Vacarme 21 / Chroniques

deux récits

par

les abîmes

psychée

À tout lieu de vie correspond un plan, sont attribués des points cardinaux. Tout est si souvent vu d’en haut, en trois dimensions sur un écran ou retranscrit en signes conventionnels sur le papier. On se tient au bord de la carte géographique, on connaît la source des fleuves et l’endroit où ils se jettent. Derrière soi, on aura l’Inde, devant, la Laponie. La Lapone, puis la Finnoise — n’est-ce pas ici que la Reine des Neiges a emmené le garçon gelé ? Une ville ordonnée avec logique et au final, pareille à un casse-tête chinois, à un palais de glace. Il est facile de prononcer des mots absurdes irrévocables, toujours et jamais. Partout et nulle part. Vous parcourez toute la Fontanka, le serin n’est nulle part, alors qu’il devrait être là, il était promis : en pierre comme le faux rossignol de l’empereur, gardé par un milicien, pour l’honneur et la sécurité.

Une ville, une vraie, ville d’entre les villes, ville des villes. Des pierres du début à la fin, des habitants insignifiants - tout est fait pour que les gens la quittent, demain ou dans mille ans. Rien ne changera jamais. Les parcs ici ne sont pas voués à l’air et à la lumière, mais aux ténèbres, à la moiteur étouffante et à la poussière, il y a des statues, et non des fleurs, des rituels en guise de promenades. L’eau est là pour le design et le suicide. Le ciel, pour couper l’envie de vivre aux habitants. Mais quand il n’y a pas de nuit, tilleuls et lilas se couvrent de fleurs, tout ce qui peut s’épanouir s’épanouit. C’est une ruse, pour vous attirer et vous jeter dans le puits.

C’est plein de vie, et cela pourrit. Elle fleurit dans les cours d’honneur et les arrière-cours des palais. Torses de pierre, aiguilles, maisons en ligne, tanières et pièges. Les gens se cachent dans les vieilles maisons étrangères, exhalant une vie étrangère qui a fini en mort étrangère. Il est mort ici quantité d’étrangers, leur souffle est resté dans les coins inaccessibles des hauts plafonds, comme une toile d’araignée. La nuit, les fantômes de leurs enfants sur des vélos fantômes s’ébattent dans les longs couloirs communautaires.

L’obscurité est là, il fait nuit noire dans l’antre. Ici vivent des monstres, une quinzaine, fruits de la terre marécageuse, hommes de glaise. Marqués d’un sceau : chez presque tous, le corps puissant et vainqueur a dompté l’âme qui prenait forme et gonflé comme une pâte morte, yeux bouffis et robe de chambre retenue par une épingle de nourrice. Là-bas, dehors, c’est mieux qu’ici, à l’intérieur, mais la nuit il faut aux êtres un toit sur la tête, le tendre petit humain est mal à même la pierre dure sous la voûte céleste.

Voici du vin rouge comme le sang — peut-on vraiment dormir quand les monstres sont assoupis, quand la nuit est toute à vous. Au coeur de la nuit, au beau milieu, à sa fracture, à l’heure où il n’ y a dans les rues que les plus heureux et les plus malheureux, où tout flotte sous les pieds des ivrognes, où les phares tremblent sur les canaux — on sonne, et la sonnette retentit longuement sans réponse dans les tréfonds de la tanière puante. Ouvrez, dit une voix enfantine derrière la porte, je suis une amie d’Oksana, on m’a battue et déshabillée sur la Fontanka. Oksana dort, et ses parents dorment obstinément, les gens qui touchent le fond jour après jour ne veulent rien savoir, et dans l’antique cuisine aux murs noircis, où au-dessus de la cuisinière on a dessiné des champignons et écrit no future, les cafards galopent sur les assiettes sales, tout le monde est malheureux, personne n’a jamais de quoi, ni où, ni de raison d’aller, no future.

Comment t’appelles-tu ? Véra. Une fille de quinze ans, rousse, pas grande mais vigoureuse, un imperméable bleu sur son corps nu, aux pieds des sandalettes en plastique. Je suis passée chez une amie, raconte-t-elle presque tranquillement, sans larmes, elle ne pleurera pas - mais elle n’était pas là, sa maman m’a donné ces vêtements. Ses joues innocentes sont meurtries, ses doigts tremblent, mais ses yeux font soudain rapidement le tour de la haute pièce, rusés et attentifs, comme si elle était envoyée secrètement. Un petit imperméable bleu, des genoux ronds, pas une ombre de vulgarité dans la voix, qui toujours trahit ; une fillette de Pétersbourg, un loup-garou. Comment les petits humains parviennent-ils à résister si longtemps, à tenir si solidement debout sur la terre qui tourne, à s’échapper si adroitement des périssoires. Puis-je me laver, demande-t-elle, d’un trait elle vide son verre de vin et réclame une cigarette. Elle récupère vite et pleinement, au bout d’une demi-heure, elle franchit les cours pour rentrer chez elle à Litieïny. Elle salue résolument et remercie, elle va retrouver au coin de la rue des fumeurs de sa connaissance. Merci. Au revoir. Elle est multiple : pure et sans illusions, enfantine et adulte, sans défense et dure comme la pierre. Elle vit, habite au bord de la fondrière. Elle est arrivée soudain, s’est éclipsée comme la lune.

Il fait nuit, le petit humain est assis chez lui près de la lampe, il pense que c’est chez lui, boit son thé, lit ses contes - la Lapone et la Finnoise, l’empereur et la mort sur sa poitrine - il ne prend pas garde au léger froissement de fer-blanc qui se déplace de-ci de-là, il n’entend pas. Mais il se sent de plus en plus mal à l’aise, et finalement, après s’être retourné tant bien que mal, il voit posé sur le mur une affreuse grosse créature grise presque belle, un papillon. Il est apparu, et la rue de pierre est entrée dans la maison, la maison n’est plus vôtre et ne l’a jamais été, la nuit seule est sur tous, mais combien et quels sont-ils. Il s’envole avec un bruit sec et disparaît, il ne se montrera plus, peut-être est-il en train de mourir derrière l’armoire, ou a-t-il retrouvé son chemin entre les stores et le dédale des double-vitrages, pour regagner sa nuit terne, l’épaule froide d’une statue.

le coeur

Inutile de vider le sable de vos chaussures, tout est encore à venir. Et tout est déjà loin : les rails des tramways, les kiosques, l’asphalte, le sol dur et sec de la ville. Le jour clair est loin lui aussi, quand tout ce qui est effrayant repose, laissant les petits humains régner et travailler un peu.

Lahta — le bourg, puis le lac. Dans le bourg, le crépuscule, maisons et potagers, dans les maisons, des maîtres, dans les potagers, des gardiens. Une route le coupe, venant de quelque part en Finlande, où il y a l’aurore boréale et rien, le désert, pas même de portes aux cabanes, la Finnoise nue lit la lettre de la Lapone écrite sur un poisson séché, puis elle le fourre dans la chaudière, tandis que les hôtes se réchauffent et attendent son aide. N’attendez d’aide de personne, attendez une balle. Parce que la vie ici, au bord de la route, est pesante et sans joie, la nuit les phares des voitures fouillent les murs et les plafonds, les vieilles deviennent folles, les araignées sont tapies aux fenêtres sous la lune, au grenier on entend des pas, à la cave les petits champignons baignent dans le sel, gluants, froids et à demi vivants. Comme le jour tombe, tout est cadenassé, verrouillé, fermé à double tour, la lumière rouge derrière les rideaux ne vous fait pas signe d’approcher, elle vous prévient : n’avancez pas, on va vous manger. On vous enterrera dans le potager sous les plates-bandes, pour que les fraises se gorgent de sang, les liserons blancs vous feront une couronne.

Deux chiens, un grand et un petit, se sont mis à aboyer sans bouger du perron, pareils à une alarme électronique.

A l’extrémité du bourg, l’église bleue de Saints Pierre-et-Paul fraîchement repeinte et envahie par les ronces. A côté, l’hospice Raïssa Gorbatchev. Raïssa Gorbatchev - une femme amusante aux manières de petite fille perverse, elle parle si doucement, balbutie, c’est au-dessus de ses forces, soupire, minaude et se tortille. Hospice, mot effrayant et magique ; là-bas, on meurt. L’hospice aussi est calme, si calme, si silencieux. Tout ici est du même calme trompeur, souffle retenu, ah, Lahta. Les potagers de l’hospice (si l’on y meurt particulièrement, pourquoi des potagers ? Il faudrait des jardins...) sont vastes, profonds, luxuriants, les choux ont une tête, le feuillage est plus solide que des rêts, entre les plates-bandes l’herbe dissimule des pièges sans fond, on dirait qu’il y a peu de morts naturelles : votre pied soudain s’enfonce dans le Tartare et seul un miracle vous sauve. D’un angle de l’hospice, la voici qui surgit en personne, une vieille en longue jupe, le fichu sur les yeux, elle tient un fusil en guise de faux, en silence elle vous suit longuement du regard.

Les moustiques agglomérés forment des sphères, des planètes, des boules, ils sont en suspens dans l’air et ne piquent presque pas... Partout les liserons tendent leurs filets, la nuit vient, ils se ferment à vue d’oeil. Le rivage enfin : l’eau blanche, rose et bleue, gorge-de-pigeon, miroir d’elle-même. Les mouettes, dispersées sur les pierres et sur l’eau, attendent on ne sait quoi et crient tristement. Sur la rive tout est d’un vert terne à l’exception du sable, les dernières teintes du jour, une seule herbe vire soudain au bleu et brille. Au bord de l’eau, non loin de la route, une compagnie nue s’est installée, tous âges confondus, du grand-père au petit-fils, flanquée d’un chien sale et nerveux, tout le monde, à cette heure froide et sombre, est ivre jusqu’à la félicité, la chaleur et la lumière. Maïka, Maïka, on tente de calmer le chien, mais il aboie à n’en plus finir. Peut-être a-t-il flairé quelque chose ? Centre du monde local, la terre plane hachurée, Omphale oubliée, abandonnée. La forêt tout autour est sauvage, n’importe quoi peut en surgir. Et va surgir. Et déjà se prépare, sort en sifflant, crachant, faisant craquer les branches, traînant la jambe ; ou avec un glissement silencieux.

La pierre-tonnerre, de loin, on la croirait tout près, mais non, elle s’éloigne à plusieurs reprises. Enfin la voici : polyèdre, osselet ou cristal, comme on l’apprend à l’école, on a jeté un grain dans la solution saturée de tout ce qui vient d’être vu, elle a grandi et pris la forme d’un coeur noir. Elle comporte des trous étroits pareils à des impacts de balles, coeur mort, où l’on a bourré de la poudre pour la faire éclater, mais en vain. Blok a bronzé sur elle. Tout cela est loin. Maintenant, la pierre est scellée, la poudre n’ y entre plus et Blok ne s’y étend plus : sur chacune de ses faces, des formules magiques nouvelles, naïves mais vigoureuses, indélébiles, inscriptions ou dessins allant de DC (pour Défense Civile) à ASID, du pentagramme à FUCK, et de grandes illustrations comme dans les alphabets. Ce sont des garçons et des filles, des punks ou d’autres, qui ont décoré à leur façon ce monde indéchiffrable et beau. Maintenant la pierre est ici et à présent elle ne partira pas dans le marais, elle devient ou fait semblant d’être elle aussi une forme en devenir. Elle est chaude comme une épaule brûlée par le soleil.

tout se dédouble

On attendait les terroristes, et le cirque est arrivé. A moins que ce ne soit un camouflage, une mascarade, une ruse des Noirs, menaçants, que personne ne connaît vraiment. Ils ont tous le visage sombre, des yeux éteints, des dents en or, l’air abattu et aux aguets. Au contrôle des billets se tient un adolescent maussade avec une balafre sur la joue, plutôt beau - s’il était lavé - muet, les yeux baissés, les ongles sales. De tout ce triste campement, hommes, bêtes et véhicules, sa balafre est le seul élément décoratif. Quelle en est la cause, les possibilités sont multiples : bagarre d’ivrognes, vengeance sanglante, combat au corps à corps pour le village, amant jaloux. Fière montagnarde avec son poignard ou nourrissage d’un ours affamé. Il y a peu de chance que ce soit intéressant : un banal accident de voiture. Mais peut-être a-t-il été élevé dans un monastère, s’est-il enfui par amour de la liberté et battu contre une panthère dans une forêt de montagne ?

Pourquoi le cirque errant est-il en ville ? Autrefois, il arrivait chaque année de nulle part, à l’improviste, pendant la nuit, au matin, il avait éclos sur le terrain vague, s’était épanoui comme une fleur de décharge, après avoir disposé les baraques en carré, coupé l’eau et l’électricité des maisons avoisinantes en se raccordant au réseau, et réveillé tout le monde dès le point du jour aux accents d’une musique insupportable. Mais c’était l’été ou l’automne, quand il faisait encore bon. Les bêtes excitaient les chiens locaux, glapissaient et mugissaient, enfermées dans l’obscurité. Des bêtes des forêts du Sud ; coup de chapeau à Kipling et Edgar Poe, on était terrifié à l’idée qu’elles s’échappent et entrent par une fenêtre ouverte à cause de la chaleur. Les affaires allaient mal, si maintenant elles se déplaçaient l’hiver.

Mais après tout, pourquoi serait-ce des terroristes ? Par un hiver pareil, les journaux racontent n’importe quoi à leur sujet, on a peur, on les attend de partout, géographiquement parlant du sud-est.

Ils sont insaisissables comme les vampires, et comme contre les vampires, on ne dispose contre eux d’aucun moyen, hormis des plus grossiers, après-coup. Dans le métro, après l’annonce de la station, une voix invisible vous menace d’un ton doucereux : n’oubliez pas vos affaires, ne touchez pas à celles que d’autres ont pu oublier. Et près des portes qui vous font face est posé un paquet plein de quelque chose qui n’appartient à personne, qu’on regarde avec le ravissement et la circonspection d’un individu surinformé : est-ce possible, est-ce que ce ne serait pas, là c’est sérieux, non finalement. Mais peut-être que si ? Non.

Ainsi tout est fluctuant, tout est possible. La nouvelle devance l’explosion, les révolutions insistent sur les traditions. Le Caucase est en flammes, le cruel Tchétchène rampe sur la berge, petits soldats qui célèbrent Noël dans les tranchées humides, aumônier de la troupe, ils essuient le sang de leur front. Dans les capitales, on danse beaucoup, dans les banlieues, on tire beaucoup, la vie conserve habilement un équilibre. Pour faire contrepoids aux commerçants habituels, des gens nouveaux parlant avec un accent identique ont fait leur apparition, ils ont des voix douces, des sourires cruels devant la caméra et des bandeaux verts sur le front. Allah akhbar. Aux portes de Moscou, on fouille tous ceux qui leur ressemblent ou dont la tête ne revient pas.

Mais le cirque est arrivé hors saison, l’affiche peinturlurée annonce comme autrefois motocyclistes de la mort, ménagerie et funambules. Et l’éléphant ? Le soir, le baromètre descend à moins vingt. Autrefois l’été, il y avait un éléphant, il faisait des bruits de trompette la nuit, il rêvait du méchant palefrenier ivrogne du zoo ou, en mémoire de ses ancêtres, du jeune et bon fils du radjah, peu vêtu et couvert de pierres précieuses. Et il y a plus longtemps encore, c’est décrit dans la littérature enfantine, de bon gré et un peu pour de l’argent, il se laissait parfois mener au chevet d’enfants malades, comme ultime distraction avant la mort ou remède radical. Maintenant c’est l’hiver, l’éléphant est invisible, les enfants mourront sans cérémonie. « On ne peut pas dire que les directeurs de cirques aient conscience de leur noble mission » - dit un amateur d’acrobates.

Les gens du cirque se doivent d’être beaux de loin, mais de près, ils sont frustes et naïvement dépravés. Muscles, maquillage, odeur de sueur, sciure, incroyable souplesse et maillots pailletés. Ils doivent être prêts à beaucoup pour de l’argent, téméraires aux yeux des enfants, mais désintéressés et intrépides dans leur étroit et dangereux domaine antique. C’est l’espoir romantique qu’il existe, outre la guerre, d’autres aspects de la vie où les mots incarnent et signifient ce qu’ils disent : envol, chute, vie brisée.

Dans l’enfance, au grand cirque, du temps de l’éléphant, ce qu’on préférait par dessus tout, c’était l’entracte où l’on disposait les cages pour les bêtes et où les spectateurs mangeaient des glaces et achetaient de la barbe à papa. Le cirque est plein, les loges étincèlent. Là, on trouvait tout, petits pâtés et chiens savants, hommes volants et fauteuils de velours, sans oublier la coupole qui couronnait la piste circulaire. Quand on regardait, par-delà les gymnastes, là où le cône rétrécit, l’étrange énorme chapiteau, les poutrelles métalliques de la charpente, les espèces de filins, on voyait que tout était précaire, éphémère, prêt à disparaître un instant plus tard.

Voici comment ce devrait être, comment on aimerait que ce soit. Il faut que l’homme-caoutchouc s’enroule autour du mât, saute en bas et se redresse sous les applaudissements, tandis que son dresseur, dans les coulisses, suit chacun de ses gestes en serrant sa cravache et se léchant les lèvres. Qu’un clown bruyant et obscène fasse le bouffon, provoquant le rire et l’effroi, qu’il tombe dans la sciure, importune les spectateurs, puis joue tristement du violon, tandis que l’autre, résigné, joue le rôle du malheureux bouc émissaire qui reçoit les coups de pied. Que dans la vie, ils soient tous deux froids et distingués. Que sur la piste, il y ait un cheval blanc et une écuyère à la peau mate, belle et sotte, dotée d’un sourire étincelant et d’un bleu sous l’oeil, présent d’un mari nerveux. Qu’il y ait des ours sur des bicyclettes et de pitoyables caniches luxueusement tondus debout sur leurs pattes de derrière. Que le dompteur, en uniforme tel un hussard ou un pompier, mette sa tête dans la gueule du lion où règne une obscurité et une puanteur sépulcrales, et que pour perpétrer la tradition, le matin il se soit coupé en se rasant - le fauve sentira l’odeur du sang, et voilà... Les dames se pâmeront d’aise d’avoir assisté au drame. Et bien sûr, que l’orchestre, quelque part là-haut, souffle dans les trompettes, frappe des cymbales, accompagnant les numéros mortels d’un roulement de tambour, comme il est de mise lors d’une exécution capitale. Des frères aux noms fantastiques et aux torses nus superbes, aux jambes un peu moins bien, voleront de-ci de-là comme des hirondelles avant l’orage et se rattraperont l’un l’autre fraternellement. Il serait bien qu’on scie une femme en deux - personne, dans l’assistance n’est capable de dire en quoi réside le secret, mais n’est-ce pas une question de miroirs ? On scie le corps et on le sépare en deux parties, une moitié à droite, plumes sur la tête et sourire découvrant les gencives, le cou pivote, une moitié à gauche, les incroyables chaussures à hauts talons bougent.

L’empire du corps lourd et adroit, de la viande élevée au fouet. Tous portent des talons. Celui qui se tient fermement sur terre, rivé à elle, appliqué contre elle, plus lourd que l’air, peut se permettre de porter des talons. Il simule ainsi la liberté risquée et vertigineuse, l’envol sans trapèze. Mais quand la terre ne vous retient pas, tourne et s’échappe sous vos pieds, vous donne le mal de mer, il vous faut de gros souliers. Les talons conviennent aux jambes musclées des travestis. Et des gens du cirque : tous les trapézistes, tous les acrobates et toutes les ballerines faciles, solidement bâties et lestées de plomb, triomphent par la précision de la loi de la gravitation qui vous entraîne vers le bas comme un boulet. Qu’ils entrent en piste et la quittent avec l’allure fragile d’un oiseau.

Sur le terrain vague qui borde la chaussée, en face d’un casino mafieux, la banlieue de Moscou ; deux lampes rondes en verre dépoli encadrent l’entrée de la maison de jeux, pareilles à deux lunes basses, la troisième est en surplomb. Des gens du cirque, des artistes douteux en tournée, sans leurs talons, des types louches. On a disposé en carré les roulottes contenant les cages, les stands en contreplaqué, les panneaux publicitaires, tendu des fils, et au-dessus du tout, un câble pour les funambules. A l’extérieur du carré, on a dressé un chapiteau pour les motocyclistes de la mort. La nuit avant qu’ils aient tous disparu, la chose fut repliée et transformée en un gigantesque parapluie fermé et une grosse boule de fils de fer. Un globe. C’était sans espoir - pas de paillettes, pas d’athlètes, pas de sotte écuyère - des gens du sud petits et mornes, des femmes en jupes longues avec des fichus, de stupides chansons russes sortant bruyamment des haut-parleurs pour que tout le monde éprouve une satisfaction perverse. Tournesols, mes tournesols, chante la fille. Les tournesols, c’est Oscar Wilde, l’amateur d’acrobates. Le cirque est le dernier bastion de l’hellénisme dans un monde où on lit beaucoup trop pour être beau. Il se trompait.

Quand, de nuit, les baraques foraines ont été installées, les chiens du voisinage ne dormaient pas, ils aboyaient après les bêtes enfermées. Le cirque a ouvert le lendemain matin. Entrer en passant voir combien la vie est pauvre, combien elle est humble et a peur d’elle-même. Pénétrer dans l’enceinte, en franchissant le kiosque où l’on vend les billets et de la barbe à papa à l’air immangeable, faite de laine de verre et de mousse de savon, seule attraction du lieu et encore, trop sucrée. Il aurait pu y en avoir une autre, mais le garçon balafré à l’entrée ne veut pas se réveiller et réaliser son potentiel, il est sale et raide, lugubre comme s’il attendait une explosion. Alors qu’il pourrait être tout autre : des yeux noirs, des dents blanches (là, elles sont dorées de naissance), une taille fine, un regard doux et hardi. Il se tiendrait à l’entrée et troublerait ceux qui passent le matin pour aller déjeuner, et le soir, les employés des usines, pour qu’ils baissent un peu plus la tête et jurent platement, et que, debout devant leur établi, ils sentent soudain sous leurs pieds les oscillations vivantes du câble, le souffle des bêtes sur leur nuque, une boule de fil de fer autour du coeur. Le plus mortifié ou le plus résolu d’entre eux enverrait tout au diable, se ruinerait au casino, boirait sans dessoûler et partirait avec le cirque on ne sait où. Ou gagnerait au jeu tout l’argent des mafieux et recevrait à la sortie une balle des mafieux. Ou gagnerait tout l’argent et se défendrait, rachèterait le garçon du cirque à ses farouches complices, le couvrirait d’or, mais très vite celui-ci le trahirait, le dévaliserait et l’abandonnerait, ou, plein de respect islamique, l’aimerait et le vénérerait jusqu’à la mort... Mais ce sont là des sujets estivaux, maintenant c’est l’hiver.

Les bêtes, à l’intérieur, sont des bêtes ordinaires, affamées et frigorifiées. Des guenons privilégiées, au chaud derrière une vitre - Dieu merci elles ne s’échapperont pas - dos tourné, ignorent les visiteurs. Maussade comme ses propriétaires, un oiseau bariolé détourne la tête. La panthère noire — « on la trouve dans les forêts d’Afrique et dans le sud de l’Asie » — dit cyniquement ou naïvement l’écriteau sur la cage, s’est recroquevillée en chien de fusil. L’un des deux ours bruns tourne en rond pour se réchauffer, c’est étrange pour un fauve local de se montrer si nerveux, les tropicaux du Sud, eux, supportent. Et le second étire loin la patte pour mendier de la barbe à papa que les enfants lui jettent avec ravissement, et quand ils font mouche, la patte est plus terrible que la gueule. Pauvres nounours. Gentils enfants. Les lions et les tigres sont sans intérêt. Deux boucs ébouriffés jouent avec un jeune bipède en manteau et chapka de l’autre côté de la cage, il leur propose quelque chose de comestible, après avoir franchi toutes les barrières, et chacun, oublieux de lui-même, enfonce son museau rose ou noir le plus profond possible dans les trous du grillage, insatiable, tous trois sont excités et concentrés, heureux, dirait-on.

Les jours d’hiver sont courts (« longs sont les jours d’été » - Dorian Gray, souvenirs de cirque, le livre remonte à l’enfance, et l’ombre de l’auteur, sans qu’on le veuille, erre dans les parages, sans attaches comme le cirque), le jour décline, il fait déjà sombre, le froid devient plus vif avec la nuit. Il est temps de se réfugier à l’intérieur, de retourner vers la chaleur et la lumière, les bruits humains ou mécaniques des humains. D’autant que voici l’attraction principale de la ménagerie, mieux, de tout ce pitoyable cirque, on jette un coup d’oeil et ce qu’on voit nous glace : un Loup Noir du Canada. Comme le crépuscule afflue, se condense, les deux lunes du casino se sont allumées, tandis que la troisième brille dans le ciel clair depuis la mi-journée, on met mollement les visiteurs dehors. Il est à peine visible dans les tréfonds obscurs de la cage. Mais on comprend immédiatement qu’il s’agit d’un loup, d’un vrai de vrai, et qu’il est vraiment noir. Son regard brûle fixement, impersonnel et dénué de pitié, il observe tous ceux qui tombent dans son champ de vision, compte et enregistre les visiteurs. Qu’a-t-il en tête, sur le coeur, ou dans les tripes, au revers de la prunelle, l’humiliation, la captivité, le froid, la faim, les déplacements ? Balivernes pour les singes. Si je sors, je vous tue tous. Un point c’est tout. Parce qu’il gèle, parce que trois lunes brillent, parce que le garçon morose à l’entrée n’est jamais content, parce que allah akhbar.

Avec le funambule, ils ont commis une erreur stupide, s’il s’agit vraiment d’un cirque, sinon, c’est peut-être un plan, une machination incompréhensible. Son câble a été tendu d’un bout à l’autre du carré, au-dessus des baraques et des cages, de l’ours au loup, au vu de tous ceux qui passent à proximité ou qui regardent par les fenêtres des immeubles environnants sans billet. Le funambule se balance sur le fil gelé au dessus des abîmes, il pose le pied avec prudence, lent et adroit, grand oiseau qui vole mal. Il va glisser - et mourir comme un gladiateur sous les acclamations sauvages de la foule, les rugissements, les glapissements et les hurlements des bêtes. On voit, à trois reprises, que le sol gelé l’attire. Il choisit où il va tomber.

Post-scriptum

Traduit du russe par Béatrice Talvard

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Publiée dans Vacarme 21, , pp. 100-104.