Vacarme 26 / cahier

carnet italien (2)

par

25 août, dimanche.

Impruneta, chez Parronchi. Malade (pneumonie (broncopolmonita bilaterale DIFFUSA, proclame Nara à ses amies d’un ton d’émerveillement triomphant), sans doute une clim mal filtrée du Japon qui me lance sa flèche du Parthe), je me repose en lisant — les Fleurs du Mal, que j’ai l’impression de découvrir dans l’étendue de leur sagesse, de leur justesse *.

* Rechercher la lettre de Baudelaire à Toussenel sur l’intelligence poétique comme l’intelligence la plus précise, même au sens rationnel de ce mot (cité dans Arcane 17) [1]

xxi. Hymne à la beauté. Beauté comparée au vin (leur double face), comme l’atrabile dans le problème XXX, 1, du pseudo-Aristote. Baudelaire, cet ultime champion de la mélancolie, connaissait-il ce texte ? ou en a-t-il retrouvé le principe par sa théorie de la double postulation ? Les voies de l’influence, décidément, sont toujours plus souterraines qu’on ne pense.

Plutôt déçu par L’art et le vivant de Jackie Pigeaud — enclos dans son arrogance universitaire. Mes héros intellectuels sont — au contraire de ceux qui prennent les plus graves problèmes pour les mettre dans un isoloir (même Starobinski) — les laissés-pour-compte des institutions intellectuelles, Saussure, Peirce ; Warburg, si comparable à Cézanne en ce que leur fortune matérielle, loin de les ligoter dans des chaînes d’or, leur permit de mettre en jeu leur liberté, leur révolte — au prix de quelles tempêtes, de quelles déchirures. Warburg voulut faire la synthèse impossible de Burckhardt et de Nietzsche, tout en se rendant compte avec la lucidité effrayante des fous qu’il est impossible de se tenir à la fois au dedans et au dehors de la raison institutionnelle. Son obstination à trouver des prétextes pour refuser une chaire universitaire montre que très vite il avait compris les enjeux de la situation, à une époque où l’Université semblait pour beaucoup encore si respectable. Que ferait-il aujourd’hui que rien ne va plus (mais serait-il encore l’homme de la situation ?). Il lui faudrait une triple cuirasse en acier trempé, de distance, d’indifférence, de confiance.

Baudelaire, projets de préface (Notes) :

« Que la phrase poëtique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante… ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés ;

Que la poësie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique… »

Je me méfie des hommes (surtout des écrivains) qui se disent fermés à la musique, comme Breton. C’est comme s’il leur manquait un sens, un rouage indispensable.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Les Baigneuses de Cézanne. Il savait ce qu’il faisait en illustrant Une charogne.

26-8. Retrouvé ceci (les Roueries de Trialph, 1833, chap. viii) :

« L’heure étant venue, un jeune fashionable, journaliste acrimonieux de l’opposition, nous offrit, comme à ses deux voisins, de fumer des feuilles sèches d’opium et des pastilles de Constantinople dans de superbes chibouques dont lui avait fait cadeau, pendant ses voyages en Asie, le beau visir, qui est la maîtresse favorite du grand sultan. »

26-8-96. Occident. Du dedans et du dehors, sans trêve, une attaque, d’une telle violence, parfois d’une telle injustice, d’une telle bêtise (mais cela fait aussi une partie de sa force), si incontrôlable, que nos pouvoirs regretteront amèrement la fin des communismes, après s’en être bruyamment réjouis.

Décadence de la langue ? Oui, de la langue du pouvoir (symptôme de la déca­dence même du pouvoir) — politiciens, administrateurs, journalistes, affai­ristes, et professeurs se plaignent qu’on ne sait plus parler français dans un discours bourré de chevilles et de solécismes (même les billets de banque…). La verve, la vie de la langue, on ne veut pas la voir puisqu’elle s’est réfugiée dans le langage des beurs, zonards, jeunes et laissés-pour-compte. On croit défendre le français à coup de décrets et de quotas, comme on croit protéger la France en expulsant quelques dizaines d’immigrés. Le croit-on vraiment ? Est-il possible que la mentalité de ces énarques soit si imprégnée de la magie la plus simplette ? Ou bien n’est-ce qu’un écran de fumée pour la galerie, destiné à masquer que ces administrateurs en réalité n’en peuvent plus, ne sont plus là que pour être là [2], ne sont eux-mêmes qu’un écran de fumée (se donnant des airs, s’octroyant des pouvoirs) que de temps à autre un vent chasse, laissant voir des lézardes si profondes qu’on n’a même plus le désir de replâtrer.

P.S. Vérité toujours plus vraie de ce que Breton écrivait en 1944 dans Arcane 17 sur l’esprit français (p. 116-121), ou plutôt l’antagonisme de deux esprits français, l’un désireux de « fouailler l’autre, de l’acculer à ce qu’il y a de branlant derrière sa feinte assurance et son rire jaune ». « Il est impérieusement nécessaire que de son sein s’élèvent alors des voix qui le tourmentent et l’excèdent en l’accusant sans répit de forfaire à sa mission. »

Ainsi depuis 150 ans la France est coupée en deux : non pas, comme on le répète pour se donner le change, entre la « gauche » et la « droite », devenues les irisations d’une même vomissure, mais entre la France officielle, incapable d’assumer le rôle de guérisseur qui lui est confié, et la France profonde qui ne se réduit nullement à celle que vous croyez — Et quand je dis la France je vois beaucoup plus grand.

Incroyable lucidité de l’Eurêka de Poe — comment une pareille justesse de l’intuition est-elle possible ?

1-9.

Eurêka.

Théorie d’un Big Bang originel (« irradiation ») se concluant sur un Big Crunch ; de l’unité de l’espace et du temps (xiii), d’un retour cyclique du Big Bang et du Big Crunch (xvi). En 1847 ! Et cela avec la certitude absolue que donne à l’auteur la croyance en la justesse de son esprit d’intuition abstraite, qu’il appelle analogie. Je suis étonné que les astrophysiciens, à ma connaissance, n’y aient pas davantage fait référence (Luminet ne mentionne que le Maelstrom).

N.B. Les « penseurs » (Valéry) et savants patentés (M. X, prof. adjoint au Collège de France, in éd. Crépet) s’empressent de nous assurer, l’un que l’idée d’un commencement absolu est une « fable », l’autre que les connaissances scientifiques de M. Poe sont très incorrectes et naïves.

1999 — Ça passe plus vite parce que j’habite de moins en moins le temps. Il est donc temps que je m’en éloigne.

Sydney 15-1-99. Intenses éjaculations d’angoisse.

Australie. Paradis terrestre de l’homme moyen (la préhistoire high tech — mais à bien des égards, la technologie est préhistorique.

Cézanne, qui est ici et pour lequel je suis ici l’aurait trouvée abominable.

Mythes modernes. 19e s. : le vampire. 20e s. : le superhéros, d’abord de fiction bédéique, à double identité secrète (mais connue par des millions de sub­héros) — puis de réalité chair et os : Schwarzie etc. La chair et les os surabondants de l’incarnateur sont comme la matérialisation extrême de la fantaisie extrême : une hallucination pure, comme les baigneurs et baigneuses de Cézanne. 17-1-99.

2000. Acone

Je dois faire dans une assemblée vaste et peuplée une conférence sur l’Oïkema dans un colloque organisé par Suzanne Pagé. Je passe en deuxième, mais après le premier ou plutôt la première S. Pagé s’éclipse pour la pause, n’est pas là à l’heure prévue pour la reprise, arrive en retard d’un quart d’heure et fait parler le troisième, un jeune philosophe lourdingue mais écouté religieusement par des centaines d’autres jeunes gens qui partent après qu’il a fini de parler. Je dis à Pagé, Mais c’était mon tour ! — Je vous ai déplacé au lundi 8 à 11 heures. Je pense : elle ne m’a pas prévenu, et je réplique, Lundi cela m’est impossible, je ne serai même pas à Paris ; si je dois parler c’est maintenant. — Mais maintenant je ne pourrai pas rester vous écouter. — Je regrette, c’est maintenant ou jamais. Je pense : encore une confrontation de pouvoirs ; je ne céderai pas, elle a besoin qu’on lui résiste, et c’est peut-être ce qu’elle désire. Je me réveille.

Vieillir, c’est aussi voir se défaire les chaînons de la mémoire, se dissocier plutôt, ils demeurent comme des éclats, ou bien quelque chose arrête le rappel des mots. L’autre jour je ne parvenais plus à me rappeler le nom de Tina Turner. Je voyais son image, son ancienne association avec son mari dont le nom m’échappait lui aussi (Ike — il la battait et a disparu de la circulation médiatique). Sa présence n’était plus qu’une image dynamique et une bouche démesurée, sans que je pusse faire revenir son nom — ce que j’aurais pu si je m’étais dit qu’elle avait le même nom qu’un peintre. L’énervement de ne pouvoir m’en souvenir, le sentiment que cette perte de mémoire même provisoire me coupait du monde, comme une mort locale préfigurant en petit — deaths herald, & champion — la perte du monde qu’on nomme la mort. Écrire, rassembler des mots, servait à accepter ce sort, car les mots qui toujours viennent du monde faisaient de la coupure un lien ultime. Rassemblant des mots on rassemblait ses esprits — sa mort à venir et tous les morts qu’on portait en soi. 28-8-00.

Le peu de rêves récents dont je me souvienne à mon réveil sont des rêves sinon d’échec, du moins de résistance à mes efforts intellectuels, comme si je me disais, non : j’attends mon heure, mais : mon heure ne m’attendra pas.

Nerval. Walser. Warhol. Une commune révérence ironique pour l’ordre du monde que le moindre souffle peut faire tourner à la pure et simple révolte. 28-8-00

En un point de l’univers et du temps où l’audace de la pensée humaine eut un cours relativement aisé, un penseur libre se masquant en bouffon — Cyrano de Bergerac — décrivait un lieu et un temps utopiques, uchroniques, qu’il nomme États et Empires de la Lune. Dans cet empire, maté-
rialisation d’une pensée rationnellement aventureuse, les personnes ne se nourrissaient que d’effluves, l’essence concentrée des mets et des boissons :

...........................................................

La conclusion méritait quelque attention : l’avantage de ces concentrés olfactifs était de réduire à presque rien les excréments, reste inassimilé de l’alimentation, rejets et sources de maladies : le régime lunaire porte la durée de vie à plusieurs siècles.

350 ans plus tard, à l’époque où ces lignes furent tracées, l’on était loin d’une telle épuration. La nourriture était certes concentrée, travaillée en tous sens par l’industrie agro-alimentaire, mais elle éprouvait le besoin de reprendre la couleur et la forme dilatée de l’aliment dont elle tirait plus ou moins son origine. La matière pulvérulente ou compressée prenait instantanément l’aspect du lait, de la soupe ou du café ; mieux, elle en évoquait la saveur originelle, convoquée par des produits que l’emballage désignait par une succession de chiffres et de lettres. Au contact de l’eau chaude, ces lettres abstraites prenaient forme de carottes, de morceaux de chair, de champignons. (Je me souviens d’un dessin animé — Chuck Jones ? — où l’animal tombait sur une boîte marquée « Instant Pin-Up », versait de l’eau dedans et en voyait surgir une créature de pure fantaisie masturbatoire.)

10-2-01. Premières notes du nouveau siècle.

(Un court moment, j’oublie ce que je voulais écrire :)

Novalis se plaint dans une lettre à Friedrich Schlegel qu’il a du mal à écrire, car il s’est cassé l’annulaire droit, et qu’il ne peut plus lire, car il ne peut lire que la plume à la main. Toute lecture est pour lui critique, et toute critique écriture, action et réaction. Comble d’infortune, à ce moment-là (début 1797) son frère Érasme et sa fiancée Sophie étaient l’un et l’autre dans un état critique. Ce qui noue cette douleur physique et ce deuil à venir, cette quasi-impossibilité de lire et d’écrire (mais manifestée par l’écriture), Novalis je crois ne le dit pas. Mais il faudrait y regarder de plus près : je lisais cela distraitement, la nuit dernière, tenu éveillé par les bruits et musiques brutaux de la fête donnée par mes voisines du dessous que je maudissais, car je voulais dormir avant de voyager pour Londres (j’écris ceci dans le train). De plus la traduction de C. Perret n’est pas entièrement bonne. Mais ce passage, qui a dû m’échapper à ma première et ancienne lecture, a fait en moi comme un déclic : comme si lire, écrire, faire son deuil — et leur paralysie momentanée — devaient coller ensemble. À réexaminer à mon retour. *

* Le 16 mars je trouve ceci, dans le Brouillon général (724, un fragment qui concerne l’idéalisme magique) :

« (Lire et travailler en même temps) »

Londres, 12-2. Royal Academy. The Genius of Rome (!). Manfredi, Allégorie des saisons. L’Automne (très jeune homme, couronné de raisins) embrasse une Primavere couronnée de roses, très androgyne et jouant du luth, en enlaçant l’Été, jeune femme plantureuse couronnée d’épis. Le vieillard Hiver grelotte à droite. Sur la table fruits de l’automne et miroir convexe (?) tenu par l’été, symbole de l’origine de l’amour. Rien ne s’y reflète qu’un reflet flou de lumière.

La didascalie des Tricheurs de Caravage fait remarquer qu’il a employé le même modèle pour le jeune tricheur et sa victime plumée, dont le teint est seulement plus rose d’inno­cence. Il la perdra, poursuit-elle puritainement, et deviendra tricheur à son tour.

Le Garçon pelant un fruit est à mon avis une copie très vilaine ou est très repeint. De même le Joueur de luth Wildenstein. Caravage était incapable de faire une peinture aussi dure, un rayon de lumière aussi peu subtil. La Musique du Metropolitan est devenue une ruine.

Tableaux frappants : les deux Vignon (portrait de F. Langlois en joueur de cornemuse, et le Martyre de saint Matthieu). Le Luthiste d’Antiveduto Grammatica. les Pensionante del Saraceni. La Suzanne de Rubens, une vraie cochonnerie faite pour émoustiller des vieillards. Le portrait d’Agucchi par Dominiquin, l’autoportrait vantard de Nicolas Régnier peignant Giustiniani (un tableau qui représente la magie de la peinture transmuant les pigments de la palette en chair et en vêtements). L’autoportrait vantard du jeune Simon Vouet la bouche ouverte. L’Institution de l’Eucharistie de Barocci. La révélation, c’est pour moi l’Arrestation du Christ de Caravage à Dublin. L’intimité borgésienne du Christ et de Judas, mains entrecroisées, est celle du tricheur et de son triché. Shakespeare s’appelait non seulement Shakespeare, mais Caravage et Monteverdi.

Concentrer l’esthétisation du politique dans le fascisme est une formule pour les années du fascisme. Les années pop comme on dit en 2001 sont celles d’une nouvelle esthétisation du politique. Je viens de voir un épisode de la série de Chris Marker, Le fond de l’air est rouge : une réflexion à la fois politique et esthétique dans le montage et le commentaire. Le collage a une sorte d’efficacité : voir aujourd’hui des scènes de 1968 dans le monde fait comprendre mieux les pouvoirs du citoyen dans une situation oppressive donnée. Le pouvoir social-démocrate tente ce que les fascismes musclés n’avaient pas réussi, diviser le pouvoir à l’intérieur d’une petite-bourgeoisie prolétarisée et d’un prolétariat embourgeoisé : encourager les petits actionnaires et dresser les salariés contre les actionnaires en renvoyant ceux-là au nom de ceux-ci. Situation qui crée une réaction. En divisant l’individu en salarié et actionnaire, elle provoque une surdivision : le salarié est aussi un citoyen (qui peut voter), un consommateur (qui peut boycotter), un manifestant, etc. La surdivision casse la résistance, mais crée de nouvelles formes de résistance (cassée, non massive, en fin de compte incontrôlable). Il faudra voir ce qui en adviendra à l’heure où l’air sera rouge — ou de telle autre nuance —, plus qu’en son fond.

Notes

[1« Il y a bien longtemps que je dis que le poëte est souverainement intelligent, qu’il est l’intelligence par excellence, — et que l’imagination est la plus scientifique des facultés, parce que seule elle comprend l’analogie universelle…  » (21 janvier 1856).

[2(et se servir)

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Publiée dans Vacarme 26, , pp. 58-61.