Vacarme 26 / cahier

cerf-volant

par

Cher ami,

Permets-moi de te donner quelques nouvelles : elles ne sont pas luxueuses, peu coûteuses, quoi que les rédiger me fatigue. J’avais gardé des ressources pour toi. Les autres ne sont que des asticots. Notre amitié mérite cette franchise. Tu n’aimeras peut-être pas. Tu te doutes de ce que je vais dire. Je ne tiens pas à te surprendre. Ni à te choquer. Ni à certifier notre amitié. Oublions mes intentions, j’en suis privé. C’est pour cela que je m’adresse à toi. Ciel ouvert où pourrait figurer un objet que j’aime. J’avoue la tentation de te livrer des images, mais souvent l’image est un cadre où se greffe une histoire. Je n’en veux pas. Je suis charmé par des images sans histoire. Ce sont des photographies. Une où quelqu’un court sur la plage pour faire voler son cerf-volant. Je me sens con en le regardant, si con qu’une larme coule sur ma joue. Je n’ai jamais possédé de cerfs-volants. Je fixe la chose dans le ciel, elle le rend moins angoissant que d’habitude. D’habitude je m’ennuie, alors je quitte une chambre confortable pour la balade et la plage. Je t’assure que je ne manque de rien. Tout est prêt dans cette chambre pour que les journées se déroulent, parfois cognent contre les murs blancs. Je me concentre pour limiter la casse ou l’auto-érotisme : pratique commode mais qui ne me repeuple pas, me dévaste plutôt. Je trouve que le temps passe lentement dans cette chambre. Sache que ce temps passé est un temps de passage, certains projets y naissent et doivent supporter l’étroitesse du lieu ; ruminer des passions entre quatre murs est une épreuve : si elles ne perdent pas de leur panache, si elles ne s’usent pas, je considère qu’elles peuvent aller se répandre à l’extérieur.

Je me suis un peu court-circuité, mais il faut que tu connaisses les circonstances d’une vie sans aventure. Tu ne comprendrais pas pourquoi je te parle du ciel si ma situation n’était pas dessinée. Je redoute de revenir à lui, car le ciel est maintenant bien loin de nous. Affirmons sans cruauté que le ciel m’emmerde. Même s’il représente l’infini au-dessus de mon crâne, il a toujours provoqué en moi des pensées vides, si peu élevées ! N’en déplaise à ceux qui regardent le ciel avec du défi, je les éviterai comme j’évite de lever la tête, maintenant.

J’avais espéré que ce cerf volant nous rapproche.

La scène fut vécue cet hiver entre amis. Nous avions regardé l’objet sillonner le ciel comme des enfants. Une jeune fille tenait la ficelle. Le mistral agitait la toile et précipitait ce corps d’un bout à l’autre de la plage. Pendant quelques instants, j’ai envié la jeune fille. Elle avait su trouver une méthode pour combler le ciel sans crâner. J’ai hésité à lui demander de me prêter son cerf-volant, mais j’ai eu peur de n’être pas à sa hauteur. Alors je suis resté à l’écart pour observer le corps, l’objet, la ficelle. À la dérobée, j’ai pris une photographie, mais cette image fut une angoisse : avais-je violé quelque chose ou quelqu’un ? Oublions l’affaire, oublions la question : je décrète que le cerf-volant et la fille doivent cesser d’apparaître. Le problème est réglé : il suffit d’une paire de ciseaux et d’une grande baffe. Imagine l’angoisse de voir ce cerf-volant lâché dans la ville ! L’idée qu’il puisse être récupéré me dégoûte. L’idée que la jeune fille puisse être consolée me dégoûte autant. Je me demande comment cette image s’agrippe à toi. Se mélange-t-elle à tes souvenirs ? Es-tu contaminé par la présence du cerf-volant ? L’antidote est une seconde image, mais la lettre deviendrait un divertissement. Oublions l’image suivante, ou efforçons-nous de la rendre agréable. Je ne t’ai même pas dit si j’ai vraiment coupé la ficelle et giflé la fille ! Une dernière précision s’impose  : avant de quitter la plage, j’ai sorti la pellicule de l’appareil pour voiler la scène, puis j’ai jeté le film dans la mer.

Il faudrait songer à réunir les images qui nous sont communes. Je sais qu’elles sont rares. Ce n’est sûrement pas ce cerf-volant. Je t’interdis d’être triste parce qu’il n’est plus là.. Je te sais assez fort pour retenir cette larme. Ne te fais pas avoir. Pardonne-moi de te mettre en garde, je ne pensais pas le faire. Mais il y a des gens qui veulent mourir quand les images disparaissent. Je regrette d’avoir gâché ce commencement. Je n’ai rien à te prouver, je ne souhaite pas te décevoir. Tu pourrais décider de clore les yeux. Ne t’inquiète pas, juste après cette lettre tu retrouveras tes propres images et tu te diras : ce type est un con qui me déprime. Au moins cette lettre m’unit à toi. Il serait temps d’examiner ce qui rend ce lien possible. Puis une fois les bases de notre amitié confirmées, je tiens à partager une cause que nous ne connaissons pas. Elle se précisera d’elle-même plus tard. Je m’étais dit : il faut le mettre au courant. J’étais prêt à t’ouvrir mon cœur pour te raconter ce qui se passe, mais j’ai buté sur ce souvenir affligeant. Comme tu l’as deviné, mon quotidien est banal. Je n’ai pas de rêve de domination, je ne compte pas m’étaler sur les autres pour leur prouver ma vigueur. Il y a quelques plaisirs, comme contempler un cerf-volant l’après-midi, ou se donner le droit de le détester. Tout vient de la chambre, tout s’y prépare ; quand je suis totalement déprimé, bizarrement, et que je me crois fini, un désir simple renverse la balance : j’appelle quelques amis, je donne des rendez-vous et je décide d’aller me promener. Le reste du temps, un sentiment d’inutilité me paralyse. Parfois je me cloître. Parfois je retourne dehors, sensible à toutes sortes de distractions que des gens distingués rejetteraient en bloc. La nature, les salles de jeux, les sucreries, tout cela me fascine. J’aspire cher ami à profiter de nos loisirs. Je souhaite être tout le monde et jamais plus moi-même. Mais l’attention portée aux conneries de masse ne dure pas : très vite je suis obligé de regagner la chambre pour faire le point. L’esprit de sérieux me gagne à nouveau : il rejette en blocs mes petits baisers, mes actions dérisoires, tout ce que j’ai produit pour exister. Comme si ce n’était pas la voie royale, et que ma vie valait bien mieux que celle d’un homme des distractions. Malgré cette sagesse, je peine ; je n’ai pas encore assez de courage pour fuir les sales images.. Je progresse mon ami. Mes travaux sont en cours. J’ai cette qualité de ne rien regretter, ce qui me rend disponible à n’importe quelle chose. J’oublie les balades dans le monde de l’à-peu-près. Je chantonne que tout est possible, et je suis prêt à accueillir les nouveautés dans l’univers.

Cher ami, pourrais-tu admettre ma normalité ?

La normalité, au regard du cerf-volant et de la fille baffée, est gravement mise en doute. Certes, je te l’accorde, j’aggrave mon cas. Mais je veux dire ce que je pense. Plutôt avouer que je ne pense jamais rien. Auras-tu l’indulgence de me laisser terminer ? Si tu veux, ne me lis plus, et laisse ces lignes s’éloigner de toi. Mais je t’en prie, écoute encore : je ne suis pas encore là, je n’ai pas trouvé mon seuil. En pérorant, je ne me rassemble pas, je nais à chaque phrase, je meurs à la fin, ce n’est jamais la même phrase, ni la même durée. Comment veux-tu que je m’y retrouve ? Si je me trompe de chemin, j’ai cependant le sentiment d’être là au nom du monde et par notre amitié. Je ne dis rien de plus. Je me signale à toi, c’est tout. Ma situation n’est pas figée. Sortir de la chambre est une action nécessaire : je dois passer inaperçu parmi mes semblables, ne pas provoquer d’émeutes, et me rendre compte après-coup que je ne suis pas si différent des autres. Ces coïncidences sont crispantes. J’entends mon nom répété plusieurs fois par jour. On me charrie, on me presse. Je fais partie de l’espèce des hommes en pantalons. L’entourage me demande d’accélérer mon pas. Il doit être possible de faire des choses ensemble. Mais ce projet m’inquiète. Les promenades sur la plage me font du bien. J’évite si possible les rencontres. Je dois me recomposer quand les autres m’ont frôlé de trop près. Ils me rendent froid et insensible. Je préfère pour le moment la plage. Je pense me baigner cet hiver tout habillé. C’est ce que je peux faire de mieux. J’attendrai deux ou trois spectateurs, je choisirai les plus débiles, les plus infortunés, et je m’enfoncerai dans l’eau. Si seulement je pouvais me payer un costume comme les gentils garçons du métro ! Vois où j’en suis rendu : désir de baignade devant des imbéciles ! Incapable de dire si c’est agréable ou affreux — PATHÉTIQUE. Cher ami, si tu ne te manifestes pas, je suis capable du pire, socialement bien entendu. Les fantaisies poétiques ne regardent que ma chambre. Je peux trouver un travail, devenir le confident d’un sous-employé qui me parlera de sa vie, à qui je n’avouerai pas ce fantasme de noyade en costume. Soyons sérieux. Je réfute ce que je t’ai raconté. L’essentiel est englué dans mon silence.

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Publiée dans Vacarme 26, , pp. 78-79.