Vacarme 42 / entretien James C. Scott

dans le dos du pouvoir

entretien avec James C. Scott

entretien réalisé par Gilles Chantraine & Olivier Ruchet

Les conflits ouverts et collectifs, telles les révoltes de novembre 2005 ou plus récemment les grèves de cheminots et de fonctionnaires, font éclater au grand jour l’échec récurrent du pouvoir à naturaliser l’inégalité sociale. Pourtant, nombreuses sont les situations de domination où l’individu ou le groupe subalterne ne peut publiquement exprimer son ressentiment et son désir d’infléchir, ou de renverser, l’ordre social. Dans ces situations, plus banales et plus répandues, la résistance a bien lieu, mais cette fois en coulisse. Ainsi, être dominé, en démocratie comme en tyrannie, c’est moins être aliéné à une idéologie qui cherche à légitimer l’ordre des choses qu’être souvent contraint, en public, de ronger son frein ; tout en résistant dans le dos du pouvoir.

C’est tout l’objet des analyses de James C. Scott, professeur à l’université de Yale, dans son ouvrage phare, Domination and The Arts of Resistance : Hidden Transcripts (1990, Yale University Press). Cet hiver, la publication du livre en français par les éditions Amsterdam sous le titre La Domination et les arts de la résistance. Fragments d’un discours subalterne constitue une belle opportunité pour Vacarme de prolonger la discussion entamée dans le chantier « Savoirs et pratiques des gouvernés » (Vacarme n°36, été 2006). Dans l’extrait du livre alors traduit, Scott nous donnait les clés des notions essentielles de sa pensée : le « texte public » (public transcript) d’abord, qui caractérise cette performance quasi théâtrale qui consiste, tactiquement, à donner le change au pouvoir dans l’interaction. Le « texte caché » (hidden transcript), ensuite, qui désigne l’ensemble des discours et des pratiques qui prennent place en deçà de l’observation directe des dominants, et qui souvent contredisent ce qui apparaît dans le texte public. L’infrapolitique (infrapolitics), enfin, qui permet de saisir l’ensemble des résistances cachées, non organisées et non structurées, échappant souvent aux mailles du filet de la recherche classique en sociologie ou en science politique.

Disons-le sans ambage : cette rencontre nous a enthousiasmés. D’abord parce que la pensée de James Scott vibre de tout ce qui nous meut, depuis l’origine, à Vacarme : volonté de sortir des carcans disciplinaires, usage politique de la littérature, et plaidoyer pour une histoire d’en-bas, une histoire des savoirs enfouis et de la vie qui grouille en deçà des grands tableaux officiels. Ensuite parce que ses analyses sont, en France, d’une nouveauté vivifiante, qui écornera sans nul doute une doxa sociologique qui peine à penser la domination sans l’aliénation, dépossédant une seconde fois ceux qu’elle prétend émanciper. Enfin parce que Scott livre implicitement un message politique, pour la gauche, ici et maintenant : l’urgence consiste moins aujourd’hui à déplorer l’hypnose produite par l’omniprésence médiatique du pouvoir en place, qu’à démasquer l’effort d’invisibilisation des dissensus et des luttes en devenir dont cette situation témoigne.

Après avoir longtemps travaillé, de manière empirique, sur les - sociétés paysannes, vous changez radicalement d’échelle pour proposer, avec La Domination et les arts de la résistance, un livre de portée générale, transhistorique, sur les pratiques de résistance à la domination. Comment caractériser cette inflexion ?

Mon premier livre portait sur la rébellion [1]. C’était pendant la période des manifestations contre la guerre du Vietnam, auxquelles je participais assez activement. Dans ce cadre, je m’intéressais à l’histoire des guerres d’indépendance et aux révoltes paysannes. Les travaux sur les paysans, notamment français, ont joué un rôle déterminant pour moi : Marc Bloch, mais aussi Maurice Agulhon, avec La République au village, ou Le Roy Ladurie et Les Paysans de Languedoc. Et il faudrait encore parler d’Edward Saïd ou d’Edward P. Thompson. Je me suis en tout cas rendu compte que je pourrais fort bien consacrer ma carrière entière à l’étude des paysans. Je ne peux par ailleurs comprendre les concepts abstraits que si je peux les observer marchant sur la terre ferme, dans un contexte empirique donné. J’ai donc décidé que pour me consacrer à l’étude des paysans il me fallait passer du temps dans un village de paysans, assez longtemps pour le connaître comme ma poche, de façon que, chaque fois que je voudrais proposer une généralisation sur un sujet donné, elle ait un sens dans ce contexte particulier.

Ainsi Weapons of the Weak [2], qui précède La Domination et les arts de la résistance, était fondé sur deux ans de travail de terrain en Malaisie. Mais même avant ce terrain, j’ai toujours été fasciné par ce qu’on appelle powerlessness, les situations de complète privation de pouvoir. J’ai toujours eu le sentiment qu’au moins la moitié de la production intellectuelle en science politique devrait s’intéresser aux gens qui n’ont pas de pouvoir, qui sont sous son oeil et ne peuvent s’en extirper. Dans cette optique, j’ai organisé des séminaires autour de l’expérience de la privation de pouvoir et de la dépendance. Au début de ces séminaires, je commençais toujours par demander aux étudiants d’écrire un essai sur la situation d’absence de pouvoir la plus complète qu’ils aient eux-mêmes vécue : comment cette situation s’était produite, ce qu’ils avaient ressenti, comment elle avait été résolue, ou non, etc. Nous lisions des choses sur l’esclavage, sur les prisons, les camps de concentration, la féodalité, les intouchables, les Tziganes, ou encore des textes écrits par les premières féministes. Comme à mon habitude, j’incluais dans la bibliographie autant d’oeuvres de littérature que de sciences sociales. Je me suis donc intéressé au thème de la privation de pouvoir bien avant d’écrire ce livre.

Or j’ai découvert pendant mon travail de terrain en Malaisie que lorsque je parlais à des paysans pauvres en situation de face à face, ils me donnaient une version particulière d’une histoire, de quelque chose qui se passait dans le village. Lorsque je parlais aux riches en face à face, j’avais accès à une autre version. Enfin, lorsque les pauvres me parlaient en présence des riches, j’avais encore une autre version… Cela m’a amené à manipuler consciemment les conditions dans lesquelles se déroulaient mes entretiens, afin de pouvoir faire des recoupements entre ces différentes histoires. En quelque sorte, j’utilisais le « texte caché » dans une stratégie de recherche, au sein même de mon travail. Je n’avais pas encore formulé ni théorisé le terme, mais c’est comme ça que je l’ai utilisé dans Weapons of the Weak. Plus tard, lors d’une année sabbatique, je me suis dit que je pourrais peut-être essayer de théoriser les principes sous-jacents à ce travail de terrain, de manière un petit peu plus ambitieuse. On a là, si vous voulez, les grandes lignes de ma trajectoire intellectuelle jusqu’à La Domination et les arts de la résistance. […]

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[1] James C. Scott, The Moral Economy of the Peasant : Rebellion and Subsistence in Southeast Asia, New Haven, Yale University Press, 1977.

[2] James C. Scott, Weapons of the Weak : Everyday Forms of Peasant Resistance, New Haven, Yale University Press, 1986.