Vacarme 42 / Vacarme 42

la baleine et l’ours blanc

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La loi LRU (« libertés et responsabilités des universités ») votée le 10 août à l’Assemblée, a provoqué cet automne une forte contestation étudiante, relayée par quelques actions lycéennes. Et pourtant, les derniers blocages levés, et le mouvement étudiant essoufflé, tout se passe comme si la bataille n’avait pas eu lieu, comme s’il ne s’était rien passé. Il faut dire que le calendrier imposé par le gouvernement laissait bien peu de marges de manoeuvre : la loi adoptée durant l’été, selon une procédure d’urgence, qui permet de ne la présenter qu’une seule fois à l’Assemblée, doit commencer de s’appliquer dans les universités d’ici le 11 février. Lorsque le mouvement étudiant a débuté, il était donc inévitablement déjà trop tard. Pourtant, la contestation a été massive, et près de la moitié des universités bloquées dans le pic de la mobilisation ; mais jamais son ampleur n’a été véritablement prise en compte. Avec une remarquable constance, le mouvement a toujours été présenté comme finissant, s’affaiblissant, et ce dès ses débuts. S’est peut-être redéfinie ici la règle déjà appliquée aux sans papiers ou aux intermittents, et qui veut que l’on soit ou dedans, ou dehors. Si l’on est dedans, il faut se conformer à la loi, faute de quoi l’on se retrouve dehors. Il n’y a plus guère de place pour la contestation depuis l’intérieur. Et pas davantage depuis l’extérieur tant les médias semblent s’être conformés depuis longtemps à la rigueur de cette règle : pratiquement rien sur des facultés fermées pendant des mois, rien sur les violences policières, rien ou presque sur l’ampleur, et souvent les contradictions, des revendications des contestataires.

Bref, il s’est produit une sorte de ghettoïsation du mouvement étudiant, qui a permis de le rendre inaudible. À cet égard, les réponses apportées par un certain nombre de présidents d’universités ont été très claires : recours à des sociétés de surveillance, censure (par exemple en coupant l’électricité lors d’assemblées générales étudiantes), intimidation des personnels précaires, et surtout, utilisation massive d’une technique managériale nouvelle dans le monde de l’université, celle du lock- out, qui consiste à fermer le site en cas de contestation. De fait, dans bien des facultés, les jours de fermeture décrétés par les présidents ont été plus nombreux que ceux de blocage par les étudiants. Ces choix ont été cohérents avec ceux faits, au niveau national, par le gouvernement. Autrement dit, s’il n’y a pas eu de bataille, ce n’est pas faute de combattants, c’est parce que jamais la contestation n’a accédé au terrain commun où on aurait pu l’entendre : comment faire pour imposer un rapport de forces quand les forces n’occupent pas le même espace ? La baleine et l’ours blanc ne peuvent pas se faire la guerre, dit un proverbe allemand.

Certes, il n’est décidément pas sûr que les formes de blocage des universités, finalement assez rares dans le mouvement étudiant depuis mai 1968 sinon lors du mouvement contre le CPE, se soient avérées efficaces. Il n’est même pas sûr qu’elles ne furent pas politiquement contre-productives, au-delà même de l’échec de revendications précises : après tout, l’un des sens de ce type de mouvements est aussi de permettre la politisation la plus large possible du corps étudiant — ce qui n’est guère possible avec des facultés bloquées, ou fermées d’autorité. En revanche, il est formidable de mesurer à quel point l’essentiel du débat public s’est focalisé autour de cette stratégie jugée d’avance suicidaire et des argumentaires étudiants les plus caricaturaux (il y en a toujours). Finalement, ces « quelques » étudiants mobilisés (ils étaient des dizaines de milliers) ? Archaïques, manipulés, brutaux, indigents. La « chienlit » n’était pas loin.

À tel point qu’on aimerait un peu retourner le soupçon, et se demander pourquoi la majorité des communautés enseignantes et de recherche ne s’est pas plutôt emparée avec reconnaissance de l’ensemble des questions urgentes que soulevait par tous les bouts un tel mouvement pour exiger exactement le contraire de la loi LRU : un véritable débat public, c’est-à-dire lent, collectif et conscient de l’ampleur des enjeux ?

Car la chose est tout de même curieuse. La pauvreté, le retard et la petitesse insignes des universités françaises ? Le morcellement de la recherche et de l’enseignement supérieur entre universités, BTS, grandes écoles, CNRS ? La vie précaire de nombre de jeunes chercheurs ? L’extrême difficulté matérielle des élèves des classes populaires à poursuivre sereinement un cursus universitaire standard ? Le problème du recrutement professionnel de nombre d’étudiants, tout particulièrement ceux des filières de sciences humaines ? Il y a pratiquement consensus national pour reconnaître la pertinence de ces questions. Mais c’est un consensus purement négatif, mêlant en vérité pêle-mêle légitimes inquiétudes, propositions précises, lamentations vagues, et fatalisme ennuyé. Avec ce mouvement, il était peut-être possible d’en faire éclater l’inconsistance et de prendre enfin ces problèmes à bras le corps. Mais il était apparemment plus facile de maintenir la politique de l’édredon.

Il paraît malgré tout que très loin d’ici, au pôle, les derniers ours blancs sont en train de crever. Et les baleines aussi.

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