Vacarme 43 / lignes

l’égalité à l’épreuve du singularisme (1/2)

première partie

par Danilo Martuccelli

La réduction libérale de l’exigence d’égalité à la libre-concurrence a peut-être d’ores et déjà vécu, contestée par un attachement silencieux à ses contrepoids politiques et sociaux, et débordée par son incapacité à satisfaire les aspirations à l’épanouissement qu’elle a fait naître. L’individualisme a changé de forme, la lecture du social à l’aune du soi se doublant d’une conscience des conditions sociales de la réalisation de soi. Dans cette nouvelle manière de faire société, de nouvelles prises pour l’égalité ?

La politique, dans les temps modernes, est indissociable de l’égalité. Celle-ci a été tout à la fois une utopie, un programme et un désir. Elle est désormais une réalité. Elle règne sur la structure sociale, y compris dans nos actes les plus ordinaires. Et pourtant, comment le nier, depuis quelques décennies, les inégalités se creusent.

C’est le paradoxe contemporain de l’égalité. D’une part, elle est centrale dans les rapports sociaux, les aspirations de nos concitoyens et les échanges quotidiens. Dans ce sens, nous vivons véritablement la fin des « privilèges » d’antan et ceci au niveau planétaire, comme en atteste la démocratisation par le bas qui progresse dans maintes sociétés du sud, et la force des demandes de reconnaissance dans les pays du nord. Mais d’autre part, et simultanément, nous vivons une réelle augmentation des inégalités arithmétiques entre pays et entre groupes sociaux. Cela est pour beaucoup, comme on le sait, le fruit de politiques économiques dites néolibérales qui, en revenant sur les pactes sociaux de l’après-guerre, font exploser les écarts entre les plus riches et les plus démunis.

C’est en plaçant l’égalité dans ce double espace, et surtout dans les problèmes qu’il pose, qu’il est possible de penser, aujourd’hui, son avenir.

le passé ne sera pas notre futur

L’histoire de l’égalité ne se résume certainement pas à ses seuls avatars des deux derniers siècles, où elle fut indissociable de l’affirmation de l’individu. Mais ils sont un bon point de départ pour comprendre de manière rétrospective et prospective son évolution. Désir d’égalité et individualisme : c’est bien ce cocktail inédit que Tocqueville, archéologue du futur, va découvrir dans la première moitié du dix-neuvième siècle sur les côtes américaines. Le débat de fond entre libéraux, socialistes et conservateurs s’est organisé autour de cette équation politique centrale des sociétés libérales en régime démocratique. La crainte des derniers n’a pu empêcher ni les connivences conflictuelles ni les conflits meurtriers entre les deux autres — ni leur triomphe antagoniste, paradoxal et conjoint. […]

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