La vallée de la Fensch est un bout de cette Lorraine industrielle qui n’en finit pas de mourir. Au Nord-Ouest de la Moselle, ce qui fut l’un des berceaux de la sidérurgie française est aujourd’hui un tombeau. Progressivement abandonnées, l’extraction et la fusion du fer n’ont plus laissé que des usines désertes, dont l’ombre ramène sans cesse la Fensch à son passé, et des galeries vides, qui sapent son sous-sol et menacent son avenir — en cours d’effondrement économique et géologique, lâchée par les pouvoirs publics, une partie de la vallée est aujourd’hui promise à « l’ennoyage ».
La vie n’a pourtant pas dit son dernier mot. L’heure n’est certes plus aux grandes luttes ouvrières qui opposèrent, jusqu’au milieu des années 80, ceux qui voulaient croire en l’avenir de l’industrie lourde et ceux qui en avaient programmé le déclin. Les militants syndicaux se font rares, les plus âgés mènent une bataille désespérée pour sauver leurs maisons, les jeunes cherchent au Luxembourg tout proche, en Allemagne ou en Belgique les emplois que la vallée ne fournit plus. Avant de réduire l’histoire de la Fensch à la mort annoncée de la classe ouvrière et la vie de ses habitants à une triste sédentarité, ne faut-il pas se souvenir que les vrais nomades, par définition, s’accrochent à leur terre ?
C’est l’objet d’un film et du dossier qui suit. Pendant un an, au cours de l’année 2000, Laurent Hasse, retourne à cette terre qu’il avait quittée douze ans plus tôt, et tourne Sur les cendres du vieux monde. Dans ce film, il rouvre la question de son propre départ et interroge la destinée du lieu, entre récit et archive, défilement des images et ralentissement du temps. Il arpente le territoire de la Fensch, des hauts-fourneaux fermés aux villages à l’abandon, des rues désertes au Café de la Paix, tout en renouant le dialogue avec certains interlocteurs proches ou moins proches de son enfance. La dignité avec laquelle il invite chacun à dire le rapport qu’il entretient à la vallée — prise entre la démesure du passé et l’étroitesse du présent - donne sa respiration au film et éclaire le sort de ce lieu porté par autant de voix singulières.
Un an après sa première diffusion, pour nous, ce film reste d’actualité. Pas seulement parce qu’il croise certaines préoccupations de Vacarme : comment articuler classes populaires et minorités, lignes de fuites et lignes de front ? Comment tresser ensemble le réel et la subjectivité, le savoir et l’invention ? Ni seulement en ce qu’il témoigne des transformations du genre documentaire, visiblement en train de créer de nouveaux rapports entre l’objectivité attendue d’un document et sa subjectivation par un auteur (d’où une nouvelle position pour le spectateur : cf. Jean-Louis Comolli, « L’anti-spectateur », Images documentaires, n°44, 1er et 2ème trimestre 2002). Mais parce qu’il se mène là-bas, pour Bernard, Didier, Francine, Rachel, Omar et les autres, des combats dont l’issue n’est pas close.

Avec Laurent Hasse, donc, retour Sur les cendres du vieux monde

Post-scriptum

dossier réalisé par Ariane Chottin et Stany Grelet, avec Laurent Hasse

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Publiée dans Vacarme 21, , page 106.