l’île engloutie

par

1831 : un sommet rocheux naît au sud de la Sicile de l’éruption d’un volcan marin. Une île, en somme, promptement baptisée par des Français, des Siciliens et des Anglais, qui la revendiquent chacun. Une île ? Pas sûr, car les flots l’engloutissent à nouveau. Alors, depuis, on guette, drapeau baptismal en main.

Au mois de mai 1831, en face de la petite ville de Sciacca, située sur la côte sud de la Sicile, à environ vingt miles marins, la mer s’agita avec force. Les habitants sentirent l’odeur de soufre que ramenaient les vents du sud, scirocco et libeccio. Vers la fin du mois de juin, la terre trembla plusieurs fois, semant la panique parmi la population. Les marins aperçurent des colonnes de fumée s’échappant des eaux et virent des poissons morts flotter à la surface en grand nombre. Ils crurent que ces fumées provenaient d’un banc de sable dont ils se méfiaient dans les environs, le banc de Nerita. Mais rapidement, ils constatèrent qu’une île était véritablement sortie des profondeurs, un peu à l’ouest du banc de Nerita, à la suite d’une éruption volcanique sous-marine. La nouvelle fit rapidement le tour de la Sicile.

Ferdinand II de Bourbon, roi des Deux-Siciles, qui se trouvait alors à Palerme pour la fête de Santa Rosalia, envoya l’un de ses navires, la corvette Etna. Commandée par le capitaine Rafaelle Cacace, elle s’approcha de la colonne de fumée qui continuait de s’élever mais ne put débarquer sur l’île inconnue, la mer étant trop forte. Le capitaine Cacace dépêcha une chaloupe qui échoua également à accoster, secouée par une eau bouillonnante d’une couleur verdâtre virant au pourpre. La volonté du capitaine, espérant s’enorgueillir à la Cour de la découverte d’une nouvelle possession du roi Ferdinand II, était néanmoins de s’emparer physiquement de cette terre : pour marquer à tout prix son passage, un des marins de la chaloupe, au plus près de la grève, y lança une rame. L’embarcation dut s’éloigner, les flots s’agitant toujours davantage. On relata un peu plus tard l’événement au roi Ferdinand qui signa un acte en bonne et due forme, le 17 août 1831, annexant l’île. L’université de Catane y envoya l’un de ses meilleurs géologues, Carlo Gemmelaro, qui lui donna le nom de Ferdinandea, en l’honneur du souverain.

Mais au cours du mois de juillet déjà, les Anglais qui contrôlaient la Méditerranée avec une flotte puissante et des possessions servant d’étapes sur la route des Indes (Gibraltar, Chypre…) notaient l’activité de la flotte des Bourbons dans le secteur. Établis à Malte non loin de là, ils envoyèrent un navire, le Hind. Aucun témoin ne vit réellement leur débarquement à terre, mais ils affirmèrent y avoir planté le Union Jack et tiré depuis le Hind les vingt et un coups de canons marquant officiellement, selon la tradition, la prise de possession d’une nouvelle parcelle de l’Empire britannique. Un autre marin anglais en fit le tour et lui donna le nom de Graham Bank, en l’honneur de Sir James Robert Graham, premier Lord de l’Amirauté.

Une expédition scientifique française enfin eut plus de chance. Commandé par le géologue Constant Prévost, accompagné du peintre Joinville, l’équipage débarqua le 28 septembre et planta le drapeau tricolore au sommet du petit mont qu’avaient formé les couches de lave. Les marins racontèrent qu’à certains endroits la terre brûlait sous leurs pieds, et que des gaz s’échappant des cavités du sol rendaient leur respiration difficile. Ils ne purent y rester que deux heures à peine. Joinville fit plusieurs gravures de la scène. Ils ramenèrent des échantillons de roches, aujourd’hui conservés par les Muséums d’Histoire Naturelle de Paris et de Strasbourg. Constant Prévost décida de donner à l’île le nom de Julia, supposant qu’elle avait émergé au mois de juillet. On peut penser aussi qu’il fit acte de courtisanerie vis-à-vis du roi Louis-Philippe, en baptisant ainsi une terre apparue exactement un an après l’avènement de la Monarchie de Juillet.

Qu’une île pût apparaître des profondeurs du Canal de Sicile sembla un événement extraordinaire aux hommes d’État et aux scientifiques de l’époque. On pensa même que toute la géographie de la Méditerranée serait bientôt bouleversée, que les fonds allaient s’élever sur plusieurs dizaines de kilomètres, barrant, de la Sicile à l’Afrique, la principale route maritime entre l’Europe à l’Orient. Cette supposition remplit d’espoir les conseillers du roi Ferdinand II, et de crainte les amiraux britanniques : la seule voie navigable resterait alors le détroit de Messine, entre la Sicile et la Calabre, faisant de Ferdinand II l’éclusier de toute la Méditerranée.

Pour l’instant seule une petite île était sortie des eaux ; l’enjeu était de s’en emparer afin de disposer d’une formidable vigie au beau milieu du Canal de Sicile. Mais l’île, battue par les flots, subit une érosion rapide et fut bientôt engloutie, pour disparaître complètement le 17 décembre 1831.

Aujourd’hui, la seule indication qui apparaît sur les cartes est celle d’un danger pour la navigation dans le Canal de Sicile, où 70 % du trafic pétrolier mondial passe encore. Le banc de Graham est signalé pour sa faible profondeur (huit mètres) à 37°11’ nord de latitude et 12°44’ est de longitude. On peut se demander si Ferdinandea, comme la nomment toujours les Siciliens, ressurgira au-dessus du niveau de la mer, suite à une nouvelle éruption du volcan sous-marin. Aucun scientifique ne peut à l’heure actuelle le prédire. À plusieurs reprises, elle a émergé quelques jours : les Romains l’auraient vue en —10 av. J.C., elle a été repérée en 1833 ou 1835 (les témoignages divergent), en 1863 et en 1893.

Une nouvelle éruption ferait courir à la ville de Sciacca le risque d’un raz-de-marée, mais les Siciliens espèrent le retour de « leur Ferdinandea »… Et Ferdinandea, Julia ou Graham sème le trouble depuis quelques années puisque les plongeurs opérant dans cette zone ont noté que sa profondeur diminuait : elle ne se situe aujourd’hui qu’à cinq mètres de la surface. En 1987 un chasseur américain la bombarda, la prenant pour un sous-marin libyen !

Si l’île émergeait aujourd’hui, serait-elle italienne, puisqu’elle se situe exactement entre la Sicile et l’île de Pantelleria, italienne elle aussi ? Serait-elle française, puisqu’il semble qu’historiquement, seuls les Français ont apporté la preuve d’une prise de possession juridiquement valable, avec planter de drapeau, témoins et documents à l’appui ? Que vaudrait l’acte du roi Ferdinand II ? Les Anglais peuvent-ils prétendre y avoir débarquer les premiers bien qu’aucun témoin ne peut l’assurer ?

En mars 2001, le club de plongée de Sciacca posait une plaque de marbre de 150 kg sur le monticule le plus proche de la surface. Cette plaque fut ensuite mystérieusement brisée à coups de marteau. Les journaux siciliens accusèrent alors (sans preuve) les services secrets britanniques. Sur la plaque était en effet inscrite la phrase suivante : « Cette terre, jadis île Ferdinandea, fut et sera toujours au peuple sicilien. » Affirmation pour le moins curieuse, quand on sait que la Constitution italienne ne reconnaît pas officiellement de « peuple sicilien ». Les plongeurs ont parlé de « patrimoine culturel sicilien » pour justifier la formule. Et il semble bien que l’État italien souhaite revendiquer l’île si elle émergeait à nouveau, et qu’il doive pour cela pouvoir s’appuyer sur la continuité avec les droits établis par l’acte de Ferdinand II.

Côté anglais, le Foreign Office semble décliner toute velléité de souveraineté sur Graham si elle refaisait surface. Mais la presse anglaise a à plusieurs reprises rapporté la possibilité qu’émerge une île britannique en Méditerranée. Ainsi, le très sérieux Times titrait-il un article le 5 février 2000 : « British Isle rises off Sicily coast ! » Mais si les Anglais renoncent à leurs droits éventuels sur Graham, ce n’est pas le cas de Malte, devenue indépendante, et dont il semble que le gouvernement souhaite revendiquer la souveraineté de l’île, si elle resurgisait. Le petit État insulaire se prévaudrait ainsi d’une continuité historique avec l’expédition du Hind, qui partit de La Valette en juillet 1831.

La France serait elle aussi fondée à en revendiquer la souveraineté, même si, comme le Royaume-Uni, il est fort peu probable qu’elle le souhaite, puisqu’elle est le seul État à disposer de tous les éléments permettant de prouver son débarquement.

Enfin la Tunisie s’intéresse à cette île en devenir, et dénonce un « impérialisme italien » sur le canal de Sicile, puisque l’Italie y possède déjà trois îles très proches de ses côtes (Pantelleria et l’archipel des Pélagie, Linosa et Lampedusa) — qui forment par ailleurs les points les plus au sud du riche et convoité espace Schengen, et sont un point de passage important de l’immigration clandestine en Europe [1]. Qu’une terre à cet endroit constitue une enclave dans l’espace Schengen ne ferait qu’augmenter la tension dans des relations déjà complexes…

Le droit de la mer est aujourd’hui régi par la convention de Montego Bay de 1982 qui, ratifiée par la plupart des États, donne pour la première fois en droit une définition de ce qu’est une île : outre qu’il s’agit d’une terre entourée d’eau, une île se doit d’être permanente. Or l’île ici, visitée, conquise ou simplement approchée en 1831, a été par la suite engloutie par la mer. Si une éruption advenait, l’île ainsi formée serait juridiquement une nouvelle île. Elle aurait d’ailleurs certainement une autre forme, une altitude différente. On pourrait donc nier à Malte, à l’Angleterre, à la France, à l’Italie ou même au royaume des Deux-Siciles, le juste fondement de leurs prétendus droits historiques.

Celui qui obtiendrait la souveraineté de ce qui fut jadis Julia ou Ferdinandea serait donc sans aucun doute celui qui s’en emparerait le premier. Encore y a-t-il de fortes chances que la mer engloutisse rapidement ce bout de terre. À bon entendeur…

Notes

[1Voir sur ce point Olivier Doubre, « Les voyageurs de Linosa », Vacarme n°21, automne 2002 : l’arrivée d’une embarcation de fortune de candidats à l’immigration en Europe, durant l’été 2002.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mot-clé .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 24, , pp. 28-29.