Vacarme 21 / Chroniques

bernique, journal d’une anosmie

par

En novembre 1998, Jean-Pierre Guillard a reçu un coup sur la tête. Il en a perdu le goût et l’odorat.

troisième semaine

J’ai le sentiment de me plier à la cérémonie de la tisane depuis une éternité.

Ça fait trois semaines que l’odorat a disparu. Et trois semaines que, chaque jour, Elia m’apporte le gros bol du remède fumant qu’elle a dégoté chez un marchand d’anxiété alimentaire.

Je m’y plie, je m’y replie et ainsi de suite jusqu’à disparaître dans mon sans goût brûlant.

quatrième semaine

Cette année, à l’atelier, on a mangé une fois puis deux un cochon de lait rôti. Je gardais le secret : je mangeais le groin. Un goût incroyable, unique. Le corail du cochon. Depuis cette découverte, il y eut toujours dans le four ou le réfrigérateur un porcelet sans groin.

cinquième semaine

Bien sûr les relations charnelles avec Elia se sont considérablement espacées. Elle me reprochait déjà mon manque d’élan. Maintenant je ménage les restes.

L’évanescence de la mémoire des odeurs, semblable à l’évanescence des parfums eux-mêmes, rend les baisers encore doux, possibles. Toutefois, je me sens frôler le baiser anatomique.

sixième semaine

Je ne suis pas Démocrite. Je ne souffre pas d’hyperosmie comme certains schizophrènes.

Je suis né nez. Je me suis fait repérer à seize ans par les industriels du parfum : un nez proche d’une sorte de nez absolu d’après leurs tests.

Simultanément, je coupais la file aux nez des longs nez et leur laissais la place : aucune envie de plantes vertes en pot, de blouses blanches, d’échantillonneurs codés, de baies vitrées sur collines artificielles

Pour l’anoblir, on a appelé l’odorat, l’âme.

Petit Marcus. Grand Marcus, peut-être le dernier dadaïste, connaît les pouvoirs subversifs de l’odorat.

Il essaye de me soigner par le champagne : mimosa, petites marques, grandes marques, millésimes. Une dizaine de flûtes s’alignent. Sans résultat.

Il ne se décourage pas et m’emmène manger des sushis. Il bégaie et transpire en scrutant chacune de mes réactions (il faut scruter pour en voir). Le riz est sans goût mais doux ; les différents poissons glissent gentiment, sans distinction dans le rien ; le gingembre frais mariné exprime en partie sa nature ; le wasabi est déplaisant à souhait.

Il y a deux ans, Noriko, mon amour-ormaux, me faisait découvrir une île de goûts qui s’étendait loin dans une mer parfumée d’espiègleries.

huitième semaine

Cette anosmie est une mesquinerie surnaturelle.

dixième semaine

Du veau, des tomates, des oignons, du néant.

Un osso-buco-nasal.

treizième semaine

Dévastation invisible.

Méconnaissable à moi-même.

Qu’est-ce que j’incarne ?

Inemployé. Inemployable.

Subordonné à une disparition.

Abstraction inacceptable. Inintéressante. Impénétrable.

Une désincarnation qui me disloque de la même manière, avec la même force, à chaque minute, surprenante.

quinzième semaine

Je ne supporte plus la compagnie lorsque j’ai à me nourrir. Je me cache pour manger — comme les Malgaches de Paulhan.

Il y a des gens qui mangent comme des bêtes. Pas seulement comme des cochons. L’appétit et la convoitise conjugués absorbent tout leur être. Ces goulus s’absentent de tout dans cette concentration. Ils s’abîment dans leur daube, ils font l’amour à leur sauté de veau. Jadis (déjà), la manière dont mangeait Titof me choquait, la dimension que prenait sa putain d’assiette de pintade aux choux était invraisemblable, assez inquiétante. Pareil pour Josephin : une image de la jouissance masculine dans tout ce qu’elle a de vacante. La même circonspection quand Thomas mange, mais dans une moindre mesure. D’abord il se nourrit très mal (ce que mange Thomas ne flatte pas les sens, si on trouve du plaisir sur son visage, c’est l’influence directe de la gratitude stomacale) et d’ailleurs, il lit de la même manière. Un livre de Heidegger entre les mains, c’est une concentration et un abandon semblables qui s’expriment, comme face à sa bouillie de coquillettes au râpé.

Je ne supporte pas de partager un repas avec eux, ni même avec des dîneurs plus délicats. Je n’entends que le clapotis des salives, que les uhmmm ouverts ou fermés, les haaa sonores de gorge, les mmioumm plus ou moins sourds, les humectations prononcées, les claquements de langue, les lampées aspirées, les suçons répétés, les caresses glissées sur l’intérieur des joues, les raclements volontaires, les déglutitions retenues pour une seconde de plaisir en plus, les expirations de contentement.

Je ne vois que les lèches, que les lèvres se retrousser, les babines se trémousser, les yeux se noyer, le contour des bouches luire, les mains, les avant-bras, le corps entier imperturbablement sous-tendu obéir aux ahmmm, aux euhmmmemm crescendi ou chuintés.

Je n’entends que ça. Je ne vois que ça. Jusqu’à l’ultime instant où, après avoir tout ingurgité et pour finir, extatiques, ils attendent, le regard en stuc, le relent.

Il n’y a que ça à voir, que ça à entendre pendant les repas. Ça et rien d’autre que ces bruits-là et ces visions d’enfer. Tout Malgache vous le dira.

Je peins des fantômes depuis quinze ans.

dix-septième semaine

De cannelle. De cinnamone. De réglisse.

De plan de tomates.

De rose. De lilas à Pâques. De jasmin blanc. De violettes sombres.

La sève. La figue verte.

Les encens orthodoxes, indiens.

Tubéreuse. Musc. Myrrhe. Santal. Camphre.

Ylang-ylang.

Civette et castoréum.

Galbarum. Opopanax. Les racines de vétiver. Le patchouli de Malaisie.

La vanille. Le cuir.

Ma crème à raser égyptienne à l’aloès.

Huile de noix et celle de sésame.

Le thym. Le sol des sous-bois où la menthe pousse.

La girofle.

Citronnelle. Lavande.

Cèdre. Mousse du chêne. Tilleul sauge. Toutes les russules.

Écorce de citron. Écorce d’orange.

Héliotrope. Géranium.

Crème de marron.

Animal en groupe, en horde, dans mon état, je me ferais tracasser, humilier, sacquer, exclure, tabasser, dépouiller, manger tout cru.

Je me tiens à carreau.

(C’est cher chez l’acupuncteur.) J’y vais deux fois par semaine depuis cinq semaines, sans résultat. Il ne me pique jamais au même endroit (ni dans la même pièce. C’est grand chez l’acupuncteur). Cette fois, il m’installe sur un billard dans son bureau. Je ne somnole pas, je réfléchis et lui, visiblement, étudie. C’est agréable ce sérieux.

Il est chinois. Il m’apprend qu’en Chine, pour manifester leur jalousie, les maris offensés arrachaient avec les dents le nez de leur rival. En Perse aussi, précise-t-il.

J’enchéris qu’en langue Moré (Burkina), « Dieu te donne la vie » se dit : Dieu te donne le nez. Et enlever la vie, perdre la vie se dit : enlever le nez, perdre le nez.

À vue de nez, il a l’air ravi, il rajoute qu’en chinois mon vénérable grand-père se dit : mon vénérable nez. Et il replonge (le nez) dans son livre.

dix-huitième semaine

De nouveau obligé de bouffer avec des porcs pleins de babines. Pour me consoler, pour l’intelligence, j’appelle Franz Kafka.

dix-neuvième semaine

La boîte d’élastiques qu’on ouvre. Les polycopiés à l’alcool. La craie d’école et son ardoise mouillée. Le livre ancien, le livre neuf. Les fumées. La moleskine dans les vieilles Peugeot. Le crayon à papier que l’on taille, que l’on mâche. L’humidité des immeubles, de leurs caves, de leurs rez-de-chaussée, de leurs bas étages. Les réfectoires. Le linge fraîchement lessivé. Le linge qui a séché au soleil, dans l’herbe. L’intérieur des voiliers en bois, en plastique — tant d’odeurs dans les voiliers. L’odeur des garages qui, quand on passe devant, surgit dans un jet d’air comprimé et qui rappelle les premières joies mécaniques. Le cuir neuf. Les encres. L’autocar, la micheline que l’on prend rarement. La résine des épicéas. Les autres résines. Le miel du pain d’épice. Le revêtement des sièges des théâtres anciens. Jusqu’aux urines salvatrices. Un Graves blanc (château Haut-Brion). Uno, sushi au corail d’oursin. Les nourrissons, fleurs de petit lait. Le réglisse de la Guiness. Le chanvre de la corde. La peau du cheval. Longer une rue d’Istanbul, de Tanger, d’Alexandrie ou d’ailleurs et, en cinq minutes, s’en prendre pour dix ans dans les narines. Les cires des planchers, des huisseries. L’atelier de Pépé et l’intérieur de sa casquette. Mon chien sortant de la rivière. Le plomb que Zette fond. La scierie.

vingt-et-unième semaine

Parfois maintenant, quand je passe d’un environnement à un autre, je sens une différence d’ambiance ; je ne sens pas ce qu’il y a à sentir mais je sens une différence d’odeur entre un lieu et un autre. C’est sensible quand je pousse une porte, passe un seuil (seulement au moment du passage).

Ça n’a pas plus d’odeur qu’un changement de température ; c’est peu, c’est rien, c’est indescriptible. Je sens une différence de quelque chose, c’est tout.

Je sais que c’est d’odeur dont il s’agit.

Je sens un écart. Mais un écart n’a pas d’odeur.

vingt-deuxième semaine

Journée de vacance, promenade dans Paris ensoleillé avec Susan. Je lui apprends mon accident et c’est d’elle que vient la seule réaction spontanée digne, c’est à dire pertinente, tragique et drôle. « Ah ! mais c’est horrible ! tu ne peux plus avoir confiance en personne ! »

Susan est nigérienne, je l’aime depuis le premier jour où je l’ai vue.

trente-deuxième semaine

Un petit progrès avec les agrumes.

Aucune empathie n’est à espérer. Ma réalité sensible n’est pas partageable. Absolument célibataire avec mes sensations difformes. Sur-subjectif. Mon cerveau ébauche de l’informe.

C’est un faux moi qui est à la surface. Le vrai est dans les abîmes et les poissons, qui on le sait ont de l’odorat, me regardent.

trente-troisième semaine

Curieuse sensation que de chercher, famélique, dans son propre cerveau des preuves que la mémoire contient et que la réalité présente. J’instruis un procès dont le commencement se survit sans cesse à lui-même : les plaidoiries sont bègues.

trente-sixième semaine

Il y a quelqu’un ?

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Publiée dans Vacarme 21, , pp. 86-88.