’a à peu près aucune chance de trouver du travail, un logement, etc. Il est cependant aidé par les Rubens, une riche famille juive installée depuis cinquante ans dans le pays. Le vieux Rubens est président de la communauté juive de Nairobi, et s’occupe des refugees (en anglais dans le texte) à leur arrivée dans le pays. Les Rubens sont atterrés d’apprendre que Jettel et Regina sont encore en Allemagne. Walter presse Jettel de tout mettre en œuvre pour le rejoindre au Kenya et multiplie les conseils pratiques : type de vêtements à emporter, ne parler à personne des projets de départ, prendre le premier bateau possible, sans égard pour le confort ou la longueur du voyage, choisir les cabines les moins chères pour conserver le maximum d’argent, etc. Il se désole du choc que sa lettre va causer à la mère de Jettel, mais pense qu’elle comprendra.

Pour comprendre la situation, les candidats ne disposaient dans le texte lui-même que de deux indices explicites : la date (« Rongai, le 4 février 1938 » en tête de la lettre, unique indication de temps dans tout le sujet), et le fait qu’à son arrivée au Kenya, Walter entre en contact avec une famille juive. Toutes les autres informations que l’on pouvait glaner dans le texte ne pouvaient prendre sens qu’une fois identifiée la problématique de la fuite hors de l’Allemagne nazie. Ainsi, le propos de Walter exprime implicitement l’inquiétude pour sa famille, la difficulté de l’entreprise, l’urgence d’organiser le départ, mais aucun élément n’explicite les raisons de son inquiétude ni la nécessité de quitter Breslau au plus tôt. Rien n’évoque concrètement la nature du péril auquel la famille est exposée, et rien hormis la date n’invite à replacer la situation de cette famille à l’époque et dans le contexte du nazisme. Faute d’une introduction plus explicite, ou de quelques notes explicatives (par exemple le sens précis dans ce contexte du terme anglais, faussement transparent, de refugees), la compréhension du contexte historique, essentielle pour ce texte, en outre fort difficile sur le plan linguistique, relevait d’un improbable jeu de piste pour la majorité des candidats.

Face à un texte fonctionnant autant dans l’implicite, on se serait attendu à ce que les exercices de compréhension conduisent les candidats à un repérage et un recoupement pertinent des indices sinon trop épars et trop ténus pour faire spontanément sens chez la majorité d’entre eux. Ces exercices auraient logiquement dû les inviter à rapprocher des éléments du texte de ce qu’ils savent par ailleurs de l’histoire allemande, pour déboucher sur une explicitation des raisons du départ de Walter pour le Kenya et de l’urgence d’y faire venir à tout prix son épouse et sa fille. Or il est stupéfiant de constater que les huit exercices dits de compréhension évitent systématiquement toute forme de contextualisation historique. À aucun moment ils n’interrogent ni ne font s’interroger les candidats sur les motifs du départ de la famille au Kenya. Citons simplement l’exercice le plus révélateur : à la question « Quel est le sujet principal de ce texte ? », à laquelle il fallait répondre en cochant une réponse parmi quatre proposées, le seul choix plausible que permettaient ces réponses était : « Le voyage en Afrique que Jettel va bientôt entreprendre. »

petite rédaction révisionniste

Passer à côté de la dimension historique essentielle du texte et ne pas en comprendre le tragique serait simplement regrettable si l’épreuve se limitait à ce qui précède. Le véritable scandale apparaissait dans les exercices dits d’expression, où les candidats sont invités à rédiger de petits sujets d’imagination ou de réflexion personnelle articulés sur des thèmes du texte. Ils étaient au nombre de trois :

• une question courte (la citation est tirée du texte, c’est donc Walter qui s’exprime ici dans sa lettre)  : « [Mon cœur] s’alourdit quand je pense à quel point cette lettre va être douloureuse pour ta mère ». Expliquez pourquoi la lettre va être douloureuse pour la mère. (Réponse en 40 mots.)

L’incompréhension de la situation par la majorité des candidats les conduit à ne voir que l’éloignement affectif et la solitude d’une grand-mère et non le sort qui l’attend si elle reste en Allemagne. Certains candidats se veulent, en toute bonne intention, rassurants : ce ne sera pas si dur pour la grand-mère pour peu que sa fille et sa petite-fille viennent de temps en temps la voir à Breslau pendant les vacances...

• un petit sujet fictionnel prolongeant le texte : Regina écrit une lettre à son père : elle aimerait rester en Allemagne. Elle expose ses arguments. (Réponse en 100 mots.)

Dans ce sujet, on ose demander potentiellement aux candidats de se mettre dans la peau d’une petite fille juive dans l’Allemagne nazie de 1938 : ce projet fictionnel est déjà en lui-même inadmissible moralement, sachant à quelles persécutions cette petite fille était quotidiennement exposée en 1938 à Breslau (à quand un sujet proposant aux élèves de décrire à la première personne leur arrivée en train à Auschwitz en 1943 ?). Mais pire encore : on demande aux candidats de prêter à cette petite fille de bonnes raisons de désirer rester en Allemagne. Que veut-on faire écrire ici aux élèves ? À quelle fiction vertigineuse leur impose-t-on de se plier ? Il est paradoxalement presqu’heureux que la plupart des candidats n’aient pas pris précédemment conscience que le départ en Afrique est une question de survie : ils échappent ainsi à la perversité de l’exercice. Ils ne s’imaginent pas un quotidien de petite fille juive à Breslau en 1938 : le port de l’étoile jaune, l’exclusion des écoles, l’interdiction de fréquenter les cinémas, les transports en commun et la plupart des lieux publics, les insultes, les violences, la peur en permanence. Et donc ne se confrontent pas de surcroît à l’ « exercice » d’imaginer des raisons de vouloir rester quand même.

Mais à quoi conduit d’ignorer la réalité historique effroyable que connaît la petite fille ? À lui prêter les arguments qu’eux-mêmes, adolescents dans un pays démocratique en 2002, opposeraient à un père qui aurait la lubie de vouloir, pour on ne sait quelle raison, embarquer sa famille au fin fond de l’Afrique, où il n’a lui-même ni argent, ni emploi. On conduit ainsi les candidats à écrire une lettre datée de 1938 à Breslau, dans laquelle une petite fille juive explique que sa vie est en Allemagne, que son avenir, l’école, les études, les amis, les loisirs sont là et non au Kenya, où elle ne pourrait même pas aller au cinéma ou en boîte de nuit. On les conduit à penser que son père est quand même bien égoïste d’exiger un tel sacrifice de sa famille. Voilà le résultat : comment faire écrire à des bacheliers, en toute innocence, une petite rédaction objectivement révisionniste dans le contenu qu’elle véhicule à leur insu.

• Un sujet d’imagination personnelle, à choisir parmi deux proposés, dont celui-ci : Vous avez gagné un voyage en Amérique du Sud ! Vous voyagerez en bateau. Êtes-vous content ou non ? Imaginez votre vie pendant les quinze jours que vous allez passer à bord du bateau.

On se souvient que le texte évoquait, pour rejoindre le Kenya, l’espoir de trouver un bateau et la perspective d’une traversée longue et dans des conditions très dures. On ne peut que rester sans voix devant le cynisme ignoble avec lequel ce sujet fait thématiquement écho au texte, et s’inquiéter de la façon dont il banalise indirectement, par proximité, les difficultés de la fuite en exil.

dysfonctionnement de l’institution

Face à ce sujet, une première question se pose, celle de ses auteurs : ingénuité effarante et incompétente des professeurs d’allemand qui l’ont conçu ? Ou entreprise calculée d’enseignants négationnistes tentant d’instiller discrètement leur poison au cœur de l’institution éducative ?

Mais le problème n’est pas tant qu’il y ait eu des professeurs pour concevoir, sciemment ou non, un tel sujet. Il est bien davantage dans le fait que ce sujet ait franchi sans encombres toutes les étapes d’élaboration, de contrôle et de choix des sujets d’examen. Comment cela a-t-il été possible ?

Le dysfonctionnement de l’institution est patent : rappelons en effet que les concepteurs de ce sujet n’ont pas travaillé seuls, mais au sein d’une commission de proposition des sujets, sous la responsabilité d’un inspecteur. Que ce sujet a ensuite été testé et évalué par d’autres professeurs, toujours sous la responsabilité d’un inspecteur. Que suite à cette évaluation en principe critique, il a été retenu pour figurer parmi le nombre restreint de sujets soumis au choix. Et qu’enfin, au plus haut échelon de l’organisation du Baccalauréat, il y a eu quelqu’un pour faire ce choix final. Qu’il existe dans le corps enseignant des professeurs peu avisés ou d’autres réellement mal intentionnés est sans doute inévitable. Mais comment comprendre, encore une fois, que toute la chaîne pédagogique et hiérarchique impliquée à leur suite ait été aveugle à ce point ?

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Publiée dans Vacarme 21, , pp. 54-56.