Le grand secret de l’île de Ré

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La grande masse de la forteresse vauban, sur l’ile de ré, est silencieuse. En son sein, pourtant, la plus vaste population de détenus en france. Condamnés et plaisanciers cohabitent sur cette île autrefois d’exil ; les uns le temps d’un été, les autres le temps d’une longue peine. Entre les deux, des murs, certes, mais aussi un entrelacs d’échanges divers… et tus.

L’île de Ré est connue pour ses cieux lumineux et ses couchers de soleil sur les marais, ses plages de sable fin et ses petits ports charmants, ses villages coquets aux maisons blanches et ses venelles fleuries de roses trémières. « Ré la blanche » tire sa notoriété de ce pittoresque de bord de mer. Mais il pourrait s’agir là d’un simulacre ; un décor de théâtre monté pour cacher en coulisses une autre réalité, moins brillante, plus sombre.

Ce simulacre, cette apparence qui se donne à voir pour la réalité, en cache un autre : la citadelle de Saint-Martin, la « capitale » de Ré, en plein cœur de l’île. En arrivant par la mer ou par la route, le regard est capté par une citadelle, imposante masse architecturale flanquée, à deux cents mètres environ, de celle d’une grosse caserne. Toutes deux font une avec les remparts qui protègent la ville. Cet ensemble fut conçu par Vauban pour défendre l’île face aux incursions des Anglais et servir de refuge à tous les îliens en cas d’attaque ennemie. La citadelle et la caserne se voient de loin, puisque l’une des deux seules entrées pour accéder au bourg fortifié, le plus animé et le plus beau, dit-on, de toute l’île, longe le haut mur entourant la caserne et passe à moins de trente mètres de la citadelle. De près, le regard ne peut non plus les ignorer : promenades et pistes cyclables ont été aménagées à leurs pieds. Une signalisation, du reste, invite les touristes à faire un détour par la citadelle, « ce fleuron de l’architecture militaire du XVIIème siècle ». Mais, comme beaucoup de ces grandes constructions militaires qui ne servirent jamais à la guerre, elle fut seulement employée aux fins d’enfermement. Aussi a-t-elle vu passer révolutionnaires, royalistes, prêtres réfractaires, opposants à Napoléon et soldats qui lui restèrent fidèles et, plus tard, Communards. Puis, préférée à Toulon, elle accueillit, à partir de 1873, les criminels condamnés aux travaux forcés (décret du 31 mai 1852) ainsi que les relégués, les criminels et les délinquants récidivistes (loi du 27 mai 1885), ensuite transportés dans les bagnes de Guyane. Mais il n’y eut jamais de bagne dans l’île de Ré ; seulement un petit dépôt, tenu par une trentaine de fonctionnaires, recevant deux fois par an pendant une vingtaine de jours des bagnards en partance pour Cayenne. L’apparence sensible de la citadelle tire de sa vocation d’enfermement son nom de « bagne », donné à voir pour la réalité. Mais une réalité historique, de musée, renvoyant au passé, à l’époque où la civilisation se débarrassait outre-mer de ses criminels, « des individus gangrenés qui infestent nos rues et nos jardins public », selon les expressions utilisées à la Chambre des députés au cours des débats préparatoires à la loi de 1885 sur la relégation [1].

Chargée de l’histoire glorieuse de la défense héroïque du pays contre les Anglais, de l’histoire politique de la Révolution et du XIXème siècle et de celle, moins glorieuse, de la transportation — mais si lointaine, celle-ci, et entachée de tant d’injustices qui firent de célèbres victimes comme Dreyfus ou Seznec (dont le petit-fils, Denis, se rend chaque été à Ré pour présenter les ouvrages visant la réhabilitation de son grand-père) —, la citadelle, le « bagne », est devenue une attraction touristique dont la presse et l’édition parlent abondamment. Le dernier maire de Saint-Martin nous avait déclaré : « Le bagne attire les visiteurs et les touristes. C’est une bonne chose pour Saint-Martin et le tourisme. Ce n’est pas un obstacle. Tout le monde sait qu’il y a un bagne célèbre à Saint-Martin. Les estivants qui viennent dans l’île de Ré viennent à Saint-Martin pour voir le bagne ». Son adjointe, qui lui a succédé à la mairie, lui avait fait écho : « Le bagne, Papillon, Seznec, c’est bon pour le tourisme. Les touristes viennent pour le bagne. » À deux reprises, en 1998 puis en 2002, le musée de Saint-Martin, le plus important de l’île, consacra une exposition aux bagnes de Guyane où étaient expédiés les condamnés partis de la ville. L’affiche de la première exposition était du reste une belle photographie de bagnards en partance. [2]

Les alentours de la citadelle de Vauban, le « bagne », sont propres, coquets, bien tenus et les touristes qui s’y promènent font souvent un agréable détour par l’esplanade s’ouvrant magnifiquement sur le pertuis breton et la côte vendéenne, entre la monumentale porte de la citadelle et le petit port en fer à cheval d’où autrefois partaient les bagnards. Du reste, les touristes photographient beaucoup la citadelle et les ânes, célèbre curiosité locale, qui se déplacent tranquillement tout autour. Mais la citadelle ne se visite pas, comme en dissuadent une petite pancarte barrée des couleurs tricolores indiquant « Ministère de la Justice » et une autre tout aussi discrète : « Interdit au public ». Comme aucun bruit n’en sort, sont-ce là des bureaux, se demande-t-on ? Non. Les murs hauts et épais de la citadelle abritent la plus grosse concentration de criminels — de personnes condamnées pour crimes — dans l’Hexagone ! Des neuf maisons centrales de France, Saint-Martin-de-Ré offre en effet à elle seule près du quart des places disponibles en centrale, et c’était davantage jusqu’en 1986, quand elle en proposait presque 600. La citadelle est un simulacre dont l’apparence réelle est chargée d’occulter une réalité infamante. Mais ce simulacre en contient un autre, le « bagne », qui, lui, ne peut pas avoir d’apparence sensible puisqu’il n’y eut jamais de bagne dans l’île de Ré. Au fond, le simulacre de la citadelle enferme le mirage du « bagne ». Simulacres et mirages s’emboîtent comme des poupées gigognes et il le faut en effet, car la situation ainsi occultée est exceptionnelle, unique en Europe : une prison sise en plein cœur d’un endroit touristique réputé, à trois cents mètres à peine du port de Saint-Martin, le « Saint-Tropez de l’Atlantique », l’un des endroits sans doute les plus chers et les plus chics de l’île, en tout cas le plus fréquenté, passage obligé pour tous les estivants [3].

Évidemment, ces simulacres ne résisteraient pas longtemps si, comme les autres prisons, la centrale de Saint-Martin défrayait la chronique carcérale, si elle surgissait de l’ombre, renversant le décor de théâtre monté pour la camoufler, ou si les criminels quittaient les coulisses pour occuper la scène. Mais ce n’est pas encore arrivé. Touristes et estivants n’ont jamais ramené de mauvais souvenirs de leurs vacances de bord de mer. Depuis 1946, date de son ouverture, deux émeutes et un mouvement de protestation : c’est tout… Une seule évasion, pas de grèves du personnel : un record ! Jugée à cette aune, c’est une prison exemplaire. À la recherche de modèles pour améliorer l’organisation de la détention, l’Administration pénitentiaire ne pourrait-elle s’en inspirer et l’exporter sur le continent ? Non, il est unique. Un mystère alors ? Non plus. Le silence de cette centrale tient à une remarquable organisation de la détention fondée sur l’occupation des détenus, des activités sportives diversifiées, un large octroi de permissions de sortir… et beaucoup de libéralités. Par exemple, en 2000, les criminels de Saint-Martin ont bénéficié de plus de la moitié des permissions de sortir accordées par l’Administration pénitentiaire aux détenus en centrale. De nombreux criminels sortent de l’établissement, invisibles et discrets, fondus dans la masse des touristes. Ils ont donc intérêt à se tenir tranquille au risque sinon d’être transférés et de ne plus bénéficier de conditions de détention bien meilleures que partout ailleurs. Les pénitentiaires le leur accordent volontiers. Ils redoutent que des conditions de détention tendues ne fassent sortir la prison des coulisses. Ce qui pourrait réduire la demande touristique, nuisant ainsi à la valeur de leur patrimoine et à leurs investissements dans le tourisme. Des incidents fréquents nuiraient aussi à la carrière des directeurs : la direction de la plus grande centrale de France est, pour eux, un excellent tremplin. Des incidents spectaculaires poseraient la question de la fermeture de l’établissement, évoquée en sourdine car l’Administration pénitentiaire est le principal employeur de l’île avec 285 fonctionnaires, dont la majorité sont rétais et forment un puissant groupe de pression. Les revendications syndicales sont molles mais elles ne peuvent de toute façon se greffer à aucun motif sérieux ; l’arrangement prime. Bref, les directeurs, les surveillants et les détenus forment ensemble une équipe soudée par la volonté de définir une situation sans prison. Ils jouent le même jeu : un jeu à somme non nulle où les gains des uns sont aussi ceux des autres. Alors que l’espace entourant les prisons est dévalué, il continue ici à prendre de la valeur. Cette valeur a fortement augmenté depuis que Ré est une presqu’île reliée au continent par un pont. La revendication d’un lien au continent fut portée par presque tout un pays depuis 1955. Elle donna lieu à une lutte farouche mettant aux prises autochtones et résidents secondaires. Alors que la sociologie des îles insiste sur le désir d’isolement des îliens, à Ré ce fut tout le contraire. Les Rétais voulaient être rattachés à la « civilisation » pour se détacher d’une identité de paysans attardés voisinant avec des criminels.

Depuis l’ouverture du pont en 1988 et la mise en service d’une ligne de TGV mettant l’île à trois heures et demi de Paris, la fréquentation touristique est considérable, le prix des terrains constructibles a quintuplé et celui de l’immobilier a été, en moyenne, multiplié par quatre. Désormais, Ré tire l’essentiel de ses ressources du tourisme alors que la pêche, l’ostréiculture, les fermes aquacoles et les conserveries de poissons disparaissent en raison de la lutte menée contre elles par les associations de résidents secondaires souhaitant débarrasser l’espace de ces activités « populaires », comme elles cherchent à fermer les colonies de vacances, à chasser les campeurs et à interdire la chasse, les bals en plein air et les fêtes foraines. Seules la vigne, la pomme de terre et les salines — parce qu’elles maintiennent un simulacre d’identité rétaise et promeuvent une image « authentique » du coin — sont supportées, y compris par des subventions. Bien sûr, principaux bénéficiaires de la valeur prise par le pays, beaucoup d’autochtones se sont considérablement enrichis, notamment les personnels pénitentiaires. Les plus anciens sont parfois propriétaires d’un important patrimoine, acquis quand le prix des terrains était bon marché et sur lesquels, en s’entraidant, ils ont construit des maisons. Aussi plusieurs pénitentiaires en activité ou à la retraite paient-ils l’impôt solidarité sur la fortune ! Toujours majoritaires, à 65 %, parmi le personnel, ils ont intérêt à assouplir les conditions de détention pour maintenir la prison dans une discrétion qui assure la rentabilité de leurs investissements et ceux de leurs proches. Car le temps des dynasties, quand de père en fils ils embrassèrent la carrière pénitentiaire pour se sortir de la misère, est bien révolu. Aujourd’hui, leurs enfants investissent des activités touristiques lucratives et prestigieuses.

La discrétion entourant la prison pourrait cependant ne pas durer indéfiniment. Les nouveaux surveillants ne sont plus rétais. Ils habitent le continent — se loger sur place est devenu inaccessible à leurs revenus —, ils n’investissent pas la vie locale et n’ont pas d’intérêts dans le tourisme. Un jour viendra où une majorité de surveillants ne sera plus motivée pour détendre la détention, condition indispensable à l’efficace des simulacres camouflant la prison. Ce jour-là, Saint-Martin ne sera plus un cas unique et ressemblera peut-être aux autres prisons qui occupent bruyamment l’actualité carcérale. Dans ce cas, la question de sa fermeture se poserait fermement car, à la satisfaction de tous, l’estival a submergé le carcéral, le balnéaire a ensablé le pénitentiaire. Ré a perdu son ancienne réputation d’ « île aux bagnards ». Elle est réputée pour ses plages, plus pour sa prison. Et l’image dorée de cette villégiature d’excellence ternirait si l’agitation carcérale, en déchirant le voile enveloppant la prison, révélait le voisinage d’une élite distinguée avec les « rebuts de la société ».

Notes

[1Cité dans Pierre M., La terre de la grande punition, Paris, 1982, Ramsay, p. II.

[2Cet article s’appuie sur une recherche, « Baigneurs et bagnards. Les liens curieux de l’île de Ré avec sa prison ». À paraître.

[3Citons cependant la prison de Corfou, la Maison d’arrêt d’Avignon à deux pas du palais des Papes et la prison de femmes du quartier balnéaire du nord de Barcelone, dont la fermeture est prévue.

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Publiée dans Vacarme 24, , pp. 22-24.