Révolutions océanes pirates : politiques, religion et liberté sexuelle

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L’histoire des historiens a longtemps tourné le dos aux gueux de la mer. Les récits de l’enfance s’en chargeaient, hollywood faisait le reste. C’est à partir des années 1970 que s’est élaborée une historiographie de la piraterie. Aucun âge historique, aucune mer n’a échappé à la course sauvage. Mais il y eut des époques où la piraterie prit une autre dimension. Au-delà des rapines et des abordages, elle fut aussi un geste politique de remise en cause de l’ordre établi, à l’occasion duquel s’inventèrent d’autres façons de vivre ensemble.

radicaux politiques, radicaux religieux

Professeur à Oxford, Christopher Hill a bouleversé les recherches sur la piraterie maritime avec un article de référence : « Radical Pirates ? » [1]. Sous la qualification de « radicaux », l’historien considère deux types de communautés pirates : celles qui rejetèrent l’Église anglicane et prônèrent la tolérance en matière de religion ; celles qui promurent des idéaux démocratiques dans la foulée de la révolution anglaise. Ces pirates radicaux connurent leur apogée dans la seconde partie du XVIIème siècle, à la fin de la révolution cromwellienne. Daniel Defoe, alias le capitaine Johnson, raconte dans L’Histoire générale des plus fameux pirates [2] qu’il publia en 1724 et 1728, quelques-unes de ces aventures libertaires qui voient d’éphémères républiques pirates déclarer l’égalité entre les hommes, la liberté de confession, le partage des ressources — les butins étant répartis à parts égales entre membres d’une même communauté. Ces pirates dessinent une nouvelle conscience politique. Ainsi, Mary Read, que nous retrouverons plus tard, préfère les pirates « à ceux qui volent les veuves et les orphelins et oppriment leurs pauvres voisins qui ne sont pas assez riches pour faire respecter la justice ». « Ils volent le pauvre sous le couvert de la loi, et nous, nous pillons les riches sous la protection de notre propre courage », proclame le capitaine Bellamy, qui n’est franchement pas prêt à respecter des lois écrites par les plus riches pour assurer leur propre sécurité.

Dès les années 1630, ce radicalisme s’inscrit dans les conflits religieux qui secouent alors l’Europe. La bien nommée Providence Island Company s’installe sur l’île caraïbe de Providence pour y fonder une communauté qui se présente comme une terre d’asile pour toutes les dissidences religieuses. L’île devient point de rassemblement pour de nombreux opposants à Charles Ier et à l’anglicanisme. Providence sera une place forte des boucaniers antillais qui lanceront des raids contre les navires espagnols monopolisant le commerce entre l’Amérique centrale et l’Europe.

D’autres îles — La Barbade, la Jamaïque, l’île de la Tortue, Antigua, les îles Sous le Vent — abritent à un moment ou un autre des expériences illustrant cet âge d’or des « pirates radicaux ». Sur l’île d’Antilia, Samuel Hartlib rêve à la République idéale des Bermudes. Eleutheria, île des Bahamas, s’érige en terre d’accueil des esclaves noirs révoltés ayant fui les plantations. On y aspire un temps à la rédaction d’une constitution républicaine basée sur la non- discrimination entre les races. Dans « Flibustiers noirs », Kenneth J. Kinkor [3], autre historien de la piraterie, a montré comment les récits de piraterie maritime tendent — par préjugés raciaux — à gommer la présence d’anciens esclaves noirs à bord des vaisseaux pirates. Or il apparaît que sur certains flibustiers leur proportion atteignit le tiers, voire la moitié des effectifs. Plus largement, les équipages flibustiers forment de nouvelles Babel où se mêlent Anglais, Gallois, Irlandais, Nord-Américains, Français, Hollandais, Suédois, Espagnols, Indiens d’Amérique, Afro-Américains et Africains. Sans aucune langue commune à partager.

Mais les pirates ne s’ingénient pas seulement à confondre leur origine et leur foi. En 1655, La Barbade est décrite comme « une poubelle où l’Angleterre achemine ses déchets, les plus pauvres des Britanniques venus tenter leur chance, des déportés irlandais, des royalistes écossais, des mendiants de Liverpool, des Huguenots », auxquels se mêlent d’aventureux intellectuels à la recherche d’utopie maritime. Il faut imaginer des îles soumises brutalement à la colonisation et des populations ne cessant de croître : la population d’esclaves africains travaillant dans les plantations de La Barbade passe de 6 000 à 80 000 en une vingtaine d’années ! Les plus pauvres des Européens finissent par faire cause commune avec les esclaves africains ; les planteurs sont victimes de massacres et La Barbade devient une île d’insoumis quasiment indépendante entre 1641 et 1650. Si l’aventure se termine par une reprise en main de la couronne britannique, il faut noter que, même au cours des périodes les plus troublées, les communautés respectent la liberté de conscience religieuse de tous.

radicalisme économique

Pour les pirates caraïbes, la piraterie offre non seulement la garantie de revenus mais aussi une manière de prôner la liberté des échanges face au quasi-monopole exercé par l’Espagne dans la région. Ce que confirme la liberté d’action dont bénéficient certains chefs pirates, comme le fameux Henry Morgan, ancien proche de Cromwell, à la Jamaïque, qui reverse chaque année 10 % de ses butins au gouverneur de l’île. Pareillement, de grands planteurs financent les navires pirates et garantissent des bases de repli. Le divorce entre planteurs et pirates interviendra au début du XVIIIème siècle, quand les bénéfices des plantations deviendront immenses et que l’Angleterre choisira d’éradiquer la contrebande. Pour nombre de flibustiers, la piraterie était de toutes façons, avec ses règles strictes, plus honorable que l’esclavagisme régnant dans les plantations.

Dans son article « Du marin comme pirate : pillage et banditisme social en mer » [4], Marcus Rediker écrit : « La piraterie représente […] une criminalité à grande échelle. C’était aussi un mode de vie adopté volontairement, dans la plupart des cas, par une grande quantité d’hommes qui défiaient ouvertement les règles d’une société de laquelle ils s’excluaient. »

Pour comprendre comment des hommes choisissent de s’exclure ainsi du monde, il faut avoir en tête les terrifiantes conditions de vie régnant dans la marine d’alors, qu’elle soit marchande ou militaire. Sur les vaisseaux, les lois étaient d’une grande sévérité, les salaires misérables, la mortalité extrêmement élevée du fait des accidents et de nombreuses maladies — épidémies, scorbut, tuberculose —, sans compter le danger que représentent les océans quand les forces naturelles s’y déchaînent. Il n’était pas rare que des navires reviennent d’expédition avec un quart des effectifs de départ. Les marins savaient que sur les navires pirates le régime quotidien était moins dur, la nourriture plus abondante, les salaires plus justes. Certains abandonnaient leurs navires pour rejoindre un ordre social différent, « une forme d’égalitarisme rude, improvisé, mais efficace », selon Marcus Rediker. Sur bien des navires pirates, les capitaines étaient d’abord choisis pour leur connaissance de la navigation et leur pouvoir n’excédait pas le domaine de la course en mer. Pour le reste de la vie à bord, l’équipage couvait son capitaine d’une « bienveillante » surveillance rapprochée, attentif au moindre abus de pouvoir. La plupart des décisions étaient prises par l’équipage dans son ensemble à la majorité des voix. Une charte établissait la répartition des butins entre les pirates : d’une part à deux, en passant par une part et demie — système profondément égalitaire pour l’époque ! Surtout si l’on songe que certains navires avaient mis au point un embryon de sécurité sociale en créant un fonds destiné à ceux qui avaient été blessés ou étaient trop vieux. Ainsi, pour les représentants de la loi et de l’ordre, la pire menace que faisaient courir les pirates était peut-être de prôner une forme d’égalitarisme économique, politique et législatif. Pour Eric J. Hobsbawm [5], la piraterie est moins une « vengeance contre les riches et les oppresseurs » que l’espoir d’un « monde dans lequel les hommes sont traités de manière juste, non pas un monde nouveau et parfait ».

En matière de justice encore, certains pirates faisaient preuve de mansuétude en comparaison de la loi des États, qui les aurait conduits directement à la potence. Ainsi lorsqu’ils s’emparaient d’un navire, exerçaient-ils leur justice : si un équipage garantissait que les officiers commandant le navire avaient été bons et justes à leur égard, les pirates épargnaient leurs ennemis.

women’s lib… Mary Read et Ann Bonny

C’est encore Daniel Defoe — ou plutôt le capitaine Charles Johnson — qui conte les vies franchement exceptionnelles des deux femmes pirates les plus notoires : Ann Bonny et Mary Read. À la différence du capitaine Misson et du capucin Carracioli, que nous retrouverons plus loin, et dont les existences ne sont pas avérées, on sait avec certitude que Bonny et Read sont bien réelles. Des récits et des articles leur sont consacrés dans la presse américaine à l’époque de leurs forfaits.

Johnson/Defoe entame son récit en 1720 à Saint-Jago de la Vega, sur l’île de La Barbade. La marine anglaise vient d’y faire une prise de choix : le pirate Calico Jack Rackam. Un procès expéditif le condamne avec son équipage à la potence. Mais deux pirates se lèvent et plaident l’indulgence, arguant… que « leurs ventres sont pleins ». Vérification faite, il s’agit bien de deux femmes, dissimulées sous des habits d’homme. Mary Read est anglaise. Enfant, sa mère l’habillait en petit garçon afin de bénéficier de l’aide de sa belle-famille, qui n’aurait pas été si bienveillante avec une fille. Plus tard, Mary devient soldat, puis s’engage dans la marine, pour finir dans la piraterie. Une seule histoire suffit à montrer sa trempe exceptionnelle : alors que son amant doit se battre en duel contre un redoutable pirate, elle provoque celui-ci pour l’affronter elle aussi… fixant le rendez-vous du duel deux heures avant celui de son amant. Comme leurs alter ego masculins, Bonny et Read portent pistolets et machettes à la ceinture, s’affirment comme des duellistes hors pair, jurent et blasphèment.

Mary était issue d’un milieu pauvre, tout le contraire d’Ann Bonny, Irlandaise dont le père était devenu un opulent planteur de Charleston en Caroline du Sud. La jeune fille avait été bercée par les récits des exploits de Grace O’Malley, qui écumait les côtes irlandaises au XVIème siècle. Tournant le dos à une enfance dorée, Ann épouse un voyou sans envergure avant de tomber dans les bras de Calico Jack Rackam. Ainsi Mary Read et Ann Bonny se retrouvent-elles sur le même pont. Si les deux femmes s’habillent en homme lors des abordages auxquels elles prennent une part active, elles portent des tenues féminines le reste du temps. Marcus Rediker fait remarquer que les femmes étaient plus présentes qu’on ne le croit sur les mers aux XVIIème et XVIIIème siècles, qu’elles aient été marins, domestiques, blanchisseuses, épouses, prostituées… Cependant la croyance est alors fort répandue que la gent féminine n’a rien à faire à bord d’un vaisseau, que sa présence contrarie l’ardeur au travail et l’ordre indispensable à une vie confinée. Mais quand des femmes sont acceptées à bord de navires pirates, elles bénéficient d’égards particuliers : « celui qui propose de s’engager, sans son consentement, subira une mort immédiate », disent certains règlements. Et ce règlement s’applique aussi aux femmes capturées lors d’abordages. Une réelle liberté conjugale semble régner parmi les pirates, comme la pratique du mariage et du divorce autonomes librement consentis.

Les femmes pirates ne furent pas très nombreuses mais leur présence et les droits qui leur furent accordés prouvent qu’un nouveau monde était en train de naître. En témoigne l’immense popularité des ballades consacrées aux femmes guerrières dans les ports et les foires de l’Angleterre du XVIIIème siècle. Ann Bonny comme une préfiguration de Bonny Parker. Marcus Rediker conclut : « Bonny et Read participèrent à une expérience utopique hors d’atteinte des pouvoirs traditionnels de la famille, de l’État et du capital, une expérience menée par des travailleurs et, grâce à leur présence, par au moins quelques travailleuses. Les femmes ajoutaient une autre dimension à l’appel subversif de la piraterie en s’emparant de ce qui était une liberté proprement masculine. En agissant ainsi, elles n’étaient pas seulement tolérées par leurs compagnons masculins, puisqu’il est clair qu’elles exerçaient un pouvoir de commandement considérable à bord de leur navire. »

queer studies

À la même époque, la marine britannique réprimait impitoyablement l’homosexualité à bord de ses vaisseaux. Celle — assumée — du vice-amiral Pierre-André de Suffren freina la carrière du génial stratège de la Royale. Il recommandait que chaque marin à bord de ses navires ait un « ami » afin que les deux hommes se portent mutuellement secours en cas de danger ! Michel Le Bris rappelle, dans son introduction aux actes du colloque « L’Aventure de la flibuste », les articles de B. R. Burg : « Sodomy and The Pirate Tradition » et de Hans Turley : « Rum, Sodomy and The Lash », qui abordent la question de l’homosexualité dans la flibusterie. Le premier, professeur d’histoire à l’Université d’Arizona, montre qu’au XVIIème siècle l’homosexualité fut pratiquée mais guère condamnée sur les bateaux pirates écumant les Caraïbes, alors que dans la Royal Navy, avoir des relations homosexuelles était passible de mort. Par ailleurs, il décrit cette homosexualité comme différente de celle régnant dans les prisons, où elle était question de nécessité, alors que sur les navires, les femmes étant plus présentes qu’on ne le pense, il s’agissait bien d’un choix.

Libertalia, laboratoire utopique

On en revient toujours à l’Histoire générale des plus fameux pirates. Avec l’épopée de Libertalia, Madagascar devient pour Defoe un outil de critique sociale de son temps. Libertalia, fondée par le huguenot français Misson, ne constitue pas pour Defoe une collectivité idéale, mais lui permet de décrire une société basée sur l’individualisme bourgeois, un capitalisme à visage humain, une communauté égalitaire et tolérante.

Quatre ans après Les chemins de la fortune, le projet du Grand rêve flibustier, second opus de l’Histoire générale des plus fameux pirates, est profondément différent. Le premier tome avait largement été composé à partir des témoignages recueillis par Defoe pour l’Applebee’s Journal au début des années 1720, auprès de vieux pirates qui avaient parfois connu ceux dont ils rapportaient les destins. Dans le second, le journaliste se fait romancier philosophe en inventant probablement une partie des récits qu’il rapporte. Ainsi en va-t-il des aventures du capitaine Misson, huguenot provençal de petite noblesse, et de Carracioli, curé défroqué romain, que leurs péripéties conduisent à fonder Libertalia, une république démocratique et égalitaire, sur l’île de Madagascar. Johnson/Defoe prétendit avoir reçu de La Rochelle un manuscrit narrant les aventures du fameux Misson... mais l’invention est probable.

Les deux chapitres que Defoe consacre à Libertalia furent longtemps retirés des rééditions de l’œuvre tant l’esprit en paraissait « révolutionnaire ». Rien n’assure que Libertalia exista jamais, pas plus que le capitaine Misson. République située dans la baie de Diego Suarez et dirigée par un gouvernement représentatif, elle fournit d’abord à l’écrivain une occasion de critiquer son temps et de proposer des idées réformistes sans subir la censure.

Dans un article paru dans Pirates et flibustiers des Caraïbes [6], Pierre Serna explique : « Dans sa forme également, Libertalia signifie une rupture avec la narration utopique classique, car ce n’est pas la seule fondation et suspension dans le temps d’une cité idéale qui intéresse son concepteur, mais bien l’historicité d’un laboratoire républicain virtuel, périssable parce qu’inscrit dans une durée. » Occasion de décrire les différents systèmes politiques et d’en montrer les limites.

Serna poursuit en distinguant deux manières d’aborder le récit que Defoe consacre à Libertalia : soit on y voit une « machine de guerre » contre la monarchie française et la papauté à travers ses deux héros, Misson et Carracioli ; soit la fable agit comme une critique générale de la monarchie et du puritanisme. Ce que confirmerait la fin du récit quand le capitaine Tew, seul survivant de Libertalia, poursuit son existence de pirate en Amérique du Nord, où, pense Defoe, pourrait naître une nouvelle République.

C’est le défroqué Carracioli qui enseigne aux hommes du capitaine Misson — Français, Anglais, Hollandais, Africains — les lois naturelles de l’égalité entre les hommes, de l’illégitimité absolue de la peine de mort, du scandale de l’esclavage, de la nécessité de mener une vie libre… Cette initiation civique conduit Misson et Carracioli à proposer de fonder une société basée sur un contrat social. « Après avoir posé ces fondements, poursuit Pierre Serna, Defoe va disséquer le moment où le droit naturel est fondé en droit positif, par la rédaction d’une constitution ». Dans ce gouvernement démocratique, « chacun était le fondateur et le juge de loi ».

Daniel Defoe écrit : « Que nul homme ne puisse entraver la liberté de l’autre… Que pour sa part il n’avait pas arraché de son cou le joug des galères et gagné de haute lutte sa propre liberté pour réduire à son tour les autres en esclavage. Que même si ces hommes se distinguaient des Européens par la couleur de leur peau, leurs coutumes ou leurs rites religieux, ils avaient été jetés dans le monde par le même Être suprême, et dotés également de raison : d’où il découlait qu’il souhaitait qu’ils fussent traités comme des hommes libres (car il irait jusqu’à bannir le mot d’esclavage parmi eux) ». L’expérience de Libertalia dure quelques années, avant que les attaques des Malgaches y mettent fin. Cette communauté connut-elle une réelle existence ou l’auteur de Robinson Crusoe l’inventa-t-il de toutes pièces pour professer des idées démocratiques ? La question reste posée.

l’utopie de Fletcher Christian

Dans une rue de Plymouth, l’homme s’arrête net. Celui qui s’avance vers lui ressemble étrangement à Fletcher Christian, le second de La Bounty, qui avait pris autrefois la tête de la mutinerie. La révolte du navire de la marine royale britannique dans les eaux paradisiaques de la Polynésie avait fait l’effet d’un coup de tonnerre en 1789. L’ex-aspirant Hayward se dirige vers l’homme qui prend ses jambes à son cou et s’enfuit. Ainsi le matelot Adams n’aurait-il pas raconté la vérité quand, unique rescapé parmi les mutins, il fut retrouvé par un navire américain à Pitcairn, vingt ans après la mutinerie, avec la petite communauté tahitienne qui avait suivi les mutins…

Le cinéma rendit compte à plusieurs reprises de la plus célèbre des mutineries mais, de l’histoire, ces films n’ont jamais conté la fin. On se souvient des faits : La Bounty, navire de la marine britannique, avait pour mission de se rendre à Tahiti afin d’y récolter des arbres à pain destinés à nourrir les esclaves des Caraïbes. Le sadisme de Bligh, capitaine du navire, conduit une partie de l’équipage à se révolter et à s’emparer du bateau. Bligh et ceux qui lui restent fidèles sont déposés dans une frêle embarcation avec quelques vivres au milieu de l’océan. Autant dire condamnés à une mort certaine. C’est compter sans le génie maritime du terrible Bligh, qui parvient à guider la chaloupe jusqu’au Timor, à huit mille kilomètres de l’endroit où ils ont vu s’éloigner les voiles de La Bounty. Les mutins quant à eux n’ont guère le choix, il leur faut disparaître car il ne fait pas de doute que l’amirauté anglaise finira par apprendre la mutinerie et ne manquera pas d’envoyer une flotte à sa recherche. De retour à Tahiti, les mutins emmenés par Fletcher Christian, le second qui avait dirigé la révolte, embarquent plusieurs indigènes, hommes et femmes, qui acceptent de les suivre, tandis qu’une partie de l’équipage choisit de rester sur l’île. Le projet des mutins est de partir à la recherche d’une île inconnue des cartes de l’époque, où ils pourront se cacher des navires anglais. La chance leur sourit quand apparaît à l’horizon un îlot volcanique que n’indique aucune carte. Pitcairn ressemble à un paradis avec ses forêts, ses cascades, un lieu regorgeant de nourriture. Une fois La Bounty vidée de son contenu, il est décidé de l’incendier.

Là se termine l’aventure de La Bounty selon Hollywood. C. Nordhoff et J. N. Hall, dans le monumental récit [7] qu’ils consacrent dans l’entre-deux-guerres à la mutinerie, ajoutent un tome sur les mois et les années qui suivent sur l’île de Pitcairn. Christian, le premier lieutenant de La Bounty, est un « honnête homme » qui tente d’instaurer des règles de vie simples et sages et surtout une totale égalité entre les rugueux Britanniques de l’équipage rebelle et les Polynésiens qui les ont suivis. Tous peuvent choisir une terre, les ressources naturelles et les fruits du labeur étant répartis également entre les membres de la communauté. Mais de la réunion de quatorze hommes et douze femmes naissent des tensions, des jalousies. Les femmes, la terre, les ressources de l’île, le racisme des matelots à l’égard des Polynésiens, finissent par exacerber les rivalités. Les Tahitiens et les Britanniques s’entre-massacrent. L’utopie rousseauiste de Christian avait fait long feu. Le matelot Adams fut le seul survivant à pouvoir raconter la fin tragique des derniers mutins de La Bounty. Reste qu’il aurait peut-être menti pour protéger les vies de ses anciens camarades. Hayward aurait-il vraiment reconnu Christian à Plymouth ?

À Pitcairn, des unions brisées entre mutins, Tahitiens et Tahitiennes étaient nés des enfants à la peau mordorée, aux yeux en amande, aux cheveux blonds et aux yeux bleus… Finalement les rêves du bon Fletcher auraient malgré tout survécu. Ont-ils rejoint la communauté des humains, les enfants de La Bounty ?

épilogue

Un peu à la manière de B. Traven, l’auteur mystérieux du Trésor de la Sierra Madre, contons pour finir la destinée de l’un des derniers pirates qui écuma les mers dans la première moitié du XIXème siècle : Jean Lafitte, dont parla en son temps Lord Byron. Des récits ont continué de courir qui racontaient que Lafitte, probablement mort au Mexique vers 1820, poursuivit longtemps ses rapines maritimes. À la fin de sa vie, une partie de son butin amassé aurait servi à financer la publication… du Manifeste du parti communiste de Karl Marx.

Post-scriptum

Lire aussi :

  • Les pirates — Forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de la mer, Gilles Lapouge, Phébus Libretto, 2001.
  • D’or, de rêves et de sang — L’épopée de la flibuste 1494-1588, Michel Le Bris, Hachette Littératures, 2001.
  • Suffren et le temps de Vergennes, Roger Glachant, France-Empire, 1976.

Notes

[1L’aventure de la flibuste, actes du colloque de Brest, 3-4 mai 2001, sous la direction de Michel Le Bris, Hoëbeke — Abbaye de Daoulas, 2002.

[2Histoire générale des plus fameux pirates, I — Les chemins de Fortune, II — Le grand rêve flibustier, Daniel Defoe, Phébus Libretto, 2002.

[3in L’aventure de la flibuste.

[4ibid. 1

[5Les Primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Eric J. Hobsbawm, Fayard, 1970.

[6Pirates et flibustiers des Caraïbes, Hoëbeke — Abbaye de Daoulas, 2001.

[7Les Révoltés de La Bounty, Charles Nordhoff et James Norman Hall, Phébus Libretto, 2002. Dix-neuf hommes contre la mer, Charles Nordhoff et James Norman Hall, Phébus Libretto, 2002. Pitcairn, Charles Nordhoff et James Norman Hall, Phébus Libretto, 2002.

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Publiée dans Vacarme 24, , pp. 17-21.